S4 SAMUEL BUTLER
des fantaisies tenaces qui hantaient son cerveau, et aussi une expérience qu'il suivait avec curiosité. On le voit prendre peu à peu l’habitude de mettre ses idées à l’épreuve de l'imprimerie, en les poussant sous les yeux du public comme sur les planches d’une scène. Ce n’est pas précisément qu'il veuille juger de leur valeur d’après les applaudissements ou les sifflets; mais leur réception, l'intérêt qu’elles éveillent, donnent la mesure de leur vitalité, D’autre part, Butler lui-même en présence de ce texte détaché de lui, fixé et matérialisé par l’impression, se dédouble et se fait public. Il a déjà des carnets entiers couverts de réflexions : mais ce sont des larves informes, des embryons; elles n’auront de vie véritable que lorsque, coupé cette sorte de cordon nourricier qui les relie encore à la masse fluctuante de leurs compagnes, elles seront jetées dans le monde et pourront courir leur fortune, séduire, déplaire, susciter des réactions, et peut-être engendrer dans un autre esprit toute une progéniture.
En même temps Butler acquiert une expérience et un métier. Il fréquente autour de The Press un cercle de journalistes et d'auteurs qui, s'ils n’ont qu’une réputation « coloniale », n’en forment pas moins un groupe plus vivant, plus averti, que les collaborateurs du magazine de Cambridget. Au point de vue plus strictement littéraire, Butler se fait manifestement la main. Il apprend à résumer une thèse en termes frappants et nets?; si c’est celle de l’adversaire, il y mêlera un grain d’ironie et la présentera par son bout absurde; si c’est celle d’un allié, qu'il fait sienne, il déploiera une impar- Lialité si modeste et pourtant si évidente, que le public en sera touché de sympathie. Son style mürit; les nécessités d’un exposé scientifique ou celles d’une réplique dans une controverse le poussent à frapper son jugement en formules compréhensives, en traits nets mais solides ; 1l recherche moins le brillant, qui est hasardeux, que le sûr, et s’il y a parfois dans ses phrases une lourdeur hésitante, qui plus tard disparaîtra,
1. Le « Sub Editor » du journal était Charles Paine Pauli, avec lequel Butler noua des relations d'amitié vers la fin de 1863 et qu'il ramena avec lui en Angleterre. Cf. plus bas. Cf. aussi : The Press, 28 juillet 1902 : « Christchurch possessed then a brilliant coterie of men with literary tastes », en particulier les deux directeurs de The Press, J. E. Fitzgerald et J. Colborne Veel, ce dernier ami particulier de Samuel Butler.