Voir lettre 20 mai 1873, M., I
4. Lettre de Samuel Butler à Miss Savage, 4 juin 1876. M., 1, 241. — C'est en cette année 1876 que H. F. Jones rencontra Butler pour la première fois. Heitland dans À few Earnest Words about Samuel Buïler laisse entendre que Jones aurait aidé Butler : la modestie de Jones, dit-il, « conceals facts to the credit of {his excellent friend »,
nécessaire, à la fois médical et mental. Mais l’état précaire de ses finances faisait de cette nécessité un luxe; à partir de 1877, son budget ne put plus lui fournir l'argent de ses voyages. Il ne lui restait d’autre ressource que d’hypothéquer l'héritage paternel. Au fond, la voie qu’il avait choisie n'avait qu’une issue et il s’en rendait compte! : seule la mort de son père pouvait le délivrer de ce cruel souci d'argent où il se débattait, empêtré dans son absurde générosité, et desservi par l’intransigeante originalité de son démon intérieur.
B. Occupations littéraires.
Après The Fair Haven, Butler hésita un moment avant d'entreprendre un autre ouvrage. « I do not know, lit-on dans une lettre de mars 1873, what I shall write next. I do not want to write anything in particular, and shall] paint until an idea strikes me which I must work out or die, like The Fair Haven?. » Il semblait donc, déjà à cette date, considérer la Hittérature comme son véritable moyen d'expression, capricieux justement parce que plongeant jusqu'aux sources profondes de sa pensée. À vrai dire, Butler avait peut-être une tendance trop grande à laisser vivre en lui cette pensée, en attendant le bon plaisir de l’inspiration. Miss Savage l’entendait d’une autre oreille. La façon magistrale dont il avait campé les deux protagonistes du Fair Haven l'avait mise en goût. « The moral is this, lui écrivait-eile, that I want a novel — ever so many novels — and that I have come to look upon you as an admirable novel-making machine and that you ought to be set goingÿ. » Darwin en personne, après avoir lu son dernier livre,le poussait dans la même voie : mais c'était peut-être une façon discrète de donner son avis sur le fond. Butler ne disait ni oui ni non : le « mémoire » du Fair Haven lui avait incontestablement
1. Dans une lettre à Miss Savage, 25 mars 1873, et parlant de sa mère mourante, il émet le regret. à peine voilé, qu’il ne s'agisse point de son père : « I had rather It had been my father, etc... » (M., I, 185). 2. Lettre de Samuel Butler à Miss Savage, 9 mars 1873, M., I. 175° 3. Lettre de Miss Savage. 8 mars 1873, M., I, 174.
154 SAMUBL BUTLER
fourni, à l'écrire, un singulier plaisir. Il n’avait aucune répugnance pour un genre littéraire qui lui permettait de mettre beaucoup de lui-même, d'utiliser ses aventures personnelles et ses ruminations les plus chères. Mais il attendait qu’un sujet lui vint à l'esprit ou lui fût proposé. L’intrigue, à ses yeux, ne comptait guère, et peu importait qu’elle fût originale. Ce qu’il demandait, c'était une situation initiale, simple, humaine, dans le cadre de sa propre expérience. Il se chargeait de faire naître ensuite tout le développement nécessaire, avec ses incidents dans leur naturelle séquence. Miss Savage lui soumettait des plans, qu’il rejetait avec humeur, les trouvant artificiels — mais c’est surtout qu’ils étaient éloignés de sa propre psychologie. Il semblait en tout cas définitivement disposé à entreprendre ce roman; il confiait son projet à Darwin, ajoutant qu'il tâcherait d'y mettre le moins possible d’« intentions », sans toutefois promettre de ne jamais montrer le bout de l'oreille. Il partit pour le Canada sans avoir rien commenté; mais aux premières difficultés, envisageant la ruine possible, il se déclara décidé à écrire des romans pour vivre. Simple boutade : il ne l'aurait pas pu. Créer des personnages, inventer des incidents, évoquer un milieu, étaient autant de démarches qui dépassaient ses capacités, à moins qu'il n’eût connu ces personnages, assisté à ces incidents, vécu dans ce milieu; son imagination un peu abstraite, un peu uniforme, ne se prêtait pas à ce genre de création désintéressée. Il n’écrivait avec facilité que sous la pression d’un obscur devoir intérieur, et seulement sur ce qui l’avait touché, ce qui était entré dans sa vie, et où il trouvait un écho de lui-même. Miss Savage l'avait bien compris, qui s’efforçait avant toute chose d’éveiller et d'élargir son intérêt, et refusait la proposition qu'il lui fit un jour de collaborer avec luit. Son aide, pour être moins formelle, ne lui fut pas moins précieuse.
