‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 201 sur 255 · W.of A.F · texte numérisé non relu

W.of A.F

approximatives que l'analyse ne saurait pourtant réduire à des termes simples, « Gunning is nine-tenths luck, and luck is nine-tenths cunning; but the fact that nine-tenths of cunning is luck leaves still a tenth part unaccounted for!. » La proportion est faible, en vérité; encore ce dixième essentiel, qui constitue l’idée en soi, reste-t-il indéfinissable autrement que par comparaison. Le philosophe puisera dans de telles constatations des conseils de prudence. D’amples systèmes ont été édifiés sur ces colonnes fragiles et trompeuses. Mais un examen indiscret des notions sur lesquelles ils s’appuient suffirait à les faire écrouler. |

Ce relativisme trop complaisant ne laisse pas d’être parfois inquiétant; on craint qu’il ne conduise à un scepticisme sans issue. L’attitude de Butler est plus critique que constructrice, À certains moments, une sorte d'ivresse verbale semble le posséder. De sa prison il fait un chaos. La note qui ouvre le chapitre XX des Nolte-Books, intitulée « First Principles », donne le ton de cette humeur : « The baselessness of our ideas — That our ideas are baseless, or rotten at the roots, is what few who study them will deny; but they are rotten in the same Way as property is robbery, and property is robbery in the same way as our ideas are rotten as the roots, that is to say it is a robbery, and it is not. No title to property, no idea and no living form (which is the embodiment of idea) is indefeasible if search be made far enough. Granted that our thoughts are baseless, yet they are so in the same way as the earth itself is both baseless and most firmly based, or again most stable and yet most in motion?. » Il est entraîné par une fureur anarchique; sa pensée semble prendre plaisir à se flageller. Frappé par la diversité changeante de la vie, par les contradictions et les faussetés des notions abstraites, il veut éprouver jusqu’au bout son impuissance à connaître. Mais son esprit, d’un équilibre trop délicat, manque parfois du ressort qui chez d’autres sceptiques ou d’autres analystes permettrait de vigoureux redressements. Sa façon de voir devient un défaut de sa vision. Encore avivé par une infusion presque constante d'humour, ce relativisme cesse d'être une attitude philosophique légitime pour tomber au niveau d’une routine de raisonnement, d’une manie. « But it must be

remembered, ajoute-t-il à un paragraphe d’Alps, that this proposition, like every other, wants tempering with a slight infusion of its direct oppositel. » Le demi-sourire qui accompagne ces mots ne fait plus illusion sur la profondeur de la pensée ou sur l'esprit de l’auteur, lorsqu'on a relevé en vingt endroits des restrictions de ce genre. Elles impatientent pariois. On regrette qu'un cerveau par ailleurs si remarquablement organisé ait ses instants d’irresponsabilité et de légèreté.

Cette humeur, heureusement, a elle aussi son correctif : c’est le bon sens, le sens commun, le « common consent », second plateau de la balance ; après quelque vaine et épuisante fugue, il est rare que Butler n’y revienne se reposer. Le sens commun est le plan de l’action, celui de la vérité moyenne entrevue par l'intuition collective. Ainsi, après tant de réflexion, le philosophe trop subtil ne se trouve ni mieux instruit, ni mieux armé que l’homme borné et sans inquiétude, que guident ses seuls instincts. Mais au sortir des brillantes dissections auxquelles il se complait, de simples recettes de bon sens paraissent d’inexplicables dérobades. La pensée recule devant cet univers formé de deux perspectives fuyant en sens contraire. Une paroi infranchissable sépare le monde des apparences dont se nourrit l'expérience des hommes, et la réalité essentielle, qui n’est qu’un postulat de la raison. Le premier nous apparaît comme livré à la multiplicité, à la dispersion, à la contradiction ; la seconde, par contre, exige impérieusement d’être considérée comme un tout unique.

