POUR LIN
donc exclusive. Bannir l’un des termes serait faire violence à la pensée, à la réalité, à la vie. Il repousse sans effort cette solution dogmatique ou paresseuse. Subordonner l’un à l’autre est plus séduisant. Mais sur quel principe fonder cette hiérarchie ? Pris entre son humeur rationaliste et sa foi vitaliste, il revient brüler un cierge devant l’autel de la « contradiction in terms » : point de raison, décrète-t-il, sans un peu de foi, ni de foi sans un peu de raison. Ces contraires ne s’excluent pas; ils sont même conciliables, non par simple compromis, mais par fusion véritable : « À man's safety lies neither in faith nor reason, but in temper — in the power of fusing faith and reason even when they appear most mutually destructivet ». Il n’a pas autrement défini ni décrit ce « tempérament » qui fait de la foi et de la raison, ou, pour autrement parler, du sens commun et de l'instinct, les deux béquilles de la conduite humaine. C’est un sens moral inné, nourri d’intuition, de finesse et d'observation; une sorte de grâce morale. Il n’a pas autre chose à donner aux chercheurs de principes, aux amateurs de systèmes. Des généralisations lumineuses, des raccourcis fulgurants haussent parfois sa réflexion jusqu’au plan philosophique; mais par prudence ou par impuissance, elle ne s’y maintient pas et retombe au ras de terre.
Sa morale est vide de tout a priori. Une morale théorique ne sera concevable que sous une forme sans grandeur : ce sera la statistique, la classification, ou la moyenne des actions d’une certaine collectivité, sous une certaine latitude. Ces opérations permettent de constituer un schéma d'ensemble aux traits simples et flous. La mesure dans laquelle un individu doit se conformer à ce schéma ou peut s’en écarter pour suivre, à ses risques et périls, les conseils de sa propre conscience; constitue le domaine de la morale pratique. Les diverses éthiques religieuses ou philosophiques sont empêchées par leur structure systématique de tenir compte des contraires ; elles les résolvent par des ordres impératifs; elles sont imbues d’« académisme ». La morale de Butler n’est que la morale du fait : «Let us settle the fact first and fight about the moral tendencies afterwards », dit Overton?. Elle ne connaît ni
1. Atps, 108. Une idée analogue a été insérée dans Erewhon, en 1901, avec le chapitre XXVII : « Indeed I can see no hope for the Erewhonians till they have got to understand that reason uncorrected by instinet is as bad as instinct uncorrected by reason », p. 298.