‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 228 sur 255 · W. of À. F · texte numérisé non relu

W. of À. F

) LES IDÉES MORALES (2) 459 rigueur ni legique; elle suit les formes et les nécessités de la vie; elle embrasse toutes les contradictions internes. Elle veut partir de la vie telle qu’elle est, ou plutôt y rester, sans la duper, la contraindre ou la mutiler. Elle n’a par conséquent aucun besoin de fondations transcendantes, d’une révélation, d’une loi; elle cherche des exempes, prend des moyennes, traite des compromis, dose le pour et le contre, le bien et le mal, la richesse et l’indigence. C’est un recueil de recettes empiriques, un pragmatisme volontairement borné, qui s'organise sans assurance, à tâtons, au fil des circonstances, à la lumière assez trouble de l'instinct et du sens commun. Elle est, malgré cela, courageuse et positive. Elle n’investit l’intention — ce fétiche de la morale traditionnelle d'aucun titre privilégié, d'aucun mérite. « The more I see, médite Overton dans un des derniers chapitres du Way of AU Flesh, the more sure I am that it does not matter why people do the right thing so long only as they do it, nor why they have done the wrong if they have done it. The result depends upon the thing done and the motive goes for nothingt. » Ses buts sont à courte portée, ses ambitions modestes, son idéal tout près de terre : « Who but a prig would set himself high aims, or make high resolves at all?2 ». Cette dernière réflexion est rassurante; elle laisse deviner que cet abaissement vouiu, ce renoncement aux longs élans de la bonne volonté, ne sont pas chez Butler le fruit d’un utilitarisme mesquin, expression d’une âme sans noblesse, mais qu'ils sont motivés par le désir impérieux d’étouffer ces défauts corrupteurs des sentiments les plus sincères, le pédantisme et la suffisance morale.

La question des droits et des devoirs de l’individu se résout dans la pensée de Butler sous le double signe du respect de la vie et de la primauté de la race sur l'individu. Voici donc le moraliste en face d’une antinomie de plus, dont un terme lui est fourni par son expérience personnelle et l’autre par sa réflexion philosophique. Le fait d'expérience est l’importance évidente et primordiale de l'intérêt individuel. George Pontifex , enfant, avait «a good healthy sense of meum and as little of tuum as he could help® ». Cette robuste tendance à affirmer

ses droits fera son succès dans la vie, et Butler approuve. Un égocentrisme intelligent est une force bienfaisante, une condition de vie saine et droite, la véritable armature du caractère. Le rôle de l’éducation ne sera pas de le combattre, mais de le favoriser sagement. Celle de Butler, celle d’Ernest, ayant failli à leur tâche, ont entraîné pour les deux hommes des années de catastrophes ou de crise intérieure. La première constatation morale de l’enfant après sa naissance est la certitude qu'il a des droits à faire valoir. L'idéal est donc que chacun s'efforce de se réaliser pleinement, dans toute la mesure de ses possibilités. Un être trop conscient de ses devoirs et pas assez conscient de ses droits se vide de toute individualité au point qu’il n’a plus rien à donner; il devient une ombre, un écho; il est déjà mort sans avoir vécu. « The world, dit catégoriquement Butler après La Rochefoucauld, will always be governed by self-interest!. » Cette loi ne lui paraît n1 honteuse ni criminelle; elle est une des forces de la nature; elle demande seulement à être comprise et utilisée.

À cette constatation, une observation plus réfléchie oblige d’opposer les droits et les intérêts de la race. Ils sont souvent en conflit, du moins apparent, avec ceux des personnes. « There is, note Butler, an eternal antagonism of interest between the individual and the world at large?.» Mais la vie de la race est une réalité « plus vaste, plus longue, et en tous points plus importante que celle de l’individuÿ ». Tout ce qui concourt à la favoriser a sur le reste, fût-ce sur l’existence de l'individu, droit de priorité. Le conseil essentiel de la morale est de vivre, autant qu’il est possible et raisonnable de le faire, en autrui, pour autrui, ou selon autrui; mais il ne faut pas l’interpréter comme une invitation au renoncement de soi; vivre en autrui, c’est donner à son milieu, à sa lignée ou à sa race le meilleur de soi même; c’est leur faire un apport positif et utile; une personnalité forte, développée selon les lois naturelles, constitue une ressource précieuse pour l'intérêt général qu’elle aide à assurer et à enrichir même si son entourage immédiat a d’abord éprouvé à son endroit quelques appréhensions. La résolution morale comporte ainsi une confrontation constante de l'intérêt individuel et de l'intérêt

JAN R SAS 2. AN. B., 12. « The individual and the world ». 3. How lo make the best of Life, 143.

collectif. « The aim of morality, admet Butler avec les disciples de Bentham, is a maximum of the most confortable life and a minimum Of pain and death for the greatest number of people!.» Cet utilitarisme est bien dans la filière de la pensée «radicale » anglaise par son allure tout empirique et son dédain pour la notion théorique du droit. Il diffère pourtant sensiblement de celui de Bentham, en ce qu’au critère simple de la quantité de plaisir ou d'avantage cherché dans un acte donné, 1l substitue le souci d’un intérêt qui dépasse celui de l'individu, non seulement dans l’espace, mais encore dans le temps. Gette « foi » dans les destinées biologiques de la lignée humaine crée à l’individu une obligation morale, qui orientera toute une partie de sa conduite.

Le premier devoir à envisager est celui de l’homme envers lui-même : c’est un effort pour découvrir, affirmer et enrichir sa propre personnalité. « Je sais, écrivait fièrement Butler à vingt-trois ans, que j'ai envers moi-même des devoirs plus impérieux encore qu’envers mes parents?. » Toute sa morale se ressent de son expérience passée, de l’âpre lutte menée contre les forces d’étouffemsnt ; elle se justifie — à ses yeux -par l’exemple de s demi-victoire finale. Apprendre à penser, à agir par soi-même, à faire soi-même sa vie et son bonheur, ne sont pas des droits, mais des devoirs moraux. Les timides, les faibles, les êtres sans ressort ni spontanéité, se laissent imposer les directives, les liens, les contraintes de leur vie; leur métier, leur famille, leurs habitudes. Est-ce moral ? demande Butler®. Il n’y voit pour sa part qu’apostasie et blasphème. Les vertus sont sur l’autre plateau de la balance. Se connaître réclame une longue et patiente expérience, s'affirmer, un courage éprouvé, résister, la foi du martyr. Témoins Ernest Pontifex et Butler lui-même. Si l’on demande alors quelle lumière éclairera le sentier de l'intérêt personnel, il répond : le plaisir, ou, mieux peut-être, le bonheur. « So that if we substitute « happiness » for «pleasure » (as expressing the most lasting and best assured forms of pleasure), no immorality can come from making duty rest ultimately upon

1 On knowing what gives us pleasure. Essai écrit vers 1889, Shrewsbury Edition, vol. XVIII, p. 213.

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