‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 207 sur 255 · God the Known · texte numérisé non relu

God the Known

définition, mais une simple dénomination, une tautologie! ». En fait, nous pensons que Butler lui-même, s’il n’avait gardé de sa première formation religieuse le goût nostalgique de certains vocables, n'aurait sans doute Jamais songé à introduire le concept de Dieu dans son système. Le terme « Panpsychisme », qui a été employé?, est peut-être plus adéquat; mais il ne rend pas davantage justice à cette soif d'intégration et d’unification, à cet effort obstiné pour grouper la totalité des choses en une perspective unique, en une seule réalité. Orphelin du Dieu de son enfance, Butler s’est aperçu que la science des savants lui refusait les satisfactions idéologiques; l’apaisant arrangement d’un monde complexe dont la religion, du moins, l'aurait pourvu; il a donc cherché passionnément une autre formule qui lui permette de résoudre cet accord. Il a cru la trouver en faisant de la nature une Personne. Le « mind » universel ne se distingue pas pour lui de la vie; sa philosophie ne mérite d’être appelée spiritualiste que dans la mesure où elle s'oppose aux formes strictes du déterminisme et du mécanisme. L’ème du monde n’est dans sa pensée ni un principe moral, ni, à proprement parler, un principe spirituel; c’est la volonté de vie, le « cunning » biologique. On ne saurait dire que sans elle le monde ne serait pas ce qu'il est : sans elle il n’existerait pas. Dans un certain sens il n’y a là en effet qu’une tautologie; c’est la virius dormitiva de Molière. Quoiqu'il en soit, puisqu’aussi bien nous cherchons à trouver un nom à cette philosophie, et qu’elle évoque, d’assez loin certes, certains aspects du Bergsonisme, nous pensons ne pas errer outre mesure en la désignant comme un monisme vitaliste.

En fin de compte, elle nous paraît avoir échoué dans sa tentative pour élaborer une interprétation systématique de l’univers. Mais pouvait-il en être autrement ? Les lecteurs des ouvrages de Butler sont souvent déroutés par un mélange d'ingénuité et de réticence. En certains passages, servi par un style sobre, ferme, et par d’habiles images, sa pensée prend un indéniable caractère de grandeur; en d’autres endroits, elle paraît mériter toutes les critiques; simpliste, vague,

1. Th. Ruvssen, Revue de Métaphysique et de Morale, juillet, septembre 1930, p. 347.

2. Par Miss Sinclair : À Defence of Idealism, 1917, chap. I : « The Panpsychism of Samuel Rutler »,

négative, elle semble une solution d’impuissance, une confusion voulue des pièces de l’échiquier. Cette perpétuelle attitude d’amateur qu’il a toujours revendiquée n’offrait que des avantages tactiques, et lui imposait par contre à luimême des contraintes dangereuses. Elle est ici la résultante de deux tendances opposées, une méfiance formelle envers la philosophie, et un goût très vif pour philosopher. Butler reproche à la philosophie, comme à la logique, d’être uniquement théorique, gratuite, sans efficacitél. Au lieu de satisfaire des « pourquoi? », elle en soulève d’autres, innombrables?. Elle oppose ses arabesques au trait ferme du « common sense ». Butler s'élève vigoureusement contre le professionnalisme philosophique. « Philosophy, pense-t-il, is made for man, not man for philosophy* ». Les raisons de cette méfiance sont sans doute multiples; on peut relever d’abord une connaissance insuffisante de histoire, des grandes œuvres et des grands noms de la philosophie; puis ce sentiment dont il est pénétré, que la vie est fluctuante et contradictoire; aussi son horreur du dogmatisme, des systèmes et de la terminologie technique; peut-être enfin son sens de l’humour. Mais toutes ces raisons, au bout du compte, ne l’amènent à condamner que la philosophie des autres. Elles n’entravent nullement, elles favorisent même, sa tendance propre à raisonner et à abstraire. C’est, s’il faut l'en croire, sur sa proposition personnelle que fut inscrite sur le Catalogue du British Museum, entre « Samuel Butler, Bishop », et « Samuel Butler, Poet », la mention qui le classe, pour ainsi dire, bibliographiquement : « Samuel Butler, philosophica] writer4 ». Nous avons déjà relevé chez lui ce goût du raison. nement logique, de la démonstration, de l’exposé rigoureux d’une idée acceptée comme vraie, ou seulement supposée telle pour les besoins de la cause. Il n’est pas exclusif de l’humeur contraire, qui le pousse à enrégistrer toutes les « contradictions in terms » de la pensée humaine. Surtout, Butler aime discuter avec lui-même, construire et dissocier des idées ; ce penchant est co mme un ballonnet rempli d’un gaz léger qui tend, au moindre appel du pied, à le soulever, à l'emporter;

. N. B., 329, « Logic and Philosophy ».

. N. B., 327, « Philosophy ».

LAON ASC:

. Cf. Quis Desiderio, dans Humour of Homer., 107, 108.

il ne saurait faire trois pas sur terre, que le quatrième ne soit un bond dans les airs. Le curieux, c’est qu’il subit très fortement avec cela l'attraction de la terre, les lois de la gravité. Il ne plane jamais très haut, et ses essors sont courts. Les jeux variés de la raison, chocs d'idées, analogies tentantes, les rêveries biologiques ou métaphysiques, l’entraînent chaque fois comme malgré lui. D’où la dispersion de son effort intellectuel, et le désordre réel de ses livres.

De tels dons, malgré leur intérêt, ne font pas une tête philosophique. La pensée de Butler manque sur toute 1a ligne de puissance, d’ampleur, et de cohésion formelle. Trop souvent son relativisme même, né de sa clairvoyance naturelle, la paralyse; ses raisonnements paraissent fragmentaires, ses aperçus fragiles comme les illusions d’un kaléidoscope. Le jeu alternatif de ses deux tendances, également robustes, lune de dissociation outrancière, l’autre de recomposition simpliste, est parfois trop cahotant et trop brutal; 1l laisse une impression d'insécurité. Sa critique, constante et acharnée, de la réalité des données de la conscience, épuise en lui la faculté constructrice, déjà peu vigoureuse. Il lui devient impossible d’aborder les grands problèmes autrement que par des portes dérobées, sous des angles incommodes; même pour qui croit comme lui que la connaissance de la vérité, c’est en somme « our hitting on the most permanently convenient arrangement of our ideas upon a subject whatever it may bel », il est dangereux de prétendre « qu’il n'y a pas de principes? », que les idées « reposent sur le chaosÿ », et que la seule manière — non la plus sûre, mais la moins déraisonnable — de penser et d’agir, est d'adopter la voie moyenne à laquelle se tiennent les « sensible people ». « The middle way, ajoute-t-il aussitôt, avec un humour désespéré, may be as full of hidden rocks as the other ways are of manifest ones, but it is the pleasantest while we can keep to it and the dangers, being hidden, are less alarmingt ». Ces accès de scepticisme pessimiste, de nihilisme intellectuel et moral, sont autre chose que des boutades; ils sont les témoins de tout

un aspect de sa pensée; ce n’est pas l'inquiétude, le scru-

Ibid.

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pule, le doute, l’incompréhension, mais « the disgust, fear and horror of one who has been looking into his own entrails! ». Or, ce n’est pas dans de pareils sentiments qu’un penseur peut trouver l’appui nécessaire pour édifier son système, fût-il aussi peu transcendant que possible.

L'apport philosophique de Butler ne saurait donc être que modeste et d’un intérêt limité. Il a pourtant son prix. On relève à son actif deux genres de réussites : d’abord, de fines et mordantes analyses de certaines notions qui, prises dans leur détail individuel, sont souvent lumineuses et utiles. Butler a l’art délicat d'envisager des idées rebattues sous des éclairages nouveaux, qui en font ressortir, parfois fâcheusement, les côtés obscurs. Ici s'affirme encore la puissance de son esprit critique. Il reste tout entier et toujours serré de méfiance, envers les hommes, envers la raison humaine; envers le lois de sa propre pensée, envers la prison des idées traditionnelles. Mais certaines de ses saillies passionnées ou humoristiques sont vivifiantes; elles déblaient le terrain, elles ouvrent les horizons, elles rajeunissent les mobiles de notre entendement. Des doses restreintes de « Butler » ont souvent un effet salutaire, stimulant. Il faut le louer également du talent inverse, celui qui, de l’éparpillement épuisant de ses analyses de notions opposées, lui permet de tirer à l’improviste le raisonnement de bon sens qui conduira au compromis acceptable, base d’action. Ce n’est pas là une qualité à proprement parler philosophique; elle communique à ces aspects de sa pensée un caractère pragmatique très accusé. Tout en démontrant qu’un système théorique, une construction logique de la vérité sont impossibles à édifier, il insiste sur ce fait qu’il n’en est pas moins nécessaire de savoir vivre; dans le même temps qu’il s’acharne à révéler à l’homme son impuissance à penser droit, il ne cesse d'affirmer que l’art de la conduite s’apprend aisément. Ce Pyrrhonien exaspéré est à ses heures un maître de morale; il affirme le primat de la vie. Mais cet acte de foi n’est pas un vœu de passivité, un renoncement à l'intelligence; la vie elle-même, qui est, intelligence, pose des problèmes que nous devons résoudre. L'individu doit s'entraîner à penser, pour découvrir les ressorts moteurs de son esprit, ceux qui font naître ses idées

sur les choses, qui sont responsables de ses goûts et de ses répugnances: qui provoquent ses actes, le situent dans la nature et dans la société, et modèlent son destin. Philosopher, ce n’est pas chercher à savoir si nos idées sont vraies; c’est chercher à savoir comment elles naissent en nous, quelle valeur elles ont pour nous, et comment elles pourront s’adapter à celles d'autrui. Si d'aventure nous ne pouvons trouver dans les conseils de notre intérêt ou de nos dispositions propres la solution de ces problèmes de conduite, il nous suffira d'observer et de réfléchir; les repères évidents, les critères faciles, abondent autour de nous. Ainsi la science et la philosophie mènent à la morale par une pente fatale. Savoir n’est rien; agir, vivre, voilà l’important. La conscience n’est, aux divers échelons de la vie, qu’une illusion, un reflet; elles est un privilège supérieur, collectif, auquel chacun des êtres participe sans Île posséder tout entier, par des délégations, des procurations. Il est vain donc pour l’homme de chercher à se hisser jusqu’au plan de la conscience totale. Mais il n’en reste pas moins tenu de remplir à sa place, et de son mieux, toute sa fonction.

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