‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 44 sur 255 · Dictionnaire des Peintres, etc.., de Bénézit · texte numérisé non relu

Dictionnaire des Peintres, etc.., de Bénézit

dépenses à Londres, et cela doit faire environ 250 livres par an. Pauli n’a que des «espérances », une part d’héritage de 4.000 ou 9.000 livres déjà en partie hypothéquée. Mais Butler a confiance ; avec une discrétion étonnante, et une sorte de tendresse honteuse, 1l se soumet aux caprices de son ami, accepte des conditions plus que suspectes, jure de ne jamais poser de questions. Il lui reste bien assez d'argent pour lui-même. Ses besoins sont modestes, non par contrainte, mais par nature. Il a réglé son existence, et son budget est en équilibre. Le luxe n’a pas d’attraits pour lui; il a horreur du monde, du jeu; il est sobre et sa santé est suffisante. Son tempérament peu ardent et sa timidité s’accommodent également de quelque discrète liaison. Vers 1867, c’est une petite couturière à laquelle il fait cadeau d’une machine à coudre!. Quelques années plus tard, il rencontre « Madame »?, une jeune française qui « avait eu des malheurs » et qui restera pour lui, pendant vingt ans, la maîtresse idéale, effacée, maternelle et sûre. Il a ainsi distribué, comme en un triple placement, son fonds modeste, mais nuancé, d’amitié et de tendresse, entre Miss Savage, Pauli et Madame. Rien ne lui fait prévoir à cette époque qu’il puisse avoir un Jour à s’en repentir.

Chose assez inattendue, les relations de Samuel avec sa famille marquent pendant cette courte période une sorte de trêve cordiale. Les deux parties se tiennent sur une réserve d'autant plus grande qu’elle met plus de soin à s’étouffer, dans les paroles et les actes, sous une bienveillance réciproque ; chacun observe le pacte tacite. Thomas Butler voyait d’un assez mauvais œil les libéralités de son fils envers Pauli; ce dévouement tout unilatéral, cette inexplicable confiance, outre qu'ils n'étaient guère dans le sens de son caractère, l’inquiétaient pour l’avenir. À vrai dire, en cela encore, sa froide et mondaine sagesse a eu raison contre l’impulsion irraisonnée de son fils. Mais le chanoine ne pouvait que donner des conseils: Samuel était maître de son argent. Et, somme toute, il s'était

1. Yeats, Essays Irish and American (Recollections of Samuel Builer). Butler en fit un jour la confidence à l’auteur : « [ have, lui dit-il, a little needle-woman, a good little thing. I have given her a sewing machine. I go to see her. » Et il se retira, ajoute Yeats, avec de petits hochements de tête, comme pour se moquer de lui-même.

2, Mme Lucie Dumas. Elle fut la maîtresse de Butler de 1872 jusqu’à sa mort en 1892; elle avait alors 41 ans,

assez bien biré de l’aventure néo-zélandaise. Thomas Butler paraît même s'être partiellement réconcilié avec la nouvelle carrière de son fils; car, un jour, celui-ci s’enhardit à lui écrire pour l’inviter, lorsqu'il serait à Londres, à faire une visite à l'atelier de Heatherley. Le ton de cette lettre est plein d’entrain et de bonhomie. Quelques jours après, Samuel se trouve à Langar pour les fêtes de Noël, et écrit à un ami de la Nouvelle-Zélande pour qu’il fasse envoyer à son père — « The Old Boy », comme il l’appelle avec une familiarité où semble percer un reste d’affection — des plantes pour son herbier!. Tel est Butler, en effet. Il s’apprivoise vite dès qu’il croit sentir que l’on fait vers lui le premier pas. Il n’est alors de gentillesse qui lui coûte... jusqu’au prochain froissement. Pour le moment, donc, la peinture semble l’absorber tout entier. Après 1865 il restera six ans sans publier une ligne?. Mais la première année de son retour a été occupée par une mise au point de son évolution spirituelle. Il est revenu de Nouvelle-Zélande tout pénétré du triple souci de liquider la question religieuse, de poursuivre son étude du Darwinisme, et de mettre enfin à l'épreuve une liberté de penser qu'il n’est pas encore bien sûr qu’on lui reconnaisse sans réserve. Il ne saurait affirmer plus nettement son affranchissement de l'idéologie traditionnelle, qu’en se mêlant — de loin — au groupe de libres penseurs qui s’agitent autour de G. J. Holyoake, et en collaborant au journal de ce dernier, The Reasoner. Un de ses articles, du reste assez banal, est intitulé : « Precaulion in Free-Thought » (17 août 1865). Il l’a signé de ses initiales; son père l’eût honni s’il avait eu vent de cette collusion avec les plus intransigeants et les plus turbulents des rationalistes. Quant à la question du transformisme, elle ne cesse d'occuper son esprit. Il va partout chantant les louanges de l’Origine des Espèces, et prête le livre à tout le mondes. Il est en relations épistolaires avec Darwin auquel il envoie ses articles, confesse sa vie, expose ses ambitions. On le devine qui cherche désespérément, faute de voir clair autour de lui, le

1. Les deux lettres sont de décembre 1867, cf. M., I, 127-128.

2. Exactement d'août 1865 (« Precaution in Free Thought », dans The Reasoner) au 11 nov. 1871 : « Instead of an Article on the Dudley Exhibition », dans The Drawing room Garelle.

a. Cf. Yeats, ibid,

héros, le prophète dont la parole lumineuse le guidera hors de son chaos; et c’est en Darwin qu'il croit un moment le trouver. Mais si l’éblouissement de la première révélation n’est pas encore évanoui, les pouvoirs de réflexion de Butler sont déjà à l’œuvre; ils mordent sur certaines parties du dogme évolutionniste dans un lent, mais tenace travail d’assimilation, et préparent, par un processus d’allure physiologique, les éliminations futures. Son article intitulé « The Mechanical Crealion » dans le Reasoner du 1e juillet 1865, n’est qu’une retouche de Darwin parmi les Machines. Mais Lucubralio Ebria, qu'il avait envoyé à ses amis de la Presse, en Nouvelle-Zélande, et qui parut à la fin du même mois! marque un autre progrès vers une conception plus originale. N’est-il pas, pour le critique, émouvant de voir ce raté de la peinture marcher comme à regret, les yeux fixés ailleurs, vers ses futurs chefs-d’œuvre2?

Lucubratio Ebria se présente comme une divagation scientifico-philosophique. Mais ce n’est là que la manière de Butler, une autre preuve de sa timidité. Un accueil dédaigneux ou désinvolte le blesserait, non seulement dans sa susceptibilité, mais surtout dans l’amour qu’il porte à ses idées, car il les prend toujours au sérieux. « There is hardly a sentence in it, disait-il dans la lettre qui accompagnait son manuscrit, written without deliberation ». Le fond de cet article est sensiblement différent de l’idée développée dans Darwin among the Machines. Partant du même point, Butler arrive à des conclusions qui semblent opposées; l'essai de 1863 n’était qu'un argument ad absurdum, le jeu d’un esprit réfléchi; ici Butler — qui n’hésite pas à se donner, par une allusion à son premier article, une sorte de démentif, revient sur le prétendu danger que faisait courir à l’homme le développement exagéré du machinisme, il allègue cette fois que la machine, extension des membres de l’homme, fait de lui le roi äe la création. Il donne de cette thèse des exemples tout ensemble amusants et judicieux. Mais la nouveauté de cet article, c’est la déduction inattendue qu’en fait Butler; 1l conclut, sur le plan social, que les véritables races humaines sont celles qui

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