‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 190 sur 255 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Rôle de l’inconscient. — La vie, — Le miracle de la vie. — L'identité personnelle, — L’idée de progrès, — La dissertation sur les machines, — Téléologie.

Relativisme de toute connaissance. — Dissociation des concepts familiers. — Monisme. — Critique de l’idée de Dieu, — Esprit et matière, :— Le Dieu de Butler, — L’Evangile du Sunchild, — Panthéisme ou vitalisme ? — Critique de l’attitude philosophique de Butler.

Les convictions philosophiques de Butler ne sont, pourrait-on dire, qu’une sublimation de ses idées psycho-biologiques; ses vues sur la mémoire, l'habitude, la récapitulation ancestrale et l’inconscience des actes essentiels de la vie en forment les assises solides. Mais en fait, il semble que les horizons philosophiques se soient ouverts pour lui avant que soit terminée, peut-être avant que soit commencée, la mise en ordre des données Scientifiques. S'il a dû cesser d’adhérer au Darwinisme, c’est qu’une des tendances profondes de son esprit s’est trouvée gênée dès l’abord par le mécanisme simpliste de la sélection naturelle; de là ses recherches dans l’évolutionnisme pré-darwinien, ses études désordonnées, cette hâte à se faire une opinion sur les questions controversées. Un penchant vigoureux dirigeait son attention, sa réflexion, ses lectures. Trois postulats essentiels, solidement articulés les uns aux autres, forment les glissières le long desquelles court sa pensée, du début à la fin : l’un affirme que la vie est un flux ininterrompu, assurant ses propres destinées ; le second, que tous les aspects des choses sont relatifs entr'eux, que les extrêmes se touchent, et que tout est dans tout; le troisième, que la divinité est immanente à l’univers et ne doit pas être

cherchée en dehors de lui. Cet édifice idéologique, ample et cependant sommaire, Butler l’a présenté au public sans ordre et sans méthode, par petites touches successives, dispersées, parfois contradictoires; il faut en recueillir partout les indications fragmentaires, dans ses ouvrages scientifiques, dans ses essais, ses romans, ses notes, ses lettres. Mais une fois rassemblées, elles donnent une image suffisamment cohérente, qui laisse une impression curieuse : plutôt qu’un arrangement pertinent d’hypothèses, ou de convictions, nées d’une curiosité désintéressée, on y distingue l'empreinte d’un esprit occupé avant toules choses à justifier ingénieusement ses besoins instinctifs. Certes, chaque philosophe a son tempérament propre, qui détermine, dans une certaine mesure, l'orientation ou la disposition de ses vues profondes. Mais il est rare qu’on les voie, comme l’on devine Butler, obéir aussi docilement, dans une sorte de demi-conscience, aux poussées lentes et puissantes du tempérament secret.

Cette philosophie est toute nourrie d’analogies biologiques, À ses moments d'humeur aventureuse, elle paraît même vouloir ramener la plupart des phénomènes affectifs à des phénomènes physiologiques. L'amour, allègue-t-elle, n’est qu’une étape — étape consciente — du désir de manger. Le véritable amour est celui qui nous fait désirer l’union complète: «not heart to heart, but protoplasm to protoplasm! », et c’est l'appétit de nourriture; entre ce besoin et le noble sentiment, Butler ne reconnaît qu'une différence de degré, non d'espèce. Mais le trait le plus frappant, sans doute, de sa pensée, c’est la part considérable qu'il y fait à l'inconscient. Sur ce point il a pris position avec quelques uns des psychologues les plus avancés de son temps. Il pressent les vastes horizons que l'étude de l’inconscient va ouvrir au psychiâtre et à l’éducateur; il est en tête de ceux qui n’ont pas hésité à se pencher sur l’abime grouillant, à en explorer les abords avec sangfroid et perspicacité. « T fancy , écrit-1l prudemment, that there is some truth in the view which is being put forward nowadays, that it is our less conscious thoughts and our less

1. N. B., 205 : « Loving and Hating ». Voir aussi une lettre de Samuel Butler au frère de H. F. Jones, 6 nov. 1884 : « Love involves an effort after identifying something with ourselves, which ends either in assimilation, by eating, or in connection and reproduction and, consequently, in assimilation after all.» M., I,

conscious actions which mainly mould our lives and the lives of those who spring from us! », Puisque cette citation est

extraite de The Way of All Flesh, notons en passant que ce roman, considéré sous cet angle, est très précisément le dossier et la description de la psychanalyse d’une famille : 11 content l’étude fouillée d’un enfant aux sentiments refoulés, affecté d’un « complexe » (Butler, faute d’une meilleure étiquette, dit «un secret? »), et suggère en passant un traitement approprié. Partout où cette constatation du rôle prépondérant de l’inconscient trouve à s’employer dans l’œuvre de Butler, elle lui communique une profondeur et une puissance rares. Le Fair Haven, par exemple, ce livre ‘d’un esprit si critiquable, se rachète en certains passages par la finesse de l’intuition psychologique; qu'il s'agisse d'interpréter l'esprit des Evangiles ou leur composition, d'analyser l’état d’esprit d’un prétendu miraculé ou d’expliquer les visions de Marie-Madeleine, c’est. toujours, sous les dépositions des témoins et les déclarations lucides des acteurs du drame, les mouvements intimes de leur inconscient qu'il essaie de retrouver. Nous ne jugeons pas de l'ultime vérité de ces conclusions. Elles peuvent être radicalement fausses; pour qui croit au caractère divin des événements rapportés dans l’Ecriture, la méthode d'explication psychologique doit paraître ridiculement impuissante à le saisir. Mais sur le plan humain le livre de Butler est une manière de chef d'œuvre. Par contre le thème d’Erewhon Revisited semble plus schématisé, et cette psychanalyse du miracle est moins réussie, à certains égards, que la malicieuse dissection du Fair Haven.

Mais l'inconscient n’est pas seulement pour Butler un prétexte à analyses littéraires ou psychologiques. Il représente à ses yeux tout un compartiment de la personnalité, un étage de la vie même, qu’il est nécessaire d’explorer si l’on veut comprendre les actions humaines les plus simples. Ce monde obscur, fourmillant d’une vie latente, a ses courants, ses conflits, ses férocités, ses langueurs; c’est là surtout que se déclenchent, fonctionnent, ou se résolvent les innombrables opérations par lesquelles se poursuit l’évolution continuelle de l'être, ces « chocs », ces « fusions » ces «croisements ?

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