À la Jamaïque
Me SAMUEL BUTLER
un terrain et un climat qui modifient leur croissance, les poussant à un épanouissement différent, leur infusant une sève plus vivace. Cependant il hésite encore. La baronne russe a ouvert devant lui une perspective à la fois attrayante et redoutable. Son « vous allez créer » a suffi pour le rendre clairement conscient du poids qui charge son cerveau. Mais il ne sait comment se délivrer. Une seconde exhortation est nécessaire, plus précise cette fois, et qui lui montre son chemin. Or un jour, au cours d’une conversation, un de ses amis de Nouvelle-Zélande, Napier Broomet, lui suggère de reprendre et de fondre ensemble les articles déjà écrits. L’idée sourit à Butler. Il se met au travail, y passant ses dimanches et ses soirées?. C’est encore une tâche qu'il se donne, comme de peindre. Mais cette fois le succès est au bout.
Le tour de ses premiers matériaux est vite fait5. Ils comprennent, d’une part, le dialogue Darwin on the Origin of Species, Darwin among the Machines, The Mechanical creation, qui n’en est qu’un développement, et Lucubratio Ebria; d'autre part, un article sur le monde des «non-nés » qu'il a écrit en 1863, mais qui ne fut probablement jamais publiét. Il peut enfin trouver dans son livre sur la colonie de Canterbury tous les éléments nécessaires à l’évocation de paysages pittoresques susceptibles de constituer un décor.
Butler travaille à son livre pendant toute l’année 1871. Il délaisse un peu la peinture; mais, en manière de récréation, fait de timides essais de critique musicale. Miss Savage, avec laquelle il a noué une étroite camaraderie intellectuelle, tente de le diriger. Elle a probablement deviné qu'il ne ferait rien de bon en peinture, et elle se rendsûrement compte deses aptitudes pour la littérature proprement dite. Elle combat sa timidité et s'efforce de le faire sortir de lui-même. Sur ses instances, Butler collabore un moment à la Drawing-room Gazelle et y publie quelques articles, dans lesquels 1l rend
1. Second mari de Lady Barker, le célèbre auteur de Slaiion Life in New Zealan!i (1869).
2, « (1) began to write Erewhon of an evening and on Sundays », Brileriana, 1HAicE
3. « I wrote Ercwhon with great difficulty. It seemed to me that it never would get long enough. There were some things 1 wanted to say and was sufficiently clear about, but they all lay in a nutshell » (£bid.).
4, Cf. Erewhon, préface, édition 1901. Nous sommes, pour notre part, persuadé que l’article ne fut pas accepté et que Butler perdit son manuscrit. Mais il lui restait des notes ou un plan et, sa grande mémoire aidant, il put retrouver la teneur de sa première composition,
EREWHON 113
compte des concerts qu’il a entendus. Il choisit naturellement ceux dont le programme fait à Haendel la place la plus large. Sa vie, on le voit, n’est pas celle d’un oisif : elle se partage entre trois occupations qui la rythment : la musique, son passe-temps; la peinture, sa carrière; et son livre, cette aventure.
Au début de 1871, il a déjà écrit la valeur de 200 pages imprimées. Il croit tenir la fin de son ouvrage, corrige, ajoute et met au point. Il écrit à miss Savage : « I am not at all sure that I shall publish it!'». Scrupule d’auteur trop consciencieux? En partie, sans doute; mais son état d’esprit est plus complexe. Il a d’abord la peur banale de l’acteur au lever du rideau ; il craint aussi de voir tourner en ridicule ces idées qui sont un peu de sa chair spirituelle. Surtout, il désire obscurément se faire encourager. Ce n’est pas là un simple maniérisme; son indécision vient d’un trouble profond. Le côté raisonneur, cérébral, philosophique de son être le pousse à publier ce livre; mais la prudence presque paysanne de sa nature hésite et s’alarme. D'où ces appels au jugement de ses amis, ce besoin de conseils. Butler, pour se rassurer, quête l’autorité d’autrui, l’assurance que son entreprise n’est pas ridiculement
-hasardeuse, que de bons esprits l’approuvent, la patronnent
et se portent garants de sa réussite?. On a présenté parfois un portrait de Butler qui le campe dans une posture littéraire pleine d’arrogance. Cette image est inexacte. Butler connaîtra pour ses premiers livres l’émotion et la timidité des débutants. Le succès d’Erewhon sera modeste; n'importe : il y verra une consécration de la légitimité de son œuvre, un signe de sa valeur intrinsèque — de ce qu'il appelait son «efficiency ». « I have watched the effect of the book and enquired about its reception so narrowly that I am satisfied that it has real stuff in it4. »
La publication d’'Erewhon n’alla pas sans quelques vicissi-
2. 11 faut ajouter que son ami Pauli faisait tout ce qui était en son pouvoir pour le détourner de publier Erewhon (M., 1, 149). Ses mobilessont faciles à deviner : il craignait d’abord que Butler n’engageât par trop ses finances, et que, son revenu diminuant, il ft obligé de diminuer l'allocation qu’il lui faisait; d'autre part. il fallait redouter les effets de la colère de Thomas Butler, qui pouvait aller jusqu’à déshériter son fils — autre calamité, avec des répercussions du même ordre.