Cependant, dès avril 1873, Butler a soumis à son amie une idée de roman qu’elle semble approuver, tout en lui recommandant de ne pas se presser. Peut-être n’était-elle qu'à moitié conquise par son projet : il s'agissait d'écrire l’histoire de plusieurs générations d’une même famille. Miss Savage, qui avait tenté de l’entraîner au métier du romancier en lui faisant lire les œuvres de G. Eliot et de Balzac, devait être surprise d’un sujet si étrange etsi peu «romanesque ». Mais
1, Voir lettre de Miss Savage à Samuel Butler, 19 avril 1876, Af., I, 237.
Butler avait pour y tenir des raisons profondes; il entrevoyait la possibilité de mettre en œuvre, dans le cadre de cethème, un certain nombre d'idées qui naissaient alors ou se confirmaient dans son cerveau, sur ia famille et l’hérédité. Toujours est-il qu’en juin, il se déclare «très intéressé par son roman ». En août, il en communique les premières pages à Miss Savage. « Î see my main purpose and plot quite clearly, remarque-t-il, but em in a gcod deal of fog as regards detail. » Le héros s’appelle Pontifex : Butler avait, paraît-il, découvert ce nom à la devanture d’un magasin, et l'avait adopté,le trouvant solennel, cocasse et symbolique à souhait. En septembre, le roman en est déjà à son cinquième chapitre, bien que l'écrivain hésite encore sur l’angle à prendre pour manier son humour. Les soucis de l’année 1874 ralentissent malheureusement l'allure de la composition, et les voyages au Canada l’interrompent tout à fait. Ce n'est qu’en 1878 que Butler se remettra à son Ernesl Pontifex.
Cette interruption ne marque pas une carence complète de l’activité littéraire de Butler. S'il revient ruiné du Canada, il en rapporte par centre d’intéressents brouillons de vers et de prose. Le poème est intitulé À Psalm of Montreal; Butler y raille sévèrement le philistinisme canadien en la personne d’un gardien de musée qui reléguait dans un coin obscur de sa réserve un moulage du Discobole; interrogé par Butler — car l’anecdote est, naturellement, authentique — le brave homme avait répondu d’un air méprisant que la statue était «vulgaire » et, ne portant pas de culottes, indécente. «O Dieu ! O Montréal ! » s’écrie Butler après chaque strophe, prenant l'Eternel à témoin des sottises de ses trop ardents zélateurs. L’ampleur parodique et le mordant de l'ironie font de ce «psaume » un petit chef-d'œuvre d’humour!. Mais ce n’était qu'un amusement auquel Butler lui-même attachait peu d’importance. Ses carnets de notes contenaient une matière d’un
1. Le poème dormit quelque temps dans les cartons de Butler. Matthew Arnold le lut en ms. (M., I, 277). [1 parut le 18 mai 1878, sars nom d’auteur, dans le Spectator, et Butler le laissa réimprimer quelques jours plus tard en un feuillet séparé portant son nom. Il s’imagina ensuite que le poème avait fort scandalisé ses lecteurs. En 1884, écrivant à Mrs Danvers, il disait : « I suppose I must expunge the Psalm of Montreal for I find people generally object to it — and yet such well-known men saw nothing amiss in it that I hold myself excusable for the mistake, though mistake it doubtless is. I will have it out later on. » (Lettre
+ inédite de Samuel Butler à Mrs Danvers, ?8 juillet 1884) (communiquée par Mr. F. B. Kaye).
autre poids; car il commençait à envisager, non sans cette espèce d'angoisse qui le saisissait toujours au départ des plus sérieuses démarches de sa pensée, un nouveau et vaste champ de spéculation philosophique.
