‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 24 sur 255 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA CRISE SFIRITUELLE.

Premières études de théologie ; -—- Annotations de la Bible ; — Humanisme et critique psychologique ; — Le problème de la Grâce ; — L’esprit et la lettre. Londres : Heddon Street ; — I’incident des enfants non baptisés ; — Butler refuse de prendre les Ordres ; — Retour à Cambridge ; — Le choix d’une profession.

A la faveur du mûrissement de son caractère, et de l’élargissemens de son expérience, se préparait parallèlement chez Butler une évolution spirituelle. Il était de tout temps entendu, par une sorte d'accord tacite, qu’il suivrait l'exemple de son père et de son grand-père et entrerait en religion. Qui donc en avait ainsi décidé? Pas l’intéressé à coup sûr. Mais aux yeux de Thomas Butler cette carrière offrait le moyen le moins coûteux de parvenir à une situation honorable. Les frais inhérents au séjour à Cambridge étaient comme un placement, dont Samuel et, par ricochet, sa famille, retireraient au bout du compte, en plus d’autres avantages, des intérêts appréciables de sécurité et de dignité. Ainsi s'impose lentement, implacablement, à un esprit d’enfant ou de jeune homme, le vœu informulé d’une famille. Cela commence dès le jeune âge, sous forme d’allusions et d'exemples qui fouettent l'esprit simpliste d'imitation. Une phrase échappée à l’enfant, objet d’une inexorable attention, est relevée avec tact par l’un des parents; l’étourdi, sans le savoir, est déjà pris au piège. Le temps passe ; il croit encore jouer avec l’avenir, et cet avenir est déjà un présent qui le presse de tenir ses engagements. Sa famille pour rien au monde ne voudrait forcer ses goûts; mais puisqu’une telle décision correspond à ses vœux de jadis, il n’est que raisonnable et juste qu’il y conforme aujourd’hui ses actes. La carrière que Samuel a ainsi choisie, ou qu’il s’est

laissé imposer, n’a pas l’adhésion secrète de son cœur; ce n’est pas une vocation enthousiaste, un entraînement irrésistible; ce n’est même pas une perspective souriante, une promesse de bien-être moral, de joies calmes, d’activités libres. Une conjonction de circonstances devenues inévitables, un engrenage de pressions variées, mais discrètes, le poussent vers une issue dont il ne sait pas encore si elle lui plaît ou lui déplaît.

Cependant le jeune homme est franc joueur. A mesure qu’approche le moment d’entrer dans cette carrière, il désire examiner à fond le contenu même de ce dogme qu’il devra enseigner et les textes sur lesquels il repose. Non que le scrupule l’effleure : Butler a toujours affirmé qu'il n’avait jamais entendu soulever autour de lui le moindre doute sur la véracité de l'Evangile. Cette assertion, à vrai dire, est assez surprenante, et ses amis, plus tard, l’accepteront difficilementt, Son insociabilité ne l’expliquerait qu’en partie. Il est plus probable que, sans connaître autour de lui de sceptiques déclarés, il a dû entendre parler à Cambridge, ne fût-ce que pour les réfuter, d’objections élevées contre la foi. Ses maîtres euxmêmes ne pouvaient pas ne pas faire allusion aux hérésies anciennes ou nouvelles, à l’exégèse allemande, à la notion même — si innocente et si pernicieuse — de critique des textes. On s’explique mal sans cela, qu’il se soit mis avec tant de zèle, et d’une humeur si libre, à commenter non seulement des ouvrages de théologie, mais surtout les Deux Testaments. Ce mouvement qui le pousse à vérifier les bases de sa croyance jusque-là calme et assurée dans sa tiédeur ne peut être né que d’une appréhension. Une foi comme la sienne, faite d'habitude et de soumission, et dont le mieux qu’on en puisse dire est qu’elle était raisonnable, n’a pas une puissance de réaction suffisante pour détruire le germe de doute sitôt absorbé; audessous d’elle, au contraire, la curiosité restée intacte et, pourrions-nous dire, laïque de son esprit, s’éveille et s’émeut. Dans une recherche de ce genre, dès que la réflexion a trop conscience d’être impartiale et de bonne foi, c’est qu’elle est déjà en défense contre un appel, contre un entraînement possibles.

Butler lit d’abord les Notes sur l'Evangile du Doyen Alford,

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