‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 21 sur 255 · Miss Suzannah Apthorpe (M., I · texte numérisé non relu

Miss Suzannah Apthorpe (M., I

Ainsi cette timidité foncière de Butler prend peu à peu la forme d’un quant-à-soi ironique et volontiers ombrageux. Il ne reproche à ceux qui l’entourent ni leur caractère ni leur intelligence. Il ne se croit pas supérieur à eux, caril n’a pas, il n’aura jamais, ce genre d’orgueil; mais il éprouve un malaise irrité devant des habitudes sociales dont il entrevoit la stérile fausseté. A l’âge où l’homme court joyeux vers ses semblables et vers la vie, Butler se tient à l’écart et reste replié sur luimême. Il a ses plaisirs solitaires, la méditation et la lecture, le dessin et la musique (à laquelle il consacre des heures, parfois des journées entières). II commence à prendre possession de quelques points de repère sur le sens, la direction de ses goûts secrets; il sonde et mesure son moi. En l’absence de tout dérivatif mondain, d’une suffisante activité physique, d’un enthousiasme absorbant pour une cause ou une idée, toute la fermentation de sa croissance spirituelle se fait en vase clos et sur le plan cérébral. Quand viendra le choc inévitable avec son entourage, nous verrons se produire des réactions maladroites, mais obstinées et clairvoyantes, qui nous interdiront de faire désormais à ce caractère un reproche quelconque de faiblesse.

Les données biographiques que nous possédons ne permettent pas de tracer avec netteté la courbe de l’évolution spirituelle de Butler, pendant ces années d’université. C’est qu’en réalité la lente maturation de cette jeune intelligence n’est pas réductible à ce genre de description. Nous la voyons s'exercer en des directions diverses, comme incertaine de ses voies, mais amorçant déjà maints des canaux que creuseront plus tard sa curiosité de chercheur et ses goûts d'artiste. Cette existence indépendante dônt il n’apprécie guère, du reste, que la délicieuse liberté de s’isoler, lui a permis d’entrevoir de vastes horizons de culture et de connaissance. Un peu dérouté au début il s’est tourné un moment vers les mathématiques, peut-être parce que sa 6° à Shrewsbury lui a laissé des classiques un souvenir indigeste. Ses études sont assez poussées puisqu’il se prépare aux « honours ». Mais la dernière année, rebuté sans doute par certaines difficultés, il revient aux humanités,

qu'il n’avait d’ailleurs pas complètement abandonnées!, Là est sa véritable voie; mais cette préparation scientifique ne sera pas perdue pour lui. Il aura peu dans la suite à se servir du détail de ses connaissances, mais elles auront assoupli et fortifié la tendance logique et raisonneuse de son esprit. Butler poursuit parallèlement son étude du dessin et de la musique, le premier avec persévérance, la seconde avec une passion contenue. Il travaille l’harmonie, il joue du Beethoven, du Bach, du Mozart, du Haendel. Ses goûts en musique essaient en vain de s’élargir : on les sent déjà fixés sur un certain style, une certaine inspiration. Haendel est toujours son maître et déjà son idole.

Ainsi tout en poursuivant son plan normal d’études universitaires, Butler se constitue à Cambridge les éléments d’une culture qui ne manque ni de profondeur ni de variété. On remarquera cependant que ses goûts artistiques et sa curiosité plus purement spéculative se développent selon des rythmes différents qui iront se précisant au cours de sa carrière ultérieure. Alors qu’en musique et même en peinture ses préférences se restreindront de plus en plus, dans le domaine de la littérature ou de la philosophie, au contraire, on le verra tenter des aventures diverses et disperser son intérêt. Cette « versatilité » (au sens anglais et favorable du mot) est apparente dès cette période de Cambridge. Les humanités qu'il y fait, nourries de lectures sans être livresques, aérées par un léger entraînement aux sciences, lui fourniront aux moments propices toute une gamme d’orientations intellectuelles, et lui permettront d'aborder sans effort des problèmes aussi différents que le transformisme, les poèmes homériques ou les sonnets de Shakespeare.

C'est du reste à Cambridge que Butler fait ses premiers pas littéraires. Un « Johnian », M. J. M. Wilson?, d’un an plus jeune que Samuel Butler, entreprit en 1857 de fonder un «magazine » dont la direction et la rédaction seraient réservées à des membres du collège. Butler fut consulté, ainsi que

1. Cela lui faisait donc, après son année de « freshman », deux ans d’études scientifiques. (Cf. Mac Cormick — note citée —; voir aussi Hum. Hom., sketch,

by H. F. Jones, p. 20.) 2. Passa son B. A. en 1859, Nommé « fellow » en 1860; plus tard «Canon of

Dorcester ».

d’autres personnages, parmi lesquels des professeurs. Le premier numéro de cette revue, The Eagle, parut au début de 1858. Son comité de direction comprenait J. B. Mayor!, un certain Barlow?, et J. M. Wilson, soit un « fellow » ou agrégé, un B. A. et un « undergraduate ». The Eagle passe pour avoir été « la plus ancienne revue de collège des deux universités? ». Le premier numéro comportait, sous un pseudonyme transparent, un article de Butler : « On English composition and other mallers® ». Get essai n’a pas une grande valeur littéraire; il est mal composé; le style en est facile et terne, également éloigné de l’éclat et de l’incorrection; la fin a une ou deux longues phrases mal ponctuées qui sont encore bien loin du style dépouillé et rapide qui sera le vrai style butlérien. Mais çà et là une phrase nette, une comparaison juste, arrêtent le lecteur. L'auteur d’ailleurs indique ses modèles : Bacon et Thucydide — non pas Tacite, auquel il reproche une pureté trop forcée. La pensée se dégage sans peine, avec une modestie à la fois collective et personnelle qui ne semble pas feinte, mais où perce en une ou deux occasions une pointe de juvénile indépendance. Le jeune étudiant recommande à ceux de ses camarades qui viendront collaborer à la revue de laisser à plus vieux et à plus savants qu'eux mêmes les sujets d'expérience ou d’érudition; qu'ils ne forcent pas leur inspiration : « unless we have something which we feel urged on to say, it is better to say nothing» Car, dit-il aussi en substance, le dogmatisme désagréable de beaucoup d'hommes vient de ce qu’ils se rendent insuffisamment compte de leur conviction intime et*suivent la masse au lieu de la diriger. Ce n’est pas qu’il faille être original à tout prix. «There is no shame in being obliged to others for opinions, the shame is not being honest enough to acknowledge it. »6. Cesidées ne sont encore que des germes; il leur manque la consistance, Mais nous les retrouverons plus tard müries, épanouies, sûres enfin d’elles-mêmes.

The Eagle publia l’année suivante un autre article signé

1. « Reyner and Mayor are brutes », Samuel Butler, cf. M. I, 45. 2. Plus tard « Dean of Peterborough ».

3. H. C. Marilier, University Magazines and their Makers, 1902. 4. Ilest signé Cellarius, traduction latine de « Butler ».

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