‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 37 sur 255 · Lettre à Philip Worsley, M., I · texte numérisé non relu

Lettre à Philip Worsley, M., I

2. Samuel Butler, Unconscious Memory, p. 11. « He is an ultra-Darwinian », note en 1864 un colon de ses amis (voir p. 77, note, Journal d'Edward Chudleigh. — L'année 1859 est féconde en évènements littéraires importants : c’est la date de la publication d'Essays and Reviews, de l’Essai de Mill : On Liberiy, des Principles of Secularism de Holyoake. L'année suivante voit éclater le véritable scandale d’Essays and Reviews, à la suite d’un article de la Wesiminsier Review. Ch. Bradlangh fonde son Naïional Reformer, à tendances violemment anticléricales et rationalistes. Il ne semble pas que rien de tout cela ait une répercussion sensible en Nouvelle-Zélande; mais Butler en rentrant en Angleterre y respirera une atmosphère renouvelée.

apparut sous un jour nouveau : ce n’était plus une sorte d'ange déchu, c'était un être en évolutiont. Le problème des origines et des fins dernières ne se posait plus dans le ciel mais sur la terre. Débat passionnant ! L'histoire naturelle remplaçait l’histoire sainte. Malgré l’objectivité et la prudence voulues du livre de Darwin, en admettre les conclusions, c'était prendre parti contre la doctrine de l'Eglise chrétienne. Personne ne s’y trompait?. Il fallait pour résister au choc, ou bien être dénué de toute curiosité intellectuelle, ou discerner déjà, par une intuition que Butler ne pouvait avoir, les insuffisances et les erreurs du Darwinisme, ou enfin posséder un sens incoercible de la réalité transcendante des dogmes. Or Butler n’avait rien d’un mystique. Son esprit épris de réalités répugnait instinctivement à suivre les Docteurs de l'Eglise en des régions où la simple raison, l'observation directe et le sens commun sont bridés de toute part. Il venait de lâcher, comme des ballons, les fables qui gênaient ses pas sur le chemin terrestre ; dans le premier émoi de son équilibre rompu, 1l ne pouvait plus croire qu’à deux faits : à son corps en particulier et à la vie humaine en général. Si on lui remontrait qu'il faut bien avoir foi en quelque chose, il répondait seulement : « 1 can only say that T have not found my digestion impeded since I have left off believing in what does not appear to be supported by sufficient evidenceÿ. »

Il lui restait un dernier pas à faire pour rompre avec le christianisme : c'était, ayant déjà rejeté sa morale en niant sa théorie du péché, de rejeter son dogme central : la mort et la résurrection du Christ. Dans l’été de 1862, il en arriva à la conclusion que Jésus-Christ n’était pas mort sur la croix. Il est dommage que les carnets de notes qu’il utilisa durant cette époque ne nous aient pas été transmis. Une telle découverte ne dut pas aller sans de nombreuses méditations préalables dont il serait intéressant de suivre le fil. En tous cas on peut

1. « Autant vaut être un singe perfectionné qu’un Adam dégénéré », s’écriait Ed. Claparède, dans son article sur l'Origine des Espèces (Rev. German., octobre 1861).

2. « Il serait complètement inutile de dissimuler ici que la théorie de Mr Darwin, bien que pouvant être très religieuse, est néanmoins foncièrement et irrémédiablement hérétique », Clémence Royer, préface à sa traduction de l'Origine des Espèces, 1866.

3, Lettre de Samuel Butler à son ami (Sir) W. T. Marriott, M., I, 98,

sans grande peine relier ce dernier abandon à son adoption immédiate et enthousiaste du transformisme. Avec la vieille théorie de la création, ce néophyte de la biologie rejette tout ce qui, dans l’ordre de la nature, prétend être mystère ou miracle. Cette mort d’un Homme-Dieu, cette ascension, il les voit en contradiction trop flagrante avec l’éblouissante reconstruction de l’univers que Darwin lui propose. Jésusn’était qu’un homme, sa mort a dû être naturelle, et il n’est point ressuscité. Ainsi, les Evangiles que Butler a depuis trois ans tant et si anxieusement scrutés sont soudain convaincus, sinon de mensonge, du moins d'erreur. La rupture avec le passé, avec «ce qui aurait pu être », est consommée. Butler ne se reconnaît plus chrétien. Cette brusque décision a la valeur et l'ampleur d'un mouvement de réaction. Butler va être pendant plusieurs années tout occupé à nier, à discuter âprement, à mener des offensives qui ne seront en réalité que des moyens de justification et de défense. D’autres que lui, passant plus graduellement de la foi au doute, pourront nier la résurrection sans cesser de croire à la divinité du Christ, et conserver ainsi leur place dans un Christianisme conciliant. C’est à prendre ce parti que J. H. Shorthouse, vers 1875, exhortera son Agnostique, car, expliquera-t-1l, « Christ may have been divine though he entered human life in the ordinary way, and never rose from human death! ». Mais Butler subit les conséquences de ce qui affligera (non d’ailleurs sans une arrière-pensée) l’auteur supposé du mémoire de J. P. Owen : c’est ce systèmed’éducation «which teaches people to regard Christianity as a thing one and indivisible, to be accepted entirely in the strictest reading of the letter, or to be rejected as absolutely untrue? ». L'édifice a disparu tout entier. En quatre ans il est peu à peu passé du christianisme le plus soumis à l'absence à peu près complète de souci métaphysique. Reste-t-il en lui le désir ou le besoin d’une religion naturelle ? C’est à peine si on saurait le dire. Sans rejeter l’idée même de Dieu, il l’a dépouillée de tous ses attributs religieux. Cependant au tréfonds de lui-même subsiste comme l’intuition fugace d’un danger lointain, l’appréhension de laisser le monde en proie au pur déterminisme. Une phrase du Fair

1. J. H. Shorthouse, Life and Letters, 1, p. 92. 2. Fair Haven, p. 19.

Haven encore semble révélatrice. Au terme de sa crise religieuse (qui est une transposition de celle de Butler), J. P. Owen; ayant tout rejeté du dogme chrétien, conserve un reste de croyance en « la providence du Créateur! ». Nous ne pensons pas charger ces derniers termes de trop de sens en les notant au passage. Cest parce que Butler ne pourra tuer en lui cette foi en un principe agissant et ordonnateur dans l’univers, qu’il se séparera plus tard de Darwin. Pour le moment elle n’est qu’une faible lueur, étouffée sous le formidable appareil de l’évolutionnisme ; la lutte pour la vie, la sélection naturelle, la transmission des variations, ne semblent plus laisser de place, dans le livre froid, méthodique, impartial, de Darwin, à la vieille idée de Providence. Mais Butler, un jour, la réintroduira dans l’univers, à sa manière.

Un intéressant témoignage sur son attitude et sa pensée à cette époque nous est fourni par quelques passages d’un journal manuscrit, rédigé par l’un de ses compagnons d’exploration et de travail : « Had a long talk with Butler on various subjects, note Mr. Chudleigh. I think he is gone as far as man can go now; he is an Ultra-Darwinian. He thinks Darwin in 200 years hence will be looked upon as a most wonderful philosopher, and possibly a prophet ; he does not believe the Bible to have been written by men under the influence of divine inspiration, but by good men, he thinks it a book, for all social and moral purposes, full of moral truths, and a book to be followed. Ithink he does believe in an almighty something, somewhere ;.… he thinks the time will come when man, a verydifferent being to the present worm, will look back on us in the same light as we look on the silurean Epoch; the names of all the great men that influence the worid will be forgotten but their influence will be handed down from agetoage,modifiedandinfinitelyimproved.… Give the world time, an infinitenumber of epochs,andaccording to its past and present system, like the coming tide, each epoch will advance on each, but so slowly that it can barely be traced, man’s body becoming finer to bear his finer mind, till man becomes not only an Angel, but an Archangel »…. « Right,

EL G OMC

ajouta Butler, is that which agrees with the law and interest of mani. »

Pour l'instant, le nouveau converti est plein d’un zèle prosélytique. La doctrine de l’évolution lui paraît répondre si exactement aux nécessités du temps qu’il s’en fait l’apôtre. Le 20 décembre 1862, un journal dela colonie, The Press, publiait sans signature un dialogue intitulé : Darwin on the Origin of Species’. Butler y donnait un résumé des idées essentielles de Darwin. Il louait en même temps le sang froid et le calme de l’auteur, ainsi que « l’air de prudence extrême » qui caractérise en effet le ton du livre. Mais ce qui est à retenir, c’est le soin qu'il prend, dans son propre exposé, de bien établir les points de départ et les bases générales sur lesquelles se construit la thèse. Cette approche lente, ce souci de n’avancer qu’à coup sûr sur un terrain exploré par le raisonnement, sont déjà et resteront typiques de sa méthode d'exposition littéraire. D'autre part, l’objection religieuse y est nettement posée, avec une pointe de brutale mauvaise humeur, par l’un des deux interlocuteurs. «Butit isutterly Subversive Of Christianity, dit C for if this theory is true the fall of manis entirely fabulous; andif the fall, then the redemption, these two being inseparably bound togethert. »

