‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 39 sur 255 · Publié en · texte numérisé non relu

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3. Les noins de Buffon et d’'Erasme Darwin sont mentionnés dans le « Sketch » que Darwin plaça en tête de la 3e édilion de son livre et où il passe rapidement en revue les auteurs ou savants qui avaient entrevu avant lui les théories évolutionnistes. Mais ce court résumé ne se trouve pas dans les deux premières éditions, et l’évêque, en tous cas, ne semble pas lavoir connu. Butler affirma plus tard n'avoir lu cette 3€ édition qu’en 1878 (M. 1, 272). Mais dans sa note de conciliation, l'éditeur de The Press affirme avoir eu en mains la 3e édition conforme à celle de Butler (Firsi Year, 177); elle devait donc contenir ce sketch. Butler a pu, tout en possédant la 3e édition de The Origin of Species, omettre de lire ces quelques pages.

way does this discovery of the egg invalidate the excellence of the chicken ? » Ce n’est qu’à la faveur d’études ultérieures et d’une incessante rumination que s'effectuera son revirement,

Il n’était pas sans intérêt d’autre part de s'arrêter un instant pour voir Butler faire ses premières armes sur le terrain de la controverse littéraire. Bien qu’étant à son désavantage dans cette escarmouche, il y révèle déjà la tournure d’esprit que nous lui connaîtrons plus tard : la vivacité de sa riposte décèle une ardente susceptibilité; 1l se passionne pour sa cause présente au point de s'identifier avec elle, et toute critique le blesse comme une insulte'. Il ne peut se résoudre à laisser passer une injustice, qu’elle soit faite à un homme ou à une idée : il lui semble qu’elle l’atteint en personne. Devant une attitude hautaine, un ton doctoral, un air railleur, il se hérisse ; son attitude n’est pas seulement de défensive, mais d’hostilité. C'est un des traits les plus marqués de son caractère; nous l'avons vu poindre à Cambridge; il s’est confirmé dans les longs démêlés avec le chanoine Butler; il ne fera que s’accentuer avec le temps et c’est à peine s’il s’atténuera à l’âge plus indulgent de la maturité déclinante.

Mais le dialogue sur l’Origine des Espèces et la correspondance à laquelle il donna lieu ne sont pas les seules manifestations de l’activité littéraire de Butler. Il avait déjà écrit sous le titre général de Our Emigrant, et la signature de Cellarius, trois articles qui parurent en 1860 et 1861 dans The Eagle de Cambridge?. Il y décrivait sa vie, son travail, les difficultés vaincues, insistant sur ces dernières avec le même genre de satisfaction modeste qu’un soldat racontant ses campagnes. Le style en était simple, un peu rude, maladroit, sans grand apprêt. Tels quels ces articles constituent d’intéressants documents. Butler écrivait aussi à ses parents de longues lettres avec lesquelles le Révérend Butler entreprit un jour de faire un livre. Il revit, tailla, arrangea, modifia, incorporant au manuscrit des extraits de Our Emigrant et vers la fin de 1863, l’ouvrage parut à Londres sous le titre A first

1. « I was really exceedingly angry », écrira-t-il à ce sujet à Darwin en 1865 (M., I, 124).

2. The Eagle, June 1860, Nov. 1860, Dec. 1861 — respectivement 12, 20 et 18 pages.

year in Canterbury Selllement!. Dans une courte préface le pasteur priait le lecteur d’excuser les gaucheries de la composition et du style; il présentait l’œuvre de son fils d’un ton distant, compassé et sentimental. Il terminait en déclarant qu'aux dernières nouvelles, le jeune émigrant n'avait nullement lieu de regretter le parti qu’il avait pris, et que les résultats de son entreprise avaient jusqu’alors pleinement justifié ses espérances. Avouerons-nous que ce détail nous touche ? Il y a là comme un aveu public, quoique déguisé : Thomas Butler semble pardonner. Les considérants de son pardon ne sont pas d’un ordre très élevé; mais il consent à reconnaître que les évènements, du moins, lui donnent tort. On devine sa satisfaction de voir Samuel nettement engagé dans une carrière lucrative; le succès, ce critérium, l’a apaisé et persuadé. Butler, plus tard, voudra ignorer cette première œuvre; de fait, on y sent trop la main ou plutôt les ciseaux du pasteur. Ce que celui-ci a dédaigné dans les articles de The Eagle? a plus de naturel et de spontanéité. D'ailleurs Butler lui-même a avoué que ses lettres à ses parents étaient écrites bien plus dans le désir de leur plaire que dans celui de s’épancher. D'où un ton guindé et pédant, des banalités, des détails inintéressants. Le véritable Butler de vingt-cinq ans n’est pas dans ce livre.

Le 13 juin de la même année, The Press publiait un autre article de Cellarius : Darwin among the machines. C’est encore la question de l’évolution qui préoccupe Butler, mais combien cette courte composition est plus intéressante que le dialogue de l’année précédente ! L’auteur y développe le paradoxe suivant : un quatrième règne est en train de naître, celui des machines; il s’imposera à l’homme comme l’homme s’est imposé à l'animal, et en fera son esclave. Ce second essai sur le Darwinisme marque une étape nouvelle dans le progrès de la pensée de Butler. On la sent au point où, après s’être donnée dans un mouvement éperdu et presque panique — une sorte de « fuite en avant », comme diraient les psychologues militaires — elle reprend son sang-froid et commence à faire sienne

1. À First Year in Canterbury Setllement, by S. Butler, Longman, Green, Longman, Roberts and Green, 1863.

