N. B., 330: « First Principles
Gardons-nous seulement de croire à nos symboles, d’adorer nos fétiches. Il sera salutaire, à l’occasion, de les brouiller volontairement, de nous accorder des «vacances morales », de prendre un court bain d’irrespect, d’illogisme ou d’amoralité. Cela permet, affirme Butler, de mieux saisir les rapports réciproques de ces diverses catégories.
De longs passages d’Erewhon sont consacrés à une démonstration humoristique de l’étroite corrélation qui unit le physique au moral. Le paradoxe cache une conviction parfaitement sérieuse : «The question, lit-on dans les Note-Bookst, whether such and such a course of conduct does or does not do physical harm is the safest test by which to try the question whether it is moral or no. If it does no haim to the body we ought to be very chary of calling it immoral, while if it tends towards physical excellence there should be no hesitation in calling it moral. » Butler doute qu’on puisse être « righteous » sans être, en même temps, dans une certaine mesure, fort, beau et bien équilibré. Sa morale étant avant tout une harmonisation de toutes les forces de la vie, elle inscrit en tête de la liste des vertus la vigueur, nécessaire à l’existence physique et à l’exercice de l'intelligence, l'équilibre du tempérament et du caractère, et même la grâce des mouvements, qui est le signe de l’harmonieux fonctionnement du corps. Matthew Arnold opposait la grâce hellénique au sens moral hébraïque; mais, objecte Butler, peut-on dire que les Hébreux aient été plus moraux, s'ils étaient moins forts, moins gracieux et moins robustes? ? On suit facilement la filière de cette idée-mère à la fiction des « procès erewhoniens »; le paradoxe y est, dans l’opinion de l’auteur, plus apparent que réel. S'il existe une responsabilité de l'individu vis-à-vis de la société, elle doit s'étendre aussi aux tares physiques. Pourquoi l’homme serait-il tenu pour responsable de ses instincts ou de ses humeurs — passions, colères, jalousies, appétits — et non de l’état de ses nerîs, de ses muscles ou de ses viscères ? « Not only was he ugly, dirty, illdressed, bumptious and in every way objectionable, but he was deformed.. » Ainsi Butler décrit-il un Siméonite, camarade d’Ernest Pontifex3. L’infirmité est un avilissement réel de l’être global, dont il sied qu’il ait honte. La pauvre Miss
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Savage, malgré toutes ces qualités d'esprit et de “œur, menquait par trop à la morale du corps; Butler jugeait sévèrement cette insuffisance; il a parlé de sa laideur, comme il aurait blâmé une propension à la méchanceté ou à l’orgueil. Ajoutons, d’ailleurs, que l’heureux équilibre des sens ne saurait être considéré comme un bien individuel; c’est une disposition vertueuse qui a ses répercussions sociales ; la justice du groupe, l'opinion publique ont donc le droit d’en connaître au même titre que des crimes ou de l’immoralité. Cette idée peut cerkbes apparaître d’une logique excessive. Mais dans la pratique, la société ne semble-t-elle pas disposée à concéder quelques points à Butler? L’alcoolisme ou l'ivresse sont l’objet d’une condamnation générale : c’est que tout affaiblissement, toute obnubilation des sens autres que ceux qu’apporte l’âge sont tenus pour répréhensibles. Les désordres nerveux sont, par les gens du peuple, traités sans pitié, avec impatience ou sévérité, comme des défaillances du caractère. Plusieurs maladies microbiennes graves, la tuberculose, la syphilis, la peste, entraînent une sorte de réprobation qui ne naît pas uniquement de la peur de la contagion ou, le cas échéant, de présomptions d’inconduite; mais le blâme, tantôt implicite, tantôt manifeste, dont elles sont frappées, l'horreur et le dégoût qu’elles inspirent, ont toutes les apparences d’un jugement moral. En certains cas, l’isolement des malades, la quarantaine obligatoire, la déclaration forcée des maladies prennent l’allure de sanctions. Les malingres, les chétifs, les rachitiques, les idiots inspirent plus que de la pitié : du mépris. Et, pendant les guerres, les hommes réformés pour insuffisance physique sont généralement considérés avec malveillance. Le vieil axiome de la supériorité de l’âme sur le corps n'intimide pas Butler. Le bon état du corps est indéniablement favorable à l'esprit et à la moralité, tandis que l'influence inverse se vérifie beaucoup plus rarement. La « mens sana » du vieil adage a toutes les chances de s'épanouir naturellement et sans effort «in corpore sano ». La grâce et la force du corps n'’étaient-elles pas, chez les Grecs d’autrefois, révérées comme des qualités qui conféraient un mérite moral ?
Le corollaire immédiat de la proposition qui précède est que le crime, le péché, le mal moral doivent être envisagés biologiquement et psychologiquement plutôt que pénalement. Ici l'attitude de Butler est très nettement celle d’un précurseur. Certes les campagnes du sentimentalisme littéraire contre
la rigueur absurde des prisons et l’inefficacité d’une justice purement répressive commencçaient vers 1870 à produire leurs fruits. Ce n’est pas lorsqu'il recommande, par exemple, de permettre aux prisonniers de continuer à exercer leur profession, que ses idées rendent un son particulièrement nouveau!. Mais il s’attribuait le mérite d’avoir, sinon découvert, du moins mis en lumière l’analogie entre le crime et la maladie?. De l’analogie à une identification partielle, il n'y a qu'un pas. Butler, sans consentir personnellement à le franchir, nous y invite clairement?. Les diverses thèses des psYychiâtres et criminologistes modernes dérivent d’une conception du mal physique et du mal moral qui est en germe dans les premières œuvres de Butler; sous leur pression, la justice fait une part de plus en plus grande à la médecine dans l'étude des mobiles et l’appréciation de la responsabilité. Le temps n’est pas loin où peut-être elle s’en remettra au clinicien et à l’infirmier du soin de guérir certains malfaiteurst. Des « pièces d’or » trouvées par Butler et mises à intérêt dans ses œuvres, celle-ci apparaîtra comme le placement le plus fécond et le plus sûr.
Ce relativisme exigeant ne veut pas seulement réduire l’antinomie du physique et du moral, il s'attaque à la distinction fondamentale du bien et du mal, du vice et de la vertu. Sur ce point, comme sur maint autre, il y a conflit entre le jugement théorique de Butler et son sens aigu des nécessités pratiques de la vie. Le compromis habituel résout pour lui, ou plutôt escamote, ce dilemme. Butler conserve et utilise les étiquettes traditionnelles, après s’être livré à une critique de leur contenu, et avoir démontré que rien ne saurait exister sans la présence, l’appui et le complément de son contraire. « Vice and
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