W. of À. F., chap. VIII
10 SAMUBL BUTLER
Thomas Butler se fit donc prêtre, sans que cela lui gagnât aux yeux des siens des titres suffisants à l'émancipation; car son père s’arrangea pour qu’il fût nommé vicaire dans une paroisse avoisinant Shrewsbury!, dont le pasteur en titre était son propre gendre, beau-frère de Thomas; et trouvant encore cette tutelle trop débonnaire, il le prit en même temps avec lui comme professeur adjoint. En 1831, Thomas Butler épousa Miss Fanny Worsley, fille d’un raffineur unitarien de Bristol qui jouissait d’une fortune médiocre et d’une famille nombreuse, en majorité des filles. Trois ans après il reçut un poste qui lui permettait de secouer enfin le joug. Langar-cum- Bramston n’était qu’un petit village du comté de Nottingham, mais en 1855 d’abord, en 1868 ensuite, d’autres honneurs assez bien prébendés® vinrent s'ajouter à ses revenus ordinaires, et Thomas Butler, devenu définitivement majeur à la mort de son père (4 décembre 1839), et responsable non seulement de sa paroisse, mais de l’éducation de ses quatre enfants, ne songea plus à quitter Langar avant l’heure de la retraiteÿ.
Il faut sans doute se défendre contre l'impression désolante que Samuel Butler nous donne de son père dans Ainsi va loute Chair. Mais entre les dures critiques du roman et les dépositions des témoins à décharge, nous pensons qu'il y a place pour une appréciation plus équitable.
Thomas Butler était avant tout un gentleman et un clergyman. Le sens du devoir s’imposait à lui avec une rigueur implacable. Chef de paroisse et père de famille, ayant doublement charge d’âmes, il devait être un maître de morale, et ce souci didactique l’abandonnaiït rarement. Il avait l’amour pointilleux des formes et des gestes par lesquels s'expriment une certaine bonté, une certaine délicatesse, la distinction à la fois morale et sociale, et qui dans le même temps satisfont les plus subtiles
1. Meole Brace, petit village distant d'environ 1 mille de Shrewsbury. Mary Meredith, la future Mrs. Webb, auteur de Precious Bane, y vécut dix ans, de 1902 à 1912.
2. Trois garçons et cinq filles. M., I, 17. Les Worsley étaient non-conformistes. L’un d’entre eux, John (1696-1767), maître d'école, était un homme qui, au dire de Jones, « aimait aller jusqu’au fond des choses et ne s’accommodait que du meilleur qu’il pouvait trouver ». Ayant à redire à l'exactitude de la traduction autorisée de la Bible, il entreprit d’en faire une lui-même. M., 1, 16.
3. Rural Deanery of Bingham, Nott. Ist Division (1833-1872); Prebendal Stall of Clifton in Lincoln Cath. (1868), M., I, 13-14.
4. lhomas Butler eut 5 enfants, mais un garçon, William, mourut en bas âge.
5, En 1876, Il revint alors à Shrewsbury.
L'ENFANCE ET L'ADOLESCENCE il
vanités personnelles. Cette solennité couvrait d’ailleurs, dans ce tempérament simpliste et médiocre, une sécheresse toute puritaine. Un soir, entrant dans la nursery pour annoncer aux enfants la mort de leur grand-père l’évêque, il vit Samuel avec un pot de miel à la main; une dame amie lui avait donné cette friandise pour son anniversaire qui tombait précisément ce jour-là. Thomas Butler lui confisqua le miel « disant, ajoute Butler, que ce ne serait pas bon pour nous ». Il était coutumier de ces gestes de froide justice. Il fouettait ses deux fils pour la moindre peccadille. On croit parfois deviner chez lui comme une âpre satisfaction à châtier, qui venait peut-être d’un instinct taquin au fond duquel l’on retrouverait un grain de cruauté, Tout enfant, racontait sa sœur Mary, il disait à sa gouvernante qui menaçait de le quitter : «Je vous garderai, vous ne partirez pas, je vous garderai pour vous tourmenter!, » Theobald Pontifex a dans les replis de son cœur un semblable penchant à la taquinerie, et lorsque Ernest en révolte rompt avec lui, son regret le plus vif est d’avoir ainsi perdu « the right of plaguing his first-born? ».
Thomas Butler éleva ses fils selon les principes qui avaient présidé à sa propre éducation. Mais comme il n’avait pas la puissante personnalité de son père, il les appliquait avec plus d’étroitesse et de mesquinerie. Samuel Butler faisait entre ces deux hommes une différence capitale : autant il admirait le caractère de son grand-père, auquelilse flattait de ressembler, autant il détestait son père pour l’avoir trop craint dans sa jeunesse. Sous la rude main qui avait ordonné sa vie jusqu’à trente ans, Thomas Butler avait peu à peu laissé se durcir, se figer, se restreindre les idées morales essentielles qui devaient guider sa conduite. « Sincèrement dévot, dit de lui Mrs. Garnett, il voyait peu de choses mais il les voyait nettement®. » Il n’admettait pas de se laisser déloger d’une position qu'il tenait, et si quelqu'un des siens lui demandait une concession, ce brave homme si familier, d’aspect si débonnaire, devenait sec, dur; ce cœur, qu’en passant on jugeait ouvert à tous, s'était bien vite fermé. La pénible histoire des démêlés familiaux de Samuel Butler fait ressortir vingt fois chez son père