De février 1876 à août 1877 (Unc. Mem., pp
non l'absence complète de l'humour, donnent à ces chapitres un ton plus posé, plus ambitieux et, pour tout dire, plussérieux que celui des œuvres précédentes. C’est que l’aventure où Butler se lançait était émouvante et grosse d'intérêt. Délaissant les fictions et les jeux dans lesquels il avait jeté sa gourme d’apprenti écrivain, il entendait faire désormais œuvre de savant et de philosophe. Il s'agissait donc de ne pas errer, de justifier son entreprise, de ne pas se déconsidérer au premier coup par insuffisance de documentation, vice de méthode ou légèreté de ton. Il croyait fermement tenir une idée utile et neuve, mais dont la hardiesse s’appuyait toujours sur les puissantes fondations du transformisme darwinien. Or vers ce moment de son travail, alors qu’il songeait déjà à poser la plume, un incident vint donner un tour nouveau à ses perplexités, et changer l’orientation de son livre.
Sur les instances d’un de ses amis, 1l lut The Genesis of Species, de Mivart!, et y découvrit, ce qu’il n’avait jamais soupçonné jusqu'alors, que l’expression « sélection naturelle » pouvait recevoir une interprétation différente de celle que lui donnaient les Darwinistes. Sa méfiance s’éveilla. Il relut les dernières éditions de l'Origine des Espèces, mais les réponses de Darwin aux objections de Mivart ne le satisfirent point. Il eut l’idée d: chercher ce que Lamarek, dont Darwin rejetait sommairement la doctrine, avait écrit sur l’hérédité et l’habitude. Il s’aperçut alors qu'il existait, antérieurement au Darwinisme, une théorie fort poussée et fort raisonnable de l’évolution; brusquement lui apparut l’antagonisme foncier de sa propre thèse et de celle de Darwin. Pour celui-ei, l’évolution était le fait du hasard pur et simple; pour Lamarck, — et Butler comprit qu'il avait toujours sans s’en douter pensé comme lui, — elle était le résultat d’un effort délibéré de l’être, ce qui impliquait volonté et intelligence. Il se mit en devoir de faire subir à son livre les modifications de détail nécessitées par ses nouvelles lumières; ce ne fut du reste pas long, car, disait-il, « though 1 had not known it, the spirit of the book was throughout teleological? ».
Mais il n’était pas homme à se satisfaire de quelques correc-
1. Prof. St. George Jackson Mivart, 1827-1900. The Genesis of Species, 1871.
2. Unconscious Memory, ch. IT, p. 24. Voir dans ee chapitre un exposé très clair de l’évolution de la pensée de Butler sur le Darwinisme, la naissance et les progrès de son doute, pp. 23-26.
tions. Il voyait désormais clair dans sa propre opinion et devait au public de lui présenter la situation sous son jour nouveau. En conséquence, il ajouta à son livre cinq chapitres, où il faisait avec vigueur la critique de certaines des allégations fondamentales de Darwin — celles du moins qui s’opposaient à sa propre thèse sur la mémoire et l'habitude — appelant à la rescousse Lamarck et Mivart. Il notera un jour dans ses carnets que « he aim of this book was to place the distrust of science on a scientific basis! ». L’allure de cette dernière partie est, dans l’ensemble, plus vive que celle de la première. Butler l’écrivit d’un trait en moins d’un mois et demi?. Le 25 novembre, comme le livre était déjà sous presse, Butler envoyait à Francis Darwin, fils du grand naturaliste, une lettre où il exposait longuement, en manière d’excuse, les raisons qui l’avaient conduit à modifier sa conception de l’idée d’évolutionÿ. Il y revendiquait la permission pour l’écrivain d'aller droit à ce qu'il croit être le vrai : « Of course, dit-il, I neither expect nor give quarter in a philosophical argument. » Le ton est fier et courageux ; 1l y perce une pointe de défi. Quelle différence entre la présente attitude de Butler et sa modestie de jadis ! Une phrase extraite d’une lettre adressée à Darwin cinq ans auparavant suffira pour la mesurer : après des protestations d’admiration, de respect, et de foi entière dans la thèse de l’Origine des Espèces, Butler ajoutait : « I am well aware how utterly incapable I am of forming any opinion on a scientific subject which is worth a moment’s considerationt. » Le chemin parcouru depuis Erewhon est appréciable. Butler, à la réflexion, en était fort ennuyé. Sur le terrain philosophique, il se voyait contraint de rompre avec le chef du transformisme; mais la situation était délicate du fait de leurs relations privées, qui étaient restées courtoises, voire cordiales. Il ne pouvait être question de leur sacