I. Critique de la morale et des disciplines sociales
Attitude critique de $. Butler. — Les habitudes intellectuelles et morales : tabous ; fétiches ; snobisme, L'organisation sociale : la famille — L’éducation. — L'argent, — La Religion et l'Eglise, — Valeur géné-
rale de cette critique.
La pensée morale et sociale de Butler semble elle aussi, au premier abord, être d'ordre essentiellement critique. On y discerne cependant, en même temps que la réaction d’un être blessé par des contraintes particulières, et qui n’a pardonné ni aux personnes, ni aux institutions, les conclusions d’une réflexion plus désintéressée, l’opinion d’un penseur indépendant. L’éthique victorienne, son puritanisme étroit, sa grandeur, son hypocrisie ont été tant de fois mises au pilori, qu’un exposé détaillé des attaques de Butler risquerait de manquer d'intérêt. À vrai dire, cette partie de son œuvre a aujourd’hui perdu quelque peu de son prix. L'auteur d’Erewhon et du Way of All Flesh garde le mérite d’avoir été l’un des premiers à réagir, avec un mordant, une efficacité destructrice sans doute inégalés depuis. Mais à mesure qu’on s’éloigne de la période qu’il a vitupérée, cette critique prend une valeur en grande partie historique. Elle contient cependant un résidu positif d'importance, la dénonciation de quelques uns des travers fondamentaux du cœur humain et de la raison. Elle comporte par là-même tout un ensemble de jugements, qui, sans constituer un système, dessinent une attitude personnelle vis-à-vis de la conduite et de la vie. Après avoir récapitulé les principaux chefs d’accusation du réquisitoire que Butler a dressé contre la morale de son époque, c’est sur cette attitude que nous insisterons.
Butler reproche à son temps de manquer de robustesse morale. Le moyen âge par contre attire sa sympathie, provoque son attendrissement. Ce libre-penseur s’intéresse aux coutumes religieuses, aux naïves superstitions, à la foi réaliste, à l’art fruste d’une période à laquelle certes, pour d’autres motifs, il ne souhaiterait pas de revenir. Les mœurs étaient alors massives et solides, parce qu’inconscientes de leurs véritables bases, et les individus pouvaient, pour cette raison même, se permettre de grandes libertés, des « vacances spirituelles ». L'époque des Thomas et Matthew Arnold est moins sûre de ses assises. Tout y est remis en question par des scrupules de logique ou de componction qui sont des signes de faiblesse. Les esprits, moins fortement trempés, sont constamment invités par leurs guides traditionnels à se reprendre en main, à réfléchir sur leurs actes et sur leurs intentions. Les appels à la culture, à l’« earnestness », sont des tentatives désespérées pour retrouver des principes qui chancellent et se dérobent comme des crampons dans une façade lézardéet. La morale se fait solennelle, engoncée, intransigeante, dans la mesure même où elle manque de foi en elle-même. Ainsi s'établit ce divorce entre la morale théorique et la conduite qui favorise les plus perfides infiltrations de l’hypocrisie et du charlatanisme. Butler s’est donné pour mission de poursuivre le « humbug » dans tous les domaines où il se manifeste, les idées, les mœurs, et les institutions. Tantôt véhémente, tantôt amusée, sa dénonciation est complète; elle ne respecte pas les traditions les mieux établies. Nous la verrons ouvrir trois dossiers principaux : les habitudes intellectuelles et morales, l’organisation sociale, la religion. |
La période victorienne n’a pas inventé l'hypocrisie, et Butler le sait bien. Le mensonge est né avec l’homme — «what a mountain of lies, remarque-t-il, what a huge geological formation of falsehood, with displacements of all kinds, and strata twisted every conceivable way, must have accreted before the Odyssey was possible? ! » Mais les travers contemporains sont à la fois plus passionnants et plus irritants. A leur base, constate Butler, il y a toujours