AID GA SAMUEL BUTLER
téléologie; tout en réintégrant cette Providence dans l’être même, tout en lui refusant la conscience de chacune des démarches qu’elle accomplit, il marque nettement sa conviction qu’elle agit dans une « direction donnée! ». Ici les mots le trahissent. Donnée — par qui? Butler, si enclin dans ses démonstrations à tirer parti de la psychologie du langage et de la définition des termes courants, n’a pas vu le piège. C’est que ce cliché, pour lui, est vide de toute acception transcendante. Son attitude sur ce point est typique; il ne s'efforce pas — tâche vouée à l'impuissance — de se représenter où va le monde, dans sa longue gestation d’un état meilleur; il lui suffit de s’être persuadé qu'il va vers quelque but et qu’une force volontaire le dirige; sa dignité est sauvegardée, sa raison satisfaite, s’il sait qu’il fait partie de cette grande démocratie d’aveugles, qui réalise ses fins sans qu'aucun de ses membres sache quels ils sont. Son opposition aux vues de Darwin est avant tout de principes. Il y a entre eux une différence de philosophie. L'auteur de l'Origine des Espèces envisage l’évolution comme un mécanisme fonctionnant sans but. La tâche du savant consiste à retrouver les enchaînements d’influences ou de circonstances qui ont permis aux variations de se transmettre, et leurs effets sur les différentes lignées d'êtres. Il dresse l’arbre généalogique de la nature ; il explique le passé. La vie en tant que telle ne semble pas compter pour lui. Elle est, aux yeux de Butler, la clef mystérieuse de ce gigantesque ct enfantin problème. Sa caractéristique essentielle est une volonté de maintien, de conservation. Elle change pour s’adapter aux circonstances extérieures, et ainsi se maintenir; elle change aussi pour se perfectionner, et ainsi mieux se maintenir. Son exigence fondamentale est de durer et de se transmettre. Un transformisme à la Darwin ne saurait être qu'une description des phénomènes de l’évolution. Il n’en révèle pas la vraie cause. Car ces phénomènes ne sont en réalité que les jalonnements d’une route suivie par un pèlerin invisible, et qui va son chemin, avec de la prudence et des tâtonnements?.
1. « An accumulation of small steps or leaps in a given direction », L. or GTR À
2. « I cannot see things round about me without feeling that they are all parts of one whole which is trying to do something; it has not perhaps a perfectly clear idea of what it is trying after, but it is doing its best. I see old age, decay and failure as the relaxation, after effort, of a muscle in the corporation
Ainsi, l’évolutionnisme de Butler réagit fortement contre le pessimisme que semblent vouloir imposer à la pensée de beaucoup de ses contemporains les déprimantes généralisations du principe de la sélection naturelle. En regard de la conception désolante d’une évolution mécaniste, aveugle, impitoyable, dénuée d'âme, il dresse la perspective d’une lente ascension vers des buts voulus, d’un progrès physique aussi bien que mental de la race humaine et de l’univers tout entier. Il faut noter ici cet optimisme biologique, cette foi dans un brumeux avenir. Car à d’autres moments, l’observation du présent et l'opération glacée de la raison aboutissent à un scepticisme philosophique ou moral qui laisse souvent un arrière-goût d’'amertume.
Dans le domaine des valeurs abstraites, l’attitude de Butler apparaît moins ferme, moins positive et moins cohérente, Ce n’est pas qu’il y soit moins à son aise; au contraire. L’insécurité vient précisément, en partie, de ce don qu'il a de déplacer sans effort ou de rapprocher les idées. Des abstractions n’offrent pas aux entreprises de l’esprit la même résistance ni le même poids que des faits biologiques. Ce que sa pensée a d’un peu dissolvant, d’un peu négateur, y trouve mieux son compte. La faculté de saisir d’un seul coup d’œil les limites extrêmes du rayon d’action d’une idée, et celle de souder deux idées opposées si étroitement qu’elles n’en font plus qu’une, sont des facultés redoutables; elles conduisent Butler à un relativisme philosophique dont il est sans doute assez rare de trouver l’équivalent chez d’autres auteurs.
Rien ne lui paraît plus clair, lorsque cette humeur le domine, que la vanité de toute catégorie. Principes, valeurs, antithèses traditionnelles — tout ce sur quoi se fondent la morale, l'éducation, l’art social et la philosophie — sont des compromis peu rigoureux grâce auxquels l’homme tente de mettre en ordre sa maison spirituelle. Quelle notion peut se définir autrement que par comparaison avec son contraire,
of things, or as a tentative effort in a wrong direction, or as the dropping off of particles of skin from a healthy limb. This dropping off is the death of any generation of our cells as they work their way nearer and nearer to our skins and then get rubbed off and go away. It is as though we sent people to live nearer and nearer {he churchyard the older they grew. As for the skin that is shed, in the first place it has had its turn, in the second it starts anew under fresh auspices, for it can at no time cease to be part of the universe, it must always live in one way or another », N. B., 88.
l'être par le non-être, la mort par la vie, la mémoire par l'oubli, la lumière par les ténèbres, Dieu par le diable ? «Every thing is like a door swinging backwards and forwards. Everything has a little of that from which it is most rémote, and to which it is most opposed, and these antitheses serve to explain one another!. » — « Nothing, dit-il encore, is absolutely important or absolutely unimportant, absolutely good, or absolutely bad.» Ce relativisme transparaît dans les moindres recoins de ses œuvres. On trouverait — nous ne croyons pas exagérer — plus de cent citations pour le mettre en lumière. Les mots du langage, figures incomplètes, étiquettes Imexactes, nous ont habilués à prendre ces « approximations » pour des réalités immuables. En fait, ils ne sauraient décrire que des apparences, puisque chaque chose, tout en restant elle-même contient dans le même temps un peu de son contraire. Curieuse impasse de l'esprit humain, que la réflexion éclaire d’un triste jour : les notions les plus importantes, les plus chères ou les plus sacrées, sont aussi les plus mal définies, les plus incertaines; vagues entités devenues les plus exigiantes des réalités elles ordonnent nos existences et dirigent nos actes; mais un instant d’analyse nous révèle qu’elles reposent tout entières sur une « base de superstition® ».
Qu'est-ce alors que la vérité? Le terme, pour Butler comme pour Pilate, est dénué de signification positive. Il en existe de vagues présomptions : c’est, par exemple, l’ordre cohérent des idéesi, ou l'accord unanime des esprits sur un point. Mais la raison humaine ne peut la connaître en son essence, et toute discussion à son sujet ne fait que l’o bscurcir davantage. Notre inconscient cependant la pressent; le mieux est donc, fermant les yeux de l'esprit, de nous laisser instinctivement diriger par elle à travers lui. « We cannot self-vivisect ourselves in respect of such a vital function, though we can discharge it normally and easily enough so long as we do not think about it6. » Cette conception en quelque sorte biologique de la