‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 60 sur 255 · A qui il fit une visite (la seconde) en nov · texte numérisé non relu

A qui il fit une visite (la seconde) en nov

Haven paraît en mars 1873! sous un nom d'emprunt. L’anonymat a assez bien servi Erewhon pour que Butler songe à tenter une expérience analogue. De plus, il convient plus que jamais d'éviter la colère des gens de Langar. Enfin cela lui permet de garder en réserve, comme une suprême ressource, la possibilité de révéler bruyamment son nom, ce qui peut amorcer une nouvelle manœuvre et donner un essor à la vente du livre?.

Celui-ci se présente soue une forme romancée assez curieuse. La première partie est un « Mémoire » sur l’auteur présumé de l’étude elle-même, John .Pickard Owen, par son frère William Bickersteth Owen$. On y trouve les qualités et les défauts de Butler romancier, et d’abord une habileté indéniable dans la présentation, un art déjà poussé du récit et du portrait. Mais à l’abri de son pseudonyme, il néglige de se dégager des faits de sa propre expérience. Sur bien des points, cette esquisse rapide de la vie d’un être fictif apparaît comme un essal, Comme une première rédaction de plusieurs chapitres

1.4 The Fair Haven. À work in defence of the miraculous element in our Lord’s ministry upon earth, both as against Rationalistic impungers and certain Orthodoz defenders. By the late John Pickard Owen, Edited ty William Bickersteth Owen, With a Memoir of the Author.» London, Trübner and C°, 27 and 29 Ludgate Hill, 1873.

2. « If it falls flat I shall at once connect it with Erewhon, and advertise it as by the same author. I don’t see how they can keep quiet then.» « They » représente naturellement le parti clérical. Hoppé, p. 171.

8. Butler avait d’abord donné à ses héros les noms de Richard Purdoe Davies et Hesketh Davies. Au début de mars 1873, il changea leurs noms en John Pickard et Wm. Bickersteth Owen. Il avait dû en discuter avec Miss Savage, qui préférait Purdoe à Pickard (M., I, 173) et n’en démordait pas. Qu'il y ait dans ces noms une allusion ou un souvenir, cela n’est pas douteux. H. F. Jones est muet sur ce point. Mais le changement de Davies en Owen s'éclaire peutêtre à la lumière de la coïncidence suivante : Le 21 février 1873, c'est-à-dire quelques jours seulement avant que Butler se décidât pour les nouveaux noms, les journaux bien pensants signalaient la publication d'un livre intitulé : Leclures And Sermons... by the late Revd. Joseph Butterworth Owen, M. A..., together with a Brief Memoir of his Life by his son Edward Armesley Owen, M. A., 1873.

Butler fut peut-être frappé par la similitude de présentation de ce livre et du sien, et dut, non sans quelque arrière-pensée machiavélique, emprunter le nom du pieux pasteur de St Jude. Celui-ci était, du moins par ses œuvres publiées, le type même d’ecclésiastique que Butler détestait le plus. Auteur abondant, il avait par exemple écrit Business without Christianily; with some statistics and illustrative facts; A lecture, 1856, et The practicai uses of the Doctrine of a Trinily, 1837.

Quant au prénom de Bickersteth, l’idée put en venir à Butler de plusieurs côtés. Un de ses professeurs à Cambridge s'appelait Joseph Bickersteth Mayor. Un doyen de Lichfield, vers le temps où son grand-père y était évêque, portait le nom de Bickersteth; son frère était évêque de Ripon, et tous les deux étaient les fils du Revd. John Bickersteth, qui avait précisément été le professeur du doyen Henry Alford, l’auteur des fameuses Notes sur les Evangiles.

du roman des Pontifex, qui sera mis sur le chantier l’année suivante. John Pickard Owen, né en 1832, est soumis dans sa Jeunesse à une contrainte religieuse qui rappelle celle de Langar ; la description des prières en famille (pp. 5-6) est un passage de pure autobiographie. Les rêveries et les divagations de Mrs. Owen annoncent celles de Christina Pontifex. Au sortir de l’adolescence, J. P. Owen subit une crise analogue à celle de Butler à Londres; les incidents en sont les mêmes : la classe de catéchisme, l’absence de différence entre les enfants baptisés et les autres, les conclusions sur l’inefficacité morale du baptême. En fin de compte, après avoir successivement passé par le Baptisme, le Catholicisme, le scepticisme et le déisme, Owen s’est réfugié dans le parti de la « Broad Church ».

