‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 42 sur 255 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Clifford’s Inn ; — L’atelier de Heatherley ;: — Travail ; — La peinture de Butler ; — Théorie: esthétiques ; — Butler artiste,

La vie d’un célibataire ; — Relations avec Langar ; — Essais philosophiques ; — Lucubratio Ebria ; — The Evidence of the Resurrection ; — « Et maintenant, Monsieur, vous allez créer. »

Butler s'installa à Londres dans un petit appartement de Clfford’s Inn, la plus ancienne des « Inns of Chancery », presque au coim de Fleet Street et de Fetter Lane. Un « sittingroom », une chambre à coucher et un atelier composaient, avec de menues dépendances, tout son royaume. Le quartier manquait de distinction, mais il grouillait d'animation aux heures de travail : on construisait tout à côté un grand bâtiment qui devait être le nouveau bureau des Archives. Pauli, qui occupa pendant quelque temps un appartement voisin, le quitta bientôt pour aller s’établir ailleurs, disant — mais il avait des raisons plus obscures — que la maison manquait d’air et de gaîté. Butler s’en accommodera si bien qu'il y restera toute sa vie. [Il Y mènera une petite existence de célibataire, scandée d’habitudes et de manies, faisant lui-même une partie de son ménage, recevant peu d’amis, mais ceux-là éprouvés, et savourant en épicurien un peu inquiet une indépendance chèrement acquise et constamment menacéel.

En Nouvelle-Zélande Butler était éleveur de moutons. A Londres il se trouvait rentier; mais il n’était pas disposé à

1. Voir dans le Sketch biographique de Hum. Hom., pp. 41, 42, l'emploi du temps de ses journées.

rester les mains vides et à vivre dans l’oisiveté. D'ailleurs son parti était pris : il avait depuis longtemps décidé qu'il serait peintre. À vingt-neuf ans presque révolus, il commença son apprentissage. Il travailla d’abord dans une école de peinture du quartier de Bloomsbury!, suivant en même temps les cours du « College of Art » de South Kensington. Mais il découvrit bientôt un atelier qui lui plut davantage et qu'il fréquenta dorénavant à l’exclusion de tout autre. Le peintre Heatherley le dirigeait?; c'était un original bourru, de dix ans seulement plus âgé que Butler, sans grand talent, mais non sans goût ni intelligence. Butler s’habitua vite à ses airs de rapin échevelé, et apprécia ses conseils. L'ambiance du lieu, surtout, lui plut secrètement; elle était d’une liberté de franc aloi: d’une bohème peu excessive, qui ne heurtaient pas les convenances, ou savaient au besoin faire des différences de personnes. Aucun de ceux qui étudiaient aux côtés de Butler n’est à vrai dire devenu un grand peintre. Mais ilse trouvait dans le nombre plus d’un esprit curieux, hardi et libre, qu’'attirait la littérature et que passionnait le jeu des idées. C'étaient par exemple son propre cousin Reginald Worsley, dont le franc parler et le franc penser l’enchantaïent ; l’Irlandais John Butler Yeats (le père du poète); le tout jeune Forbes Robertson, qu'il avait pris en particulière amitié et qui devait fournir plus tard une belle carrière au théâtre; Charles Gogin*, qui devint et resta un de ses meilleurs amis. Enfin, parmi les femmes, Miss Eliza Mary Ann Savage, dont nous aurons à reparler. Tous à l’atelier, nous rapporte un témoint, s’appelaient par leur nom, en camarades. Mais Butler était toujours « Mr. Butler ». Ce détail de protocole est significatif; un des étudiants, Lionel Smythe, avouait qu’il avait peur de lui5. Butler avait choisi, tout près du modèle,

1. Celle de Francis Stephen Cary, « peintre de scènes domestiques » (Bénézit), 1808-1880. Cary, dont D. G. Rossetti suivit un temps les leçons, abandonna la direction de l’école vers 1870.

2. Cet atelier était situé dans Newman Street, petite rue qui donne dans Oxford Street, à trois ou quatre cents mètres du fameux carrefour de Tottenham Court Road; il avait été fondé par J. M. Leigh en 1845, et Thackeray y avait travaillé. Thomas Healherley, né en 1826, mourut en 1914.

3. Ch. Gogin fournit une petite carrière de peintre et d’aquarelliste; il contribua à illustrer A/ps, 1882.

4. John Butler Yeals, Essays Irish and American, dans le chapitre « Recollection of Samuel Butler »,

une place que nul ne lui disputait; replié dans sa timidité, précis, entêté et maniaque, il travaillait en silence, à sa manière; cependant il ne perdait rien des conversations qui se poursuivaient autour de lui, ct rompait à l’occasion son mutisme pour lancer une boutade, une moquerie, une critique. L’écorce de lenteur méticuleuse et de froideur courtoise révélait alors brusquement une flamme contenue, une vivacité mordante de jugement, une véritable virulence dans l’attaque ou la riposte. On imagine qu’à certains moments, dans ce milieu d’élèves artistes, le censeur revêche risquait de paraître insupportable et pédart. Il se rachetait par la qualité de sa morale qui était précisément le contraire de conventionnelle, et par une générosité de second mouvement qui le rendait tout contrit d’avoir blessé ou simplement déplu. Voici en quels termes le dépeint Sir Johnston Forbes Robertson : « He always wore rough homespun and thick boots, and his hair and beard were cut quite close, the face was short and the complexion ruddy. The eyes could snap and sparkle and they could beam with sympathy. His voice was sweet and low, his laugh quite infectious, and those few who knew him loved the man!. »

Butler, au contraire de bien des jeunes amateurs de chez Heatherley, prenait son travail fort au sérieux. «My study is art », écrivait-il à Darwin en octobre 1865, « and anything else [ may indulge in is only by-play? ». Il travaillait sept heures par jour, et chez lui, manquant de modèle, il se plaçait devant un miroir, dessinait sa propre tête. Mais les progrès étaient lents, les résultats décevants. Tant de persévérance et d’ingrate application offrent même un spectacle pénible; aucune flamme intérieure ne les soutient, pas même ce goût passionné qu'un artiste prend facilement pour du génie, et qui l’encourage. Une sorte d’aberration le guide; il va dans les ténèbres, à la poursuite d’un style personnel; mais tout ce qu’il trouvera après tant d’efforts ne sera qu’un compromis sans grâce ni vigueur entre un réalisme maladroit et un vague « primitivisme ». Il rêve, au début, de se créer dans la

1. SirJ.F.R., À player under two reigns, 1925, ch. IV : « Art Student Days ». 2. M., I, 123, et First Year, 152.

peinture un moyen d’expression; plus tard il essaiera en vain de s’y tailler une carrière rémunératrice; jusqu’à sa mort enfin elle sera pour lui une récréation de tous les instants. Mais par une ironie cruelle, si patiemment courtisée, elle lui sera toujours ingrate et rebelle.

Butler s'était mis d’abord à l’école de Ruskin, s’inspirant de ses Elements of Drawing!. Il éprouvait des difficultés à mettre en place et à bâtir son dessin. Ce n’était pas l’homme du croquis rapide, du coup de crayon qui surprend le mouvement au vol, des contours incomplets mais évocateurs. Il dut reconnaître assez vite son impuissance à animer des personnages dans un décor, et se cantonner dans le paysage ou dans le portrait?. Ce besoin de fini, cette horreur du flou et du négligé qui étaient en lui, alourdis encore par une lenteur pointilleuse dans l’exécution, l’amenaient à chercher des procédés, des recettes pour fixer son trait; il reproduisait par exemple la silhouette de son modèle ou le contour de son sujet sur une feuille séparée, à laquelle il se reportait sans cesse en travaillant. Un jour il se crut sauvé parce qu'il avait découvert à Paris un appareil merveilleux permettant de fixer sans peine un dessin exact comme une photographie. Mais il eut des déboires avec cette « Camera Lucida » (c'était le nom de la mirifique invention). Il appela alors à son aide la photographie et passa une grande partie de son temps à prendre des clichés qui devaient lui servir à construire ensuite ses tableaux. Mais la chambre noire ne lui réussit pas mieux que la « chambre claire », et il dut en fin de compte abandonner ses tentatives de composition à l'huile.

Une salle de St. John's College est aujourd’hui réservée à ceux de ses croquis et de ses tableaux qui ont pu être réunis par ses exécuteurs testamentairest. Ils sont extrêmement

1. Cf. H. F, Jones et A, T. Bartholomew : Catalogue of S. Butler's collection, Cambridge, p. 5.

2. Dans les dessins qui accompagnent A/ps, les personnages sont de Gogin.

3. La «chambre claire » est aujourd'hui employée par les graveurs, les photographes et certains dessinateurs. Gel instrument se présente sous la forme d’un prisme tournant autour de son axe et d’un pied à coulisse. Le prisme étant braqué sur l’objet, l’image de celui-ci se projette sur le papier du dessinateur qui n’a plus qu’à en suivre les contours pour la reproduire.

4. Toutes les toiles de Butler sont petites; la plus importante n'a que 0 m. 91 x Om. 61. Elle est intitulée Mr. Heatherley's Holiday : an incident in Studio life

décevants. La pièce la plus remarquable de la collection est une petite toile intitulée : La prière en famille, œuvre des débuts de Butler, qui en était assez fier. Il la trouvait «one of the very funniest things I have seen outside Italian votive pictures ». La couleur en est terne et plate; la lumière est mal disposée, et les ombres portées sont faussest. Les personnages sont dessinés avec une maladresse qui ne semble pas toujours voulue; les visages ont des contours lourds et barbouillés; ce sont à vrai dire des caricatures. L’intention satirique et vengeresse y est évidente. Mais elle ne suffit pas à donner au tableau une valeur artistique. Butler resta toujours persuadé qu'il aurait mieux fait de continuer à composer ainsi, à sa manière, que d'étudier dans les écoles et dans les ateliers?. Il est probable qu’il n'aurait pas mieux réussi. En littérature, il n’a eu aucune peine à trouver son expression propre. S'il avait été doué pour la peinture, il se serait spontanément dégagé, tôt ou tard, de toute influence, académique ou autre. On l’imagine alors, maître de sa forme, maniant un crayon vengeur et satirique, comme un Hogarth, un Gavarni. Mais c’est précisément parce que l’art ne trouvait pas en lui ces réponses allègres qui font le véritable artiste, que Butler en était réduit à copier et à imiter. Il avait adopté chez Heatherley la manière de Jean Bellinÿ. Il inclinait vers un préraphaélitisme, qui, au début#, n’était peut-être qu’un sacrifice à la mode régnante, mais qui s’affermit sous l’effet de l'étude et de la réflexion, et se fit de plus en plus tyrannique. Son attitude est avant tout, comme celles de Ruskin et de Rossetti, une protestation contre la tradition classique post-raphaélite, contre le style artificiel et le métier mensonger des écoles;

(ef. M., I, 201). Peinte en 1873, elle fut exposée au Salon de la Royal Academy en 1874. Le dessin en est correct, mais la couleur est lourde et terne. Ce tableau est aujourd’hui à la Tate Gallery, relégué au fond d’un obscur couloir dans le sous-s0].

1. H. F. Jones, dans M., I, 115, tente à leur sujet une « explication » qui n’explique rien. ,

2. Butler avait écrit longtemps après sur la toile même du tableau les lignes suivantes : « I did this in 1864, and if I had gone on doing things out of my own head instead of making studies, [ should have been all right. »

3. Cf. Yeats, op. cit.; aussi Jones et Barth. : Catalogue etc., p. 12.

4. « If I had £ 3 or 4000 a year, I should much like to buy a young conscientious artist with a dash of preraphaelitism in him, and keep him for my edification and instruction » ; lettre de Samuel Butler, 10 sept. 1861 (Fam. Rel.

l'artiste, pensait-il, ne saurait trouver qu’en lui-même la vérité et son modèle ; il doit traduire directement sa façon de voir et de sentir, et ne se faire l’esclave ni des méthodes d’autrui, ni même de l’objet réel. «It is not, écrivait-il en 1873, what a man has actually put upon his canvas, but what he makes us feel that he felt, which makes the difference between good and badin painting.» « Do the works of John Bellini, demandaitil, suffer because the hand of the painter was less dexterous than his intention puret ? ». Et il trouvait un charme de plus à cette gaucherie d'exécution, qui laisse ressortirlesensspirituel de l’œuvre comme la patine du temps et la décrépitude rendent plus touchantes les vieilles statues. Il finit même par élever l'ignorance et la maladresse à la hauteur de principes : « Incompetence, lit-on dans Ex-Volo, if amiable and painstaking, will have with it an unconscious involuntary idealism of its own which is perhaps more charmirg than any that can be attained by aiming at it deliberately?. » Ce sont là malheureusement idées de philosophe, non souci d’ouvrier; le critique en Butler a étouffé le peintre; son incapacité à posséder le métier et la technique, si elle n’est pas uniquement responsable du dédain qu'il leur portait, l’a du moins renforcé; elle lui confère comme un air de vengeance. En réalité cette lutte désespérée et opiniâtre que Butler soutient pendant quinze ans avec un métier rebelle prend un intérêt singulier et presque une valeur symbolique si on veut l’envisager à la lumière de certaines des idées qui lui seront le plus chères : c’est déjà le conflit entre € gnôsis » et «Agapè », la lettre et l'esprit, le savoir-faire et la sincérité, la science de l’expression et le mouvement spontané du cœur. Butler n’a que mépris pour la théorie de l’art pour l'art. « Who is art, that it should have a sake4? » écrira-t-il un jour. Sur ce point, il se rencontre avec maint pontife de la littérature moralisante, avec Tennyson par exemple. Mais leurs raisons sont bien différentes : Tennyson voulait que

1. The Fair Haven, p. 238. Cette phrase a été, inconsciemment ou non, utilisée à nouveau par Butler dans The Way of AU Flesh, chap. I, p. 5.

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