CHAPITRE IV
EN NOUVELLE-ZELANDE.
Voyage, arrivée et installation ; — Ce que Butler doit à la vie coloniale ;: — Suite de l’évolution religieuse ; tolérance, latitudinarisme ; — J’Origine des Espèces ; — Négation de la résurrection de Jésus-Christ.
Darwin on the Origin of Species ; — Polémiques ; — Our Emigrant ; — Darwin among the machines ; — Le sport, Shakespeare et l’humour ; — Expérience littéraire ; — Retour.
Finalement, après avoir envisagé une demi-douzaine de carrières!, les deux parties se mettent d'accord. Samuel émigrera. On parle d’abord du Libéria dont Thomas Butler ne veut pas; puis du Cap ou de la Colombie britannique. En fin de compte la Nouvelle-Zélande réunit tous les suffrages. Elle est à l’ordre du jour?. Samuel a pu assister à Cambridge, en 1854, à la sensationnelle conférence de G. A. Selwyn, évêque de Nouvelle-Zélande, qui faisait alors une grande tournée de propagande en Angleterreÿ. Et Thomas Butler approuve le choix d’une colonie qui offre le double avantage d’être un champ d’évangélisation active et une source probable de gros profits. Le 29 septembre 1859, Samuel Butler s’embarque à Gravesend sur le paquebot Roman Emperor, après avoir
1. Fermier, professeur, docteur homéopathe, artiste, éditeur, officier, avocat,
diplomate (Hum. Hem., sketch par H. F. Jones, et M., I, 68), sans compter homme de lettres.
2. La Nouvelle-Zélande fut découverte en 1770 par Cook. Mais son histoire ne d‘te guère que du milieu du xix° siècle. Après la conversion au catholicisme de Newman, d'Oakley, de Ward, en 1845. certains des personnages qui furent méêlés au mouvement d'Oxford émigrèrent en Nouvelle-Zélande. Fn 1851, un contingent de 3.00! émigrants débarque à à yttelton Harbour, et fonde l’établissement de Canterbury et la ville de Christchurrh.
3. George Augustus Selwyn, ancien élève de St John's coll., nommé évêque de Nouvelle-Zélande en 1841, rentre en Angleterre en 1867 et devient le 91° évêque de Lichfield, l’ancien évêché du Dr Butler.
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failli prendre le Burmah, qui périt corps et biens pendant la traversée!. Il quittait les siens en bien meilleurs termes qu’on ne l’aurait pu prévoir quelques semaines auparavant.
Ce n’était pas le premier voyage de Samuel, mais cette fois le sentiment de partir pour une vie nouvelle fut si fort que sans secousse, sans heurt, une autre de ses habitudes d’autrefois se dénoua. Le soir même de son embarquement, il omit de faire sa prière quotidienne? ; il ne revint jamais à cette pratique; elle avait cessé d’être un besoin. Il occupa les loisirs de la longue traversée à lire, en particulier, le Decline and Fall of the Roman Empire de Gibbon, qui ne put qu’accentuer son sens déjà vif du relativisme des choses humaines. Cependant, à bord, il assistait aux offices; il avait organisé un chœur parmi les passagers et chantait les cantiques et les hymnes.
Le 26 janvier 1860, Butler débarque à Port Lyttelton, et s’installe provisoirement à Christchurch, capitale de la province de Canterbury. Son père lui enverra par petites sommes les fonds nécessaires àl’équipement d’une entreprise d’élevage*. Mais il faut trouver le terrain, et 1l n’en reste plusguère de bon. On peut s’imaginer quels moments d’ennui et d'angoisse ces premières responsabilités lui coûtèrent. Il n’a que vingt-trois ans, aucune expérience préalable, et son éducation universitaire lui sert à bien peu de chose : «Clerical surroundings and our much vaunted public schools and universities rarely impart that kind of « savoir-faire » which stands a man in good stead when he goes out into the rough and tumble of the world#.» Ses
1. Cf. First Year, préf. du Revd. Thomas Butler, p. 3. — H. F. Tones (M. I, 71-2), rapportant ces incidents et commentant ironiquement la phrase «the writer was most providentially induced to change his ship », nous semble faire indûment un sort à cette si banale invocation à la Providence.
2. N. B., 213 : « That night, I suppose, the sense of change was so great that it shoo% them quietly off. I was not then a sceptic; I had got as far as disbelief in infant baptism but no further. I felt no compunction of conscience, however, about leaving off my morning and evening prayers — simply I could no longer say them. »
3. John Butler Yeats, qui connut Samuel Butler dans la suite, prétend l'avoir entendu dire que son père ne lui avait rien donné, et qu’il avait dû emprunter à des amis 10.000 livres (la somme paraît bien élevée). -— J. B. Yeats : Essays {rish and American, 1918. Cependant, le 10 février 1860, Samuel écrit à ses parents : « I must confess to being fairly puzzled to know what to do with the money you have sent me » (First Year, p. 37, ch. IV). Il s’agit de 500 livres. Thomas Butler envoya à Samuel 4.200 livres en tout, mais refusa un dernier millier de livres qui avait pourtant été promises. Cf. M., I, 89-95, lettre de Samuel Butler.