2. Un important passage en a té réimprimé sous le titre Crossing the Rangitata, First Year, éd. 1914.

Fort. &

la position ainsi atteinte d’un bond. Butler est encore tout pénétré de son grand sujet; mais il n’en est plus à la période d'enthousiasme exclusif. Il a maintenant assimilé l’idée d'évolution ; elle ne l’encombre plus; il peut prendre des libertés avec elle, et s'amuse ici à voir comment elle se comporte dans le domaine à la fois si lointain et si proche de l’absurde.

Pour ce faire, il use d’un procédé banal, la comparaison, auquel il infuse une originalité. Car tandis que l’homme de moyenne culture, nourri de métaphores classiques, ne perd jamais de vue ce qui, dans cette figure, sépare les deux termes comparés, Butler a toujours envie de franchir cette distance, de combler ce vide. Par la simple grâce d’une imagination qui semble n'être qu’une intuition du sens intime des faits, il s’installe dans la comparaison, en fait sa réalité; du domaine de la littérature il la ramène à celui de la vie de demain, sinon de celle d’aujourd’hui. Pour soutenir et nourrir son jeu, il rafle au passage la moindre figure de style qui semble concourir à rendre son paradoxe, non seulement plausible, mais vrai. Il y a là un don précieux. Ce sera plus tard un des éléments essentiels de son humour. Butler choiera longtemps l’idée centrale développée dans cet article, il en remaniera la forme! et finira par l’incorporer à Erewhon. Mais Erewhon ne doit pas qu’une idée à cet essai. La brève dissertation néozélandaise est de la même veine humoristique que le livre fameux, son cadet de neuf ans.

Pour avoir fait le tour de toutes les manifestations de l’activité littéraire de Butler en Nouvelle-Zélande, il ne reste plus à mentionner que deux courtes compositions parues en 1864. La première? est un récit humoristique, en vers, d’un match de cricket joué à Christchurch entre l’équipe locale et une équipe anglaise qui faisait une tournée dans les colonies. Le spectacle de la foule enthousiaste et du jeu lui-même avait amusé Butler. Il en fit une scène à la manière du drame élisabethain. La parodie est spirituelle et les vers ne manquent pas d’habi-

1. Darwin among the machines sera remanié et publié à nouveau deux ans après, dans The Reasoner sous le titre « The mechanical creation ». C'est sous cette dernière forme qu’il servira de base au « Livre des Machines » d’Erewhon. La dernière phrase de Darwin among the Machines est pour promettre de pousser plus loin un jour l’étude de l’idée proposée.

2. « The English Cricketers », réimprimé dans First Year (1914), p. 199.

leté. Mais la partie la plus intéressante est la fin, où l’imagination futuriste de Butler se laisse aller encore une fois, et où il prophétise ironiquement qu’un jour la partie de cricket

se jouera de Londres à Christchurch, les courses entre les guichets se faisant,

In flying baskets which shall come and go And do the circuit round about the globe Within ten seconds.

Le poème parut dans The Press du 15 février 1864.

Quelques semaines après paraissait à Christchunch un recueil de pièces par divers auteurs intitulé : Enfants trouvés litléraires'. Il comprenait entre autres une « note »de Butler sur la Tempéle, de Shakespeare, acte IIT, scène I. Ce n’est pas, comme l’on pourrait s’y attendre, une remarque érudite, mais un bref commentaire d’une naïve réplique de Miranda, qui rassure Ferdinand par ces mots : «Mon père est à son travail,1len a pour trois bonnes heures à nous laisser en paix.» (« He’s safe for these three hours. ») Butler s'amuse à relever ce qu’il y a de moderne dans une telle attitude, et jusque dans les termes. C’est là un signe de l'intérêt qu’il continuait à porter aux grands auteurs, du moins à Shakespeare; mais cela montre aussi dans quel esprit il les lisait. Il faisait fort bien le départ entre la forme, qui est particulière à un genre ou à une époque, et le fonds humain, qui est de tout temps. Et avec son sens toujours aigu des possibilités, il s’amusait, soit à revêtir du manteau classique les faits les plus immédiats de la vie contemporaine, soit à chercher sous le style d’autrefois les sentiments, les habitudes, les gestes qui seraient aussi bien d'aujourd'hui. Une telle conception des humanités eût sans doute fait se récrier bon nombre de ses anciens professeurs de Cambridge.

Pour Butler, isolé par son humeur et par les circonstances du contact fréquent de ses semblables, ces menues aventures littéraires avaient une double valeur : elles étaient pour lui à la fois un soulagement intellectuel, en le débarrassant

1. Literary Foundlings: verse and prose, collected in Canterbury, New Zealand, Chris‘church, mars ou avril 1864. — La note de Butler a été réimprimée dans First Year, p. 195.

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