‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 209 sur 255 · N.B., 197 : « Glacial Periods of Folly · texte numérisé non relu

N.B., 197 : « Glacial Periods of Folly

LES IDÉES MORALES (r) 431

une peur. C’est, selon les cas, la peur des réalités et des faits; la peur des positions nettes, l’escamotage des responsabilités!; la peur de l'effort, le manque de ressort personnel, l’anti-individualisme anémiant: la peur des fonctions mêmes de l'esprit et de l’activité mentale?; la peur enfin que chacun a de se trop bien connaître. De cette lâcheté générale, signe de la petitesse des âmes et de la fragilité des caractères, naissent toutes les ombres funestes qui empêchent une vision sociale saine, les tabous, les fétiches, et le snobisme sous toutes ses formes.

« Mankind, lit-on au début de God the Known, has ever been ready to discuss matters in the inverse ratio of their importance, so that the more closely a question is felt to touch the hearts of all of us, the more incumbent it is considered upon prudent people to profess that it does not exist, to frown it down, to tell it to hold its tongue, to maintain that it has long been finally settled, so that there is now no question concerning it ». Cet instinct, qui, dans le domaine biologique, assure le jeu plus efficace des fonctions organiques essentielles, est une des grandes découvertes de Butler. Mais en morale il peut avoir de fâcheux effets; il crée des tabous. Le « sens moral » est pétri d’hypocrisies de ce genre, soigneusement entretenues ; les sentiers cachés de la nature, les voies les plus souterraines du développement biologique, les besoins, les habitudes, les tendances qui déterminent et organisent notre existence même sont soumis à une sévère censure s0. ciale. La bienséance, aux avant-postes de la morale, en interdit la discussion, et s’efforce de persuader à l'individu qu’il n’a rien à gagner à tourner sa curiosité de ces côtés. Cette conspiration redoutable n’est d’ailleurs pas tacite; elle est honorée à l’égal du devoir le plus sacré; elle passe même avant la justice et avant la bonté. Son rôle est d’étouffer dans l’ombre et le silence les conflits inévitables d'intérêts, les révoltes d’instincts lésés ou opprimés, les problèmes qui risqueraient de mettre en péril le schéma hiérarchique d’une société fortement organisée; ainsi les questions épineuses de l’éducation de l’enfant, de son éducation sexuelle, de ses rapports avec ses parents, de ses droits réels, ne sont jamais posées,

1. Theobald ,dans W. of AU F., et par ex. p. 195, 215, etc. 2, N.B, 327 : « Hedging the Cuckoo ».

ou ne le sont que pour recevoir la solution sommaire de la morale traditionnelle. La plus grande partie du Way of All Flesh est consacrée à une critique, directe ou habillée de fictions, de ces impitoyables et désastreux tabous. L’approbation toute philosophique que Butler donne à ce principe dans Life and Habit tombe évidemment devant le spectacle de ses ravages en morale; il y a chez lui une contradiction, ou plutôt une « inconsistency », sans doute consciente, simple signe de la souplesse de son esprit. En tout cas, cette âpre dénonciation des tabous sociaux fait du roman des Pontifex une œuvre d’une pénétration remarquable et d’une orienta tion toute moderne, qui prépare les voies aux études psychanalytiques et au roman d’analyse.

Pour détourner les individus de ces sujets interdits, la société s’est forgé des fétiches qui rassurent et légitiment sa naturelle couardise. Il en est, comme la pudeur, qui sont deslinés à arrêter sa curiosité au seuil d’un mystère; d’autres ont pour but de la détourner dans des directions différentes ; ainsi les études classiques occuperont l’enfant en toute sécurité en retardant le moment où il devra se mêler à la vie de ses contemporains; la science elle-même, gênée par des difficultés autour desquelles elle veut faire le silence, s’est instituée religion; elle a ses idoles, ses rites, ses pontifes et ses commandements; quiconque refuse de penser selon l’Origine des Espèces est suspect d’hérésie scientifique; qui plus est, il déchoit du rang de gentilhomme de lettres, il passe dans la classe des parias, des intouchables.

Car le snobisme est une des plaies de la mentalité sociale. Le vœu réel de chacun, dit Butler, n’est pas de voir relever le niveau moyen de la condition humaine, mais de se trouver placé quelques pouces plus haut que son voisin!. Lorsqu'ils s'efforcent d'améliorer leur rang social, d'étendre leur réputation, d'augmenter leur valeur intellectuelle, les hommes cherchent moins à atteindre un certain degré d’excellence, qu’à établir entre eux et autrui une flatteuse distance. L’intention déjà n’est guère louable; mais par un entraînement fatal, si leurs qualités réelles n’y suffisent pas, ils en feignent d’autres, ils se forgent de faux titres. Ge sont des « Prigs » : (The essence of priggishness, constate Butler, is setting up to be better

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