‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 43 sur 255 · Alps, p · texte numérisé non relu

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toutes les suggestions d’un tableau, et pour ainsi dire sa radiation spirituelle, tendissent par un effort délibéré de l'artiste vers la vertu et vers le beaut. L’ « Agapè » de Butler, au contraire, est tout l'opposé d’une entreprise de propagande. Elle réside uniquement dans la sincérité méticuleuse de l'artiste visà-vis de lui-même, et la subordination fidèle de son expression à cette nette connaissance de ses sentiments profonds.

Le meilleur maître de l'artiste, pensait-il encore, est le plaisir qu’il éprouve à sa propre création; cette idée sonne comme un écho de Ruskin. Mais sur ce point aussi la faillite personnelle de Butler est complète ; il s’entêtait à ahaner sur ses toiles dans l’espoir à peine avoué de compenser à force de patience et d’acharnement l’absence de véritable joie dans la creation. « [ paint, écrivait-il en 18692, and do indeed try uncommonly hard to find out what I see and not put upon canvas otherwise : but it is slow, and it remains to be seen whether I shall ever bring my eyes and fingers into accord, or rather ever attain the full use of my eyesight before I lose it. » Cet aveu contient peut-être déjà l’appréhension de la vérité entrevue; il lui faudra pourtant des années avant qu’il se rende compte qu’il fait fausse route. Dix ans après il s’obstinait encore à peindre à l’huile et à envoyer ses tableaux à la Royal Academy, qui les refusait sans autre forme. Cette lenteur de Butler à reconnaître l'impuissance foncière de son tempérament artistique, alors que tout allait l’appeler dans une voie qu’il n’envisageait même pas, est l’un des aspects les plus curieux et les plus dramatiques de ce moment de sa carrière.

Ce n’est pas que le sentiment de la beauté lui fit défaut ; mais ce terme chez Butler demande à être tempéré. Il ne goûtait que sa beauté à lui, qui n’était pas celle de tout le monde, et qui, à mesure qu’il avança en âge, se fit plus exclusive et plus cérébrale. Son intérieur, à Clifford’s Inn, était arrangé ou plutôt encombré avec un goût bizarre où l’harmonie, la symétrie, la couleur semblaient compter pour peu. Il s’accommodait volontiers de la grisaille et du médiocre; à tout le

1. Voir son épigramme : « Art for Arc’s sake (instead of Art for Art— and

man's sake). »

2. Lettre au Révérend. F. G. Fleay, publiée par Hoppé : Bibl., p. 164.

moins il ne semblait pas en souffrir. On ne surprend pas chez lui un élan continuel vers la beauté des formes et des couleurs. Sa sensibilité esthétique ne plonge pas jusqu'aux profondeurs de son être. Les ravissements, les extases, lui sont inconnus ; il a à leur place de douces joies de l'esprit, d’agréables chocs intellectuels, qu'il savoure longuement, mais sans y perdre un seul instant son âme entière. À travers toute chose, sous le voile de tous les symboles et de toutes les représentations, il cherchait l'humain, et encore seulement l’humain moyen, normal et sain. Les excès du cœur et des sens, la passion, le désespoir, la sensualité et même le rêve, lui semblaient naïfs, ridicules, vains ou dangereux, et ne rentraient pas dans le cadre de son art. En somme, une tête trop raisonneuse et des sens peut-être insuffisamment exigeantsexpliquent à la fois son impuissance originelle et son long aveuglement. Entre l’apprentissage technique auquel 1l a donné une patience sans bornes, et l’intuition psychologique et la probité morale, qu’il possédait naturellement, 1l y a place pour un don mystérieux qui tient à l’être même, et qui fait l’artiste. Ce don, Butler ne l’avait pas. De tant d'efforts, d’une application si digne d’un meilleur sort, il ne reste au bout du compte que quelques toiles médiocres conservées par curiosité dans les musées nationaux! ou, dans les ouvrages de compilation les plus complets, quelque sèche mention du genre de celle-ci « Butler, Samuel, peintre de figures?. »

Butler ne retrouvera plus de longtemps la quiétude de ces quelques années où sans sacrifier absolument ses autres « passe-temps », il se prépare avec espoir et tranquillité à la carrière de peintre. [l s’est fait une existence calme et studieuse ; il s’y installe comme si tout l’avenir n’en devait être que la continuation. Sans être riche, il a, célibataire, les moyens de vivre dans l’indépendance et le confort. Il supporte, il est vrai, une lourde charge. Son ami Charles Paine Paul, qui prépare son droit, et, en 1867, entre au barreau, émarge à son budget pour une somme considérable; Butler, après avoir payé son voyage de retour de Nouvelle-Zélande, pourvoit à toutes ses

1. La Nal. Gallery, la Nat. Portrait Gallery, la Tate Gallery, sans compter les collections locales, comme celle de St. John's College, Cambridge, ou celle des écoles de Shrewsbury.

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