On ne saurait dire que le relativisme de Butler le conduit à une interprétation moniste, mais par une ultime inconséquence qui est la marque d’une profonde sagesse, il abdique devant elle, il accepte de s’inclure en elle, chaque fois qu'il est nécessaire. Relativisme et monisme sont deux façons de voir la même chose; elles constituent les deux pôles de l’antinomie philosophique. Ecoutons-le, dans u ne page de Luck or Cunning?, exposer son « échappatoire » (The Way of Escape) : « If we are in a common-sense humour for simplifying things; treating them broadly, and emphasizing resemblances rather than differences, we can find excellent reasons for ignoring recognised lignes of demarcation, calling everything by a new

1 Alps, 158.

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name, and unifying up till we have united the two most distant stars in heaven as meeting and being linked together in the eyes and souls of men; if we are in this humour individuality disappears, and ere long, if we are consistent, nothing will remain but one universal whole, one true and only atom from which alone nothing can be cut off and thrown away on to something else; if, on the other hand, we are in a subtle philosophically accurate humour for straining at gnats and emphasizing differences rather than resemblances, we can draw distinctions, and give reasons for subdividing and subdividing, till, unless we violate what we choose to call our consistency somewhere, we shall find ourselves with as many names as atoms and possible combinations and permutations of atoms!. ». Butler se piquait volontiers d’inconséquence et d’illogisme. C’est son «inconsistency » qui lui permet d'arrêter son sens de la relativité des choses au bord de l’absurde, et de recomposer, afin de pouvoir y vivre, son univers.

Ce « monisme » est moins, en effet, une intuition de l’unité profonde de l’être qu’une conclusion forcée. L'expérience nous fournit à chaque minute de la vie des preuves contraires; mais la raison nous l’impose comme le seul moyen de fixer et de concilier, au bout du compte, ce tourbillon de contradictions. Irritée par sa perpétuelle impuissance à conclure, elle finit par réagir contre sa tendance propre; il lui vient une soif d'unité. « Strictly speaking, there is only one place, one time, one action, and one individual or thing; of this thing or individual each one of us is a part. It is perplexing, but it is philosophy; and modern philosophy like modern music is nothing if it is not perplexing ?. » Ainsi Butler reconstruit après coup ses antinomies en un ensemble unique, dans lequel il ne reconnaît plus que des degrés, et ceux-là, le plus souvent, imperceptibles. Les choses, lui semble-t-il alors, sont régies

par une loi d'harmonie ou d'attraction. Le philosophe s’efforcera de saisir et de mettre en lumière leur « coming-togetherness », Ces ressemblances, ces coïncidences, ces symétries pariois aveuglantes, parfois risquées, qui permettent de les

1.. L. or C.%, p. 152, 153, dans le chapitre XI, intitulé : « The Way of Escape ».

2. Alps, 63. C!. la même idée, presque les mîmes mots, dans N. B., 84 : « We can no longer separate things as we once could; everything tends towards uuity; one thing, one action, in one place, at one time... ».

assimiler les une aux autres, et de « réduire » les contradictions. Il pourra ainsi identifier par quelque côté la pensée et l’objet!, le continu et le discontinu?, le moi et le non-moi ? l'individu et la race, et même les anciens et les modernest, Une fois assemblées, les pièces du puzzle universel paraissent disposées de part et d'autre d’une ligne générale qui, pour sinueux qu’en soit le dessin, sert à toutes de frontière, les rend toutes voisines et communicantes, et les soude dans un même arrangement inextricable.

Mais cette reconstitution de l’univers à travers la poussière des apparences contradictoires n’est pas, malgré tout, un acte purement gratuit, un rêve de notre intelligence. Si elle satisfait l'esprit, c’est qu’elle repose sur une notion réelle, sur un acte de foi, mais non de crédulité, de la raison acculée aux ténèbres. « Who can turn his thoughts to these matters at all écrit Butler, and not instinctively lean towards the old conception of one supreme and ultimate essence as the source from which all things proceed and have proceeded, both now and ever ?5 ». Le vieux monisme théologique aboutissait à Jéhovahf; celui de Butler a d’autres conclusions, mais il naît d’un penchant analogue, du même besoin de croire en un principe unique, éternel et tout puissant. Sa foi, puisque c'en est une, ne s’exalte pas, comme celle de David; elle s'exprime posément, mais non sans force. Elle reconnaît «the idea of an essence. omnipresent in all things at all times everywhere in sky and earth and sea; ever changing, yet the same yesterday, to day, and for ever; the ineffable contradiction in terms whose presence none can either ever enter, or ever escape? ». Il est pour désigner cette idée un terme consacré, un symbole commode. La notion de Dieu n’est pas une absurdité ; même l’esprit affranchi des antiques disciplines, le libre observateur de la vie et de la nature, peuvent accepter cette hypothèse explicative. Il restera à situer ce Dieu, problème délicat. Mais Butler, du moins, en affirme l’existences, a réalité, la toute-puissance, l’omniprésence, attributs divins

1. L. or C.?, 263. « Thought and thing are one ». 2. L. or C.?, 35, 36; 48.

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