4, C. P, Pauli and Samuel Butler, a memoir, par Samuel Butler, publié pour la première fois dans Life and Lellers, octobre 1931, p. 255. La citation suivante est extraite de la page 256.
éducateurs ont réussi à faire de lui, comme de ses condisciples, un snob de l'intelligence, du goût et des manières : « A more utter young prig than I was at seven and twenty it would be hard to find. » Il en souffrira durement. Mais plus forte que la désillusion et que les mortifiantes lecons de la réalité est sa volonté de ne pas échouer:la défaite serait pire que tout. Courageusement, il se met à l’œuvre. Il écoute, il s’informe, il cherche; il entreprend plusieurs expéditions, remontant les rivières qui, nées aux flancs des Alpes méridionales, coulent en direction du sud-est. Enfin, il découvre près de l’une d’elles, le Rangitata, un coin de pâturage qu'il complète peu de temps après en achetant le terrain avoisinant. Le sol ne coûte pas cher, mais il faut parfois l'enlever de haute lutte, ou à force d’astuce. Butler a raconté dans son livre À first year in Canterbury Settlement un incident qu'il eut avec un de ses rivaux. « À book, dit-il, is kept at the Land Office, called the application-book, in which anyone who has business with the Board enters his name, and his case is attended to in the order in which his name stands. The race between G. and myself was as to who should first get his name down in the book... » Butler ne parvint à ses fins qu'après une dure chevauchée où il dut se livrer à une véritable course avec son adversaire, et, arrivé à temps, 1l faillit encore être la victime de sa mauvaise foit,
Il lui faudra plus d’un an pour aménager son «settlement » auquel il donne le nom de « Mésopotamie? ». En fin de compte il parvient à bâtir une petite maison qui, adossée aux collines, est à l’abri des vents froids, et s’y installe de son mieux avec un personnel d’une poignée d'hommes. C’est l'isolement à peu
1. First Year, chap. VIII. Cette anecdote se retrouve contée dans les mêmes détails, peut-être un peu enjolivée seulement, dans Crusis, a Seltler’s Fare due South, par Laurence J. Kennaway, 1874. Butler y est appelé « Whiffler ». L. J Kennaway, un des « Canterbury Pilgrims » de 1851, était le voisin de Butler. dans le Rangitata. On peut se demander si le surnom donné à Samuel Butler ne cache pas une intention, une allusion. Kennaway avait, nous dit-on, pour l'originalité de son voisin, une admiration qui n’allait peut-être pas sansun sourire. « Whiffler», évidemment, rime à peu près avec Butler. Maislemot a un sens ironique : il sert parfois à désigner ces êtres nonchalants dont les goûts, l’activité ou les opinions changent sans effort au moindre vent. I est difficile de savoir aujourd’hui si le sobriquet renferme une critique directe ou s’il ne s'applique que par antiphrase.
2. Parce qu'il était bordé de deux côtés par de petites rivières, affluents du Rangitata. L'une d’elles avait été nommée « le Butler » par ses riverains, cf. M., 1, 92. — « Mesopotamia » est aujourd’hui la propriété du «Canterbury Agricultural college » qui l’afferme à des particuliers.
près absolu : on est «eighteen miles from the nearest human habitation, and three days’ journey on horseback from a bookseller’s shopt ».
Qu'on imagine ce rude et grandiose paysage : de son barbare contour, une haute chaîne de glaciers barre l'horizon; des collines, couvertes d’une herbe jaunâtre et de buissons, amollissent le second plan, suggèrent des vallons où courent des torrents. Au pied même de ces collines, face à la plaine, une habitation, un hangar servant de cuisine, une volière, quelques clôtures, un bout de jardin; devant la maison deux pistes croisent leur poussière; à l’un des murs s’adosse un banc où le fermier et ses aides, quand tombe le soir, viennent fumer leur pipe. Par là-dessus, le ciel immense et lointain, moins vibrant, semble-t-il, moins humain qu’en Europe. Malgré la fumée qui monte d’une cheminée, l'impression de solitude est poignante?. Les troupeaux paissent là-bas, derrière les collines. Il n’y a pour garder la maison qu'un cuisinier, et, peut-être, le maître. Soudain un enchantement rompt le silence : quelqu'un, dans cette cabane, joue du piano... D'un seulcoup l'ambiance change. Les thèmes d’une fugue de Bach peuplent de leurs jeux graves les allées grossièrement tracées; et voici qu’à leur suite, une phrase de Haendel s’y promène, spirituelle sous sa perruque. Quel contraste, entre cette musique pensive et grêle, et l’austère nature qui l’écoute ! Un dernier accord; puis le maître du logis paraît sur le seuil, un livre à la main. Son teint naturellement coloré s’est cuit au vent et au soleil; petit, le poil noir, la pipe à la bouche, en tenue de colon négligé, les pantalons pris dans des bottes, mais portant un col empeséÿ, il ne