Hoppé, 171 (lettre à Fleay
5. M., I, 175. C'était une règle tactique de Samuel Butler que lorsqu'une hardiesse soulevait un « tolle » par trop violent, et risquait d’aliéner complète-
L'essentiel, cependant, était de faire un pastiche, aussi ressemblant que possible, d’une œuvre écrite par un croyant. En fait le livre offre le double aspect d’une {confession et d’une œuvre d’édification. La réussite atteint un degré de perfection presque déplaisant. L'esprit de l'ouvrage est d’un bout à l’autre si habilement perfide, ses développements, ses arguments se révèlent au lecteur averti si chargés d’arrière-pensée, que l'attitude personnelle de Butler paraît insuffisante à justifier la duplicité de la manœuvre. Le livre est un véritable chef-d'œuvre d'ironie secrète et dissolvante. Mille procédés sont mis en œuvre avec un succès cruel : la dérobade devant l’explication annoncée à grand bruit; les preuves si évidentes « qu’il n’est pas besoin de les exposer »; les « arguments irrésistibles », qui, examinés de plus près, se réduisent à un souffle ; un « défaitisme » constant et subtil, qui présente les adversaires comme nombreux, sincères, intelligents, et leurs objections comme très fortes, alors que la foi des croyants est d’une fragile délicatesse, et que leurs armes de défense sont insuffisantes, car l’apologétique chrétienne n’a en fin de compte produit que des œuvres peu convaincantes; la suspicion jetée sur un fait, et qui gagne, s'étend, envahit; une pointe de doute qui égratigne en passant un document, un miracle, et qui laisse après elle une trainée corrosive; l’insinuation, la fausse véhémence, la fausse franchise, la fausse assurance, l’inconséquence voulue, l’onction des précautions oratoires, le style dévot, les raisons spécieuses, les exposés tendancieux... Toute la gamme des hypocrisies y est savamment employée. Parfois cependant cet acharnement pousse Butler à d’injustes querelles qui nuisent au dessein même du livre; il s’arrête à chicaner un malheureux exégète dont les déductions et les suppositions semblent à vrai dire plus naturelles et de meilleure foi que sa propre contre-critique; il prend durement à partie ce Dean Alford dont il a tant médité autrefois les Notes sur l’Evangile, à propos d’un passage où leur auteur essaie, avec quelques données puisées dans l’Evangile selon saint Jean, de reconstruire plausiblement les détails du Crucifiement : mais sa façon de torturer le texte d’Alford évoque trop à son tour
ment le public, il convenait de s’en excuser en promettant de ne plus recommencer — quitte à ne pas tenir sa promesse. Cf. Lettre de Samuel Butler à Mrs. Heatherley, 19 avril 1887, M., II, 49.
celle d’un inquisiteur penché sur la victime qu'il veut faire avouer. Ailleurs une réflexion sur les prières révèle une sorte de délectation dans l'hypocrisie gratuite : « There can be no one in the whole world who has had more signal proofs of the efficacy of prayer than the writer of these pages! … » Par l'expression «l’auteur de ces pages », Butler, à l'insu du lecteur non averti,se substitue à son personnage, et c’est dans sa barbe, pour son seul plaisir, qu’il ricane. Le chapitre sur «l'idéal du Christ», malgré ce qu’il peut contenir de sérieux, est un pastiche, d’ailleurs en tous points réussi, de ce que les auteurs religieux pouvaient produire de plus sottement édifiant; venant après des pages remplies d’une argumentation serrée, drue, implacable dans sa logique tâtillonne, il constitue un « anti-climax » avec ses appels à l'imagination, au sentrment, au besoin d’idéal; l'argumentation y est remplacée par des comparaisons, des métaphores artistiques, des rapprochements entre la religion et l’art. Ce n’est plus de la dialectique, c'est de l’impressionnisme artistico-religieux; mais le résultat en est doublement efficace : car en ne leur répondant pas nettement sur-le-champ, il laisse les arguments rationalistes en pleine lumière et en pleine force, agissant déjà sur l'esprit du lecteur; d’autre part, ces. effusions poétiques sont ellesmêmes mises au service d’une thèse d'abandon, en prêchant la supériorité de l'esprit sur la lettre. Ainsi, d’un chapitre à l’autre, le malaise croit, et le pieux lecteur se voit dépouiller de toutes ses plumes, jusqu’au moment où l’auteur l’abandonne, nu comme un ver et tout grelottant, au point final de sa conclusion.
La mise en œuvre de toute cette ironie est supérieurement conduite. Le dard secret de l’idée est si habilement déguisé, que l'humour court à l’occasion le risque d’être hermétique: Butler a le don rare d'exprimer de façon naturelle et apparemment sincère le contraire de sa véritable pensée. Il lui est plus facile qu’au commun des auteurs de laisser subsister une cloison presque étanche entre ses développements littéraires et sa propre conviction. Mais il arrive qu'il n’ait pas toujours nettement conscience des moments où ce divorce devient absolu. Il s'imagine encore montrer le bout de l'oreille, alors que sa parodie s’est faite si exacte qu’elle dissimule com-