€. « Life and Habit »
Les premières lignes de Life and Habit ont été écrites par Butler au début de son séjour à Montréal; mais c’est en 1876 seulement que ses méditations prirent assez de corps et qu'il leur consacra des loisirs suffisants pour que le sujet central se dégageât nettement. Il écrivait le 15 janvier : « I have got a very dry but exceedingly (to me) interesting subject — something like the machines in Erewhon — on which I am now working steadily ;.. It is on the force of habit! ». Voici en quels termes, un mois plus tard, il expose son idée au Révérend Fleay : « It begins with the consideration of those actions which we do unconsciously from the force of habit and goes on to show that the actions of the fœtus (developing eyes, etc.) in the womb are strictly of the same kind, that identity has never ceased between ourselves and our remotest ancestor and that we really all of us are the primordial cell, being, with animals and plants, all one creature which never dies, death and reproduction being only phases of the ordinary waste and repair which it continually undergoes while never losing its identity. The decentralisation of the nervous system does not interfere with the unity of the creature, and the reason of our going through all the stages which we do undergo is simply because the primordial cell has got into a habit of doing over and overagain whatever it did once, doing what it has often done, by rote so easily as Lo be unconscious of it, but becoming conscious when it comes to those stages which are comparatively new to it, consciousness being of attention, attention of uncertainty, and uncertainty of unfamiliarity?. » Il ajoute : « I suppose it is all in Herbert Spencer », mais cette réflexion ne doit
1. Lettre de Samuel Butler à Miss Savage, 15 janv. 1876, M, I, 233. 2. Samuel Butler à F. G. Fleay, 22 février 1876. — Hoppé, p. 174.
pas être prise comme lindice d’une véritable appréhension; c’est plutôt un de ces petits gestes de modestie ou d’excuse dont Butler clôturait souvent ses visites, ses conversations et ses lettres, et qu'il esquissait aussi au début de ses livres.
Un an durant, il travaille avec une application passionnée ; la salle de lecture de la Bibliothèque du British Museum, qu'il découvre vers ce moment! lui devient un refuge accueillant ; il aime lire et composer dans son atmosphère studieuse; il y transporte ses habitudes méthodiques, ses manies. Mais s’il y oublie les soucis du dehors, l’écœurante question d’argent, l’inquiétante attitude de Pauli, il retrouve entre les feuillets de ses brouillons une angoisse d’un autre genre : sa théorie de l’habitude, à mesure qu’elle se développe comme malgré lui, semble prendre des proportions insoupçonnées et une allure presque révolutionnaire. Il redoute de mettre au monde un fruit qu'il sent pourtant tenir aux entrailles mêmes de sa pensée. Ces deux années, où Butler écrit Life and Habit, offrent aux regards de la postérité un des rares moments où sa vie atteigne à une véritable et dramatique grandeur. Tout semble se liguer pour faire avorter ce livre; et si, dans la suite, son auteur le considérera avec une fierté et une tendresse toutes particulières, c’est en partie parce qu'il lui aura valu plus de sueurs et plus d’alarmes.
Il dira en 1880 qu’il travaillait à ce sujet depuis près de vingt ans?. De fait, Life and Habit n’est que l'épanouissement de tout ce remarquable effort de pensée dont l’obscur départ remonte au premier contact de Butler avec les théories évolutionnistes, et dont les étapes les plus nettes sont jusqu’à cette date Lucubratio Ebria et le chapitre sur les « Droits des végétaux » dans Erewhon. Le livre lui-même semble avoir été composé en deux temps. Les deux premiers tiers ont pris à leur auteur plus d’un an et demi à écrireÿ. Il développait à loisir le plan original de son idée, qu’il avait résumée en un « précis » d’une trentaine de pages (février 1876). Sa lente approche du sujet, ses exemples ingénieux et raisonnables, la peine évidente qu’il se donne pour être clair, la rareté, mais
1. Elle avait été construite en 1857. On y fit en 1879 des essais d’éclairage alectrique. D: