‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 57 sur 255 · W. B. Yeats : Essays Irish and American · texte numérisé non relu

W. B. Yeats : Essays Irish and American

serrées donnent à la physionomie de cette jeune femme un aspect sérieux et volontaire. L’âge mûr ne lui fut pas clément ; en vieillissant, ses traits se durcirent, elle prit de l’embonpoint ; elle fut laide dès la trentaine; pour comble d’infortune, elle boitait.

Cette femme, que la vie traita sans douceur, possédait un cerveau remarquablement doué. Ses lettres à Butler pétillent d'esprit et d'intelligence. Sa tournure d’esprit s’apparentait beaucoup à celle de son ami, gagnant en finesse et en mobilité ce qui lui manquait en puissance. Comme lui, elle savait observer les gestes, écouter les conversations, peser à leur vrai poids les banalités, les sottes prétentions, les petites hypocrisies. Mieux encore que lui, elle arrivait à deviner les mobiles secrets des actes. Elle ne manquait ni de fantaisie ni de véritable imagination; mais sous la charmante légèreté du ton habituel, on devine une humeur raisonnable et sérieuse que n’entame nulle nervosité exagérée. « I do not know what pessimism is », écrivait-elle un jour à Butler?. Sa vertu essentielle étaitle courage. Elle mourut à quarante-neuf ans, d’une gangrène consécutive à une opération, rongée par un cancer et les jambes à demi-paralysées. Jamais cependant, durant ses années de souffrance, elle n’avait laissé voir à Butler qu’elle fût malade, ne se plaignant que de ses menus ennuis ou tout au plus d’un peu de lassitude. Ce genre d’abnégation, qui chez elle ne s’appuyait sur aucune foi religieuse, est un des traits les plus estimables de ces générations victoriennes, chez qui le sens de la force morale allait si étrangement de l'hypocrisie la plus sotte à l’héroïsme le plus touchant.

Butler avait rencontré Miss Savage à l’atelier de Heatherley. Elle s’y tenait un peu à l’écart : réserve de femme, mais plus encore timidité d’infirme. Cependant, «elle riait facilement? », et cela plaisait à Butler, qui, non moins timide qu’elle, et fort respectueux du protocole, n’osait la traiter en camarade. Une devinette qu'il lui proposa un jour — non sans avoir longtemps hésité, car il avait des scrupules sur la bienséance de sa démarche — les mit en relations.

1. H. F, Jones, qui la rencontra pour la première fois en 1879 — elle avait alors 44 ans — avoue qu'il éprouva à sa vue « a shock and a disappointment » (M. I, 310).

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