‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 30 sur 255 · Cf. Saint Thomas : Sum. Theol., I, II · texte numérisé non relu

Cf. Saint Thomas : Sum. Theol., I, II

3. J. H. Shorthouse (1834-1903), d’abord quaker, se fait baptiser en 1861 dans l'Eglise d'Angleterre. Butler détestait cordialement ses livres. Cf. J. H. Shorthouse, Life and Letiers, 1, 397.

4, Fair Haven, p. 67. La page tout entière est pleine d’amertume, Mark Rutherford se plaint aussi d’une même incompréhension dans une semblable difficulté. C'était vers 1852. « The man who of all men ought to have welcomed me, had not a word of warmth or encouragement for me, nothing butthecoldest indifference, and even repulse. »

W. Hale White, Autobiography of Mark Rutherford, ch. IT, p. 23.

5. Jones affirme qu’elles sont à peu de choses près textuelles (M., I, 61).

dans les propos compassés de ses proches, veillait encore sur lui : elle empêcha qu'il trouvât en ce moment critique le conseiller affectueux qui eût apaisé, pour un temps, Île tourment spirituel dont il souffrait, et l’eût amené, résigné, mais non intérieurement satisfait, à l’ordination. Malgré le son déjà fier que rend le métal dont il est fait, nous pensons qu'il eût pu céder à une pression habile et cordiale, appuyée sur des raisonnements intelligents. Il gardera toute sa vie le frisson rétrospectif de l’homme qui a échappé par miracle à une catastrophe. Les angoisses, les déchirements n’en auraient été que retardés. On se représente mal Samuel Butler prêtre, bien qu’il y ait eu en lui, plus tard, quelque chose de lPecclésiastique. La crise se fût produite à une échéance plus ou moins lointaine, avec une violence décuplée, comme une déflagration que rend plus dévastatrice la résistance des matériaux qui lui font obstacle. Car Butler n’aurait jamais pour sa part consenti à suivre le parti qu’il recommandera un jour à son « Earnest Ciergyman » : rester en religion, ne pas faire d’esclandre,et tout en sauvegardant silencieusement sa liberté de perser, conformer ses gestes extérieurs aux préceptes généraux de l’obédience professionnelle. Ces conseils de prudence désabusée et de résignation sociale ne sont pas de ceux que l’on suit aisément à vingt ans. Prenant donc une résolution désespérée, Samuel brûla ses vaisseaux et déclara tout net qu'il lui était impossible de prendre les ordres.

C’est à ce moment que commencent les irritantes querelles d'argent qui, pendant trente ans, mettront continuellement aux prises le père et le fils; car Thomas Butler, déçu et courroucé, menaça tout de suite l’insoumis de lui couper les vivres. Son attitude dans ces questions financières est d’une raideur toute victorienne; il ne semble pas, par ailleurs, avoir été avare; mais il se sert de cette arme comme d’un moyen de châtiment ; il applique une sanction. Plus tard, cet homme borné croira bien agir, voyant son fils « tourner mal », en lui laissant attendre le plus longtemps possible un argent qui lui était dût.

Ne sachant que faire et ne désirant pas rentrer à Langar,

1. Iest vrai que Butler justifiera en partie la méfiance Ge son père en se montrant dans la suite assez mauvais financier.

LA CRISE SPIRITUELLÉ 61

Butler est retourné à Cambridge; 1l s’y trouve au printemps de 1859, contre le gré de son père. Les relations ne sont pourtant pas rompues; les deux hommes échangent des lettres dont nous ne connaissons que des fragments. Samuel tente de préciser la position qu'il a prise vis-à-vis du dogme religieux. Il cite les deux passages des « Articles de Foi » qu’il ne peut se résoudre à accepter. Ge sont, à l’article XV : « But all we the rest, although baptized, and born again in Christ, yet offend in many things » et « If we say we have no sin, we deceive ourselves, and the truth is not in us!.» Samuel allègue au contraire qu’en participant sincèrement aux sacrements, l’homme doit parvenir à un état où il peut affirmer qu'il ne pèche pas en connaissance de cause et que nul ne sera sauvé s’il n’a point, avant sa mort, connu un tel état de sainteté?.

Ainsi Butler se sépare de plus en plus de la thèse orthodoxe sur la question du péché. Son esprit logique et entier se refuse à laisser endosser au chrétien la responsabilité de la faute originelle et sa transmission qui sont, lui semble-t-il, incompatibles avec l'existence des sacrements. Cette anomalie le choque ; il s’en tire provisoirement en effaçant l’un des termes, le péché, devant l’autre. Ce n’est là cependant qu’un argument de discussion. Son père l’accuse de Pélagianisme; et, à tout prendre, il doit avoir raison. Pasteur de profession, 1l a qualité pour juger, et il est dans son rôle en combattant l’hérésie. Mais la croyance de Samuel est plus profondément ébranlée qu’il n'apparaît. Ce sont les correspondances intimes de l’enseignement moral chrétien qui lui semblent faussées. Il met toute son énergie à affirmer encore que le péché doit être absolument effacé par les sacements, mais on le sent tout près d’être persuadé que ces sacrements, bienfaits surnaturels dont l’usage est nécessaire pour être sauvé, sont pratiquement sans effet sur la nature humaine, et que seule vaut dans la conduite la bonne volonté de chacun.

1. Art. XV : a) Saint-Jacques, II, 2; b) 17e Epître de Saint-Jean, 8.

2, Samuel Butler longtemps après attribuait cette idée à la lecture de certains ouvrages religieux, en particulier The Mystery of Godliness, de More (M. I, 64).

3. Pelagius Brito (circa 360, circa 420), maintenait que tout péché est, non de nature, mais de volonté, et que l’homme doit pouvoir, par sesseules forces, luirésistér : « Si necessitatis est, peccatum non est; si voluntatis, vitari potest. » Il rejetait par conséquent le péché originel. L’accusation de pélagianisme était volontiers portée contre ceux qui faisaient trop largement confiance à la nature humaine.

Cependant Butler reste fort en peine de savoir que faire. Après tout, l’ordination lui aurait donné un métier. Il faut en trouver un autre. Deux solutions lui sourient : émigrer ou se faire peintre; 1l songe aussi, vaguement, à vivre de sa plumet. Mais son père répond d’abord par un « non » catégorique; ses contre-propositions sont d’un autre ordre : faire son droit ou prendre un poste dans l’enseignement. Il désire visiblement engager Samuel dans une profession où il pourra gagner sa vie sans plus attendre : l’enseignement lui est ouvert par ses diplômes universitaires; quant au droit, il peut le faire en se plaçant comme clerc chez un homme de loi. Malgré les apparences, Thomas Butler n’est pas poussé par un mesquin désir d'économie. L'une et l’autre de ses propositions tendent à me‘tre son fils en présence des réalités de l’existence et à lui en faire faire l’apprentissage à son corps défendant, à la fois dans une idée de châtiment et de sommaire justice, et pour l’amener à prendre le plus tôt possible un parti positif. Ce qui le déroute dans son attitude, c’est surtout cet apparent défaut de sens pratique. Il n’y voit qu’une évasion, un saut dans l'inconnu. Samuel, cependant, refuse à son tour; la correspondance entre Langar et Cambridge se poursuit pendant tout le printemps èt l'été de 1859, pleine de mots aigres et d'offres conciliantes, mêlée de discussions sur des questions d'argent ou sur des points du dogme. Samuel doit faire face à un adversaire armé d’une autorité morale et naturelle; il lui faut assurer sa position, la définir, la délimiter, revendiquer ses droits et répudier les devoirs qu’il considère comme mal fondés?. Il prend, dans cette âpre querelle, conscience de sa volonté propre et de sa personnalité : « [ am old enough by this time to know my own mind. »

Ce premier essai d’émancipasion domestique est un pas de plus vers l’affranchissement intellectuel total. Butler a été amené à prendre clairement position contre la tutelle fami-

1. Cf. Lettre de Thomas Butler à sa femme, 12 septembre 1859 : « He talks of writing; but it requires more than his powers {o do this. He has not that in him that will be read. He is (oo bumptious and not sufficiently practical » (Fam. Rel., p. 156. La date donnée est novembre, mais c’est une erreur, Samuel s'étant embarqué pour la Nouvelle-Zélande le 29 septembre).

2. Cf. lettre à sa mère, 10 mai 1859 : «.. and, knowing that I have duties to myself to perform even more binding on me than those to my parents, with all respect I adopt Chis alternative of rejecting {he pounds, shillings and pence and going in search of my own bread my own way ». M. I, 66. ;

liale. I n’hésitera plus désormais à s’insurger contre toute autre contrainte. Ayant une fois obtenu de haute lutte sa liberté de conduite, il en viendra par une pente naturelle à ne plus demander qu’à lui-même le consentement d'agir ou de penser. Il cessera de prendre ses ordres au dehors.

En attendant, la querelle de Samuel avec son père change insensiblement de tournure; la question religieuse passe au second plan. Thomas Butler a tenté sans espoir de convertir son fils; mais 1l n’est pas très persuasif, ni peut-être très persuadé. La décision de Samuel l’étonne et le froisse ; il est moins frappé de douleur à savoir sa fei compromise, que vexé de le voir bouleverser ses plans d'avenir et commettre ce qu’il juge être une incorrection doublée d’une sottise. Cet homme d’ordre et d'autorité — qui se sent toujours malgré sa colère responsable de l’établissement de son fils — lui en veut de tout remettre en question, de l’obliger à de nouveaux frais et à de nouveaux soucis. Les lettres échangées montrent dans cette malheureuse affaire Samuel et son père surtout soucieux de résoudre le problème pratique : quel métier apprendre, quelle profession adopter!? Deux volontés s’affrontent, l’une impatiente, violente et courroucée, l’autre frémissante, un peu anxieuse, mais émerveillée aussi de la révélation de sa jeune force. Samuel revendique la «liberté chrétienne » de choisir sa profession. Et chacun invoque le Christ au secours de son intérêt.

Dans ce genre de combat, la victoire est d’ordinaire à celui qui prend l'offensive. Le chanoine Butler ne luttait que pour maintenir ses positions. Peu à peu il lâche pied et se contente des honneurs de la guerre. Le 12 septembre 1859 il écrit à sa femme : « I don’t want to make him a schoolmaster any more than I want to make him a clergyman?. » Il consentira enfin

1. Samuel Butler envisage un moment l’idée de se faire médecin homéopathe, ce qui le montre assez averti des idées intéressantes qui circulent autour de lui et qui ont quelque chance de réussir. La théorie homéopathique, en effet, d’abord honnie par le corps médical officiel, était en train de gagner en Angleterre un terrain considérable. L’épidémie de choléra de Londres, en 1854, avait montré un pourcentage de décès très inférieur parmi les malades soignés à l'hôpital homéopathique, récemment fondé.

2, Fam. Rel., 156. 11 semble ressortir d’un passage de cette lettre, que Mre Butler était allée rejoindre son fils à Cambridge, au moins pendant quel-

ques jours.

à laisser Samuel s’expatrier; et pour l’y aider, après avoir menacé de lui couper les vivrest, il promettra de lui avancer les fonds nécessaires. Sa capitulation est donc complète. Mais il a tant résisté, il a montré si peu de sympathie, tant d’étroitesse et d’intransigeance, que Samuel ne lui en saura aucun gré. Ce premier conflit naît de l'opposition de deux natures qui prennent brusquement conscience de leur antasgonisme foncier. Butler était moins occupé à poursuivre un idéal nouveau, qu’à fuir celui que le nom de Langar symbolisait à ses yeux.

1. La menace avait été proférée dans le premier moment de contrariété et acceptée par Sam comme étant «fair play»; puis elle avait été maintenue de bonne foi, comme un moyen de pression pour faire prendre à Sam un parti raisonnable. Cf. la lettre citée plus haut, qui est du reste assez révélatrice de l’attitude de Thomas Butler : « I don’t want to save my allowance; I only want to drive him to some course.» Noter aussi ce jugement du père sur son fils’: « He is too bumptious and not sufficiently practical. »

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