Chrétien sincère revenu à la foi après une crise de conscience, il commence par affirmer vigoureusement que le parti religieux, s’il ne veut pas laisser diminuer son prestige et sa force aux yeux du public intelligent, doit avoir le courage d'examiner en toute impartialité la thèse de ses adversaires. Il se propose donc d’en faire un exposé, exact jusqu’à paraître cruel, quitte ensuite à la réduire en poussière. Vient alors un examen critique de la théorie de Strauss, qui prétend que le Christ est bien mort sur la croix, mais que sa réapparition n’est qu'un mythe, né d’une bhallucinauion collective des apôtres. L'auteur montre les difficultés de cette interprétation et conclut contre elle.

Puis il étudie successivement un certain nombre de questions soulevées par les divergences des quatre Evangiles, adjurant ses lecteurs, dans l’intérêt même de la religion, de montrer leur largeur d’esprit en se défaisant sportivement de tous les points accessoires dont on ne possède pas de preuves indiscutables. Ayant ainsi, d'abandon en abandon, affaibli sa position sous prétexte de la renforcer, 1l dresse devant celle de Strauss une autre hypothèse rationaliste : Jésus seulement évanoui sur la croix, a été remis dans cet état à Joseph d’Arimathie; ainsi s'explique la résurrection.

L'auteur, non sans machiavélisme, oppose ces deux théories en dilemme : l’une maintient la mort du Christ et nie sa réapparition, l’autre nie la réalité de samort etcroit aux preuves de sa réapparition. L'effet de cette double critique estde jeterle discrédit sur l’ensemble des documents qui soutiennent les affirmations du dogme. Enfin vers la 230€ page, Butler annonce qu'il va réfuter la thèse adverse; mais cet avant-dernier chapitre est tout entier consacré à une dissertation sur l'idéal

religieux en général, et le chrétien en particulier. Tout idéal, dit l’auteur, n’est valable que s’il est vague et compréhensif; c’est le tuer que le préciser trop. Ainsi Dieu a voulu que les Evangiles soient baignés d’un « clair-obseur » qui rehausse le sens profond du symbole de Jésus. À quoi bon scruter de trop près leur contenu ? Ils gagnent en vérité tout ce qu’ils perdent en netteté. Le livre se termine par un chapitre désinvoltement intitulé : Conclusion, où la réfutation des thèses exposées se fait sur une ultime pirouette : Strauss a affirmé que le Christ était mort sur la croix, il avait ses raisons, acceptons-les sans discuter : elles ne sauraient être suspectes venant d’un incroyant. En ce qui concerne la résurrection, elle est prouvée par la réfutation de la théorie de l’hallucination collective. Et l’auteur, se targuant d’avoir ainsi fondé la foi chrétienne sur une base rationaliste, appelle ae tous ses vœux la réconciliation des partis adverses.

The Fair Haven est un livre étrange, pétri de bonnes et de mauvaises intentions. Dans son premier opuscule sur la Résurrection, Butler s'était borné à proposer l'hypothèse, dont il n’est pas l’inventeur, qui refuse de croire à la réalité de la mort du Christ. Le Fair Haven, d'un développement plus ample, contient deux points nouveaux : l’étude de la thèse de Strauss, dont Butler à cette époque ne savait au ford que penser!, et tout un ensemble de considérations sur le rôle de la foi. Son livre prétend faire leur part à la prière, à l’intuition sentimentale, à l’élan mystique. Mais,tout en reconnaissant leur légitimité en tant qu’effusions personnelles, il laisse entendre qu’elles ne peuvent conclure sur un problème qui est du ressort de la raison pure et simple. Ce départ entre la foi et la raison doit être net; Butler refuse quant à lui de croire à l’Incarnation, à la Résurrection, à la Rédemption, à la Trinité. Il vide le dogme de tous ses mystères. Mais à travers l'ironie et les parodies dont le « Mémoire » et le livre lui-même sont pleins, on sent percer cette conviction sérieuse que le Christianisme peut jouer un rôle moral s’il sait se réserver le domaine du cœur sans empiéter insupportablement sur l’autre. John Pickard Owen, revenu à la croyance de sa jeunesse, cherche avant tout dans l'Evangile, à travers ses contradictions, son obscurité, ses erreurs, « the highest ideal

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