1. Journal manuscrit d’'Edward Chudleigh, 19 mars 1864. Une copie en a été offerte à la Bibliothèque de St. John's College, Cambridge, par le capitaine Chudleigh. Les passages de ces « Diaries » concernant Butler ont été signalés au public dans un article du Times de Londres, 10 septembre 193? et dans The Press, de Christchurch, Nouvelle-Zélande, 22 octobre 1932. Notre attention a été attirée sur ce document par Mr. C. H. Tripp, par l'intermédiaire de notre correspondant Mr. N. A. Moore. Butler était en relations d'amitié avec la famille de Mr. Tripp, qui possédait, chose très rare dans la colonie, un piano, sur lequel Butler aimait à venir jouer. Il essaya un jour, paraît-il, de « convertir » à sesidées de libre pensée la domestique de la maison.

2. The Press avait été fondé un an et demi auparavant (mai 1861) à Christchurch. Butler était persona grata auprès de ses dirigeants.

Le dialogue a été réimprimé dans First Year. Les deux interlocuteurs sont désignés sous les lettres C et F qui semblent avoir été choisies au hasard, à moins que € ne soit l’initiale de « christian » el F. celle de « freethinker », noms qui désigneraient assez bien leurs positions respectives.

3. Voici l'éloge de l'esprit scientifique de Darwin par l’un des interlocuteurs (F) : « I conceive that the judicial calmness which so strongly characterises the whole book, the absence of all passion, the air of extreme and anxious caution which pervades it throughout, are rather the result of training and artificially acquired seif-restraint than symptoms of a cold and unimpassioned nature; at any rate, whether the lawyer-like faculty of swearing both sides of a question and attaching the full value to both is acquired or natural in Darwin’s case, you will admit that such a habit of mind is essential for any really valuable and scientific investigation » (Firsi Year, p. 156).

4, Cf. First Year, p. 162.

La réponse de F.cst pour le moins étrange. Il reconnaît la difficulté et, sous prétexte d’honnêteté, insiste sur elle sans donner d’autres explications. « I believe, s’écrie-t-1l, in Chris- Lianity, and I believe in Darwin. The two appear irreconcilable, My answer Lo those who accuse me of inconsistency is, that both being undoubtedly true, the one must be reconcilable with the other. » Mais il ne dit pas comment. « The true course 1s to use the freestcandour intheacknowledgement of thedifficulty.» Là-dessus il reprend son exposé du Darwinisme, et conclut en conseillant à l’autre de relire le livre. Nous pensons que cette réponse évasive cache, non un véritable embarras de Butler, mais le germe d’un plan de combat qui se développera plus amplement dans les œuvres ultérieures. Il consiste à montrer à ceux qu'on veut persuader la difficulté de leur thèse et, tout en se prétendant de cœur avec eux, à insister sur les arguments destructeurs. La position ainsi trahie est vite intenable. Sans doute Butler ne sait pas encore tout le parti qu’il pourra tirer de cette idée tactique. Il n’en est pas moins vrai que nous surprenons ici la première indication d’une attitude qui fera plus tard la force perfide et le succès relatif de The Fair Havent

Ce « Dialogue » eut dans la colonie un certain retentissement. Il entraîna son auteur dans une polémique avec l’évêque de Wellington. Celui-ci ayant, sans révéler sa qualité, raillé les théories darwiniennes, dont il faisait remonter l’origine, par Erasme Darwin et Lord Monboddo, jusqu’à Giordano Bruno, Butler releva le gant, et une courte mais assez violente controverse s’engagea?. Nous en avons les pièces. Un point de la discussion, et malheureusement celui qui suscite le plus de passion, est un malentendu : les deux adversaires possédant chacun une édition différente du livre de Darwin, avec un texte modifié, s’accusèrent réciproquément de mauvaise foi. Butler, à tout prendre, n’eut pas le beau rôle dans cette affaire. Sans doute avait-il raison de reprocher à l’évêque de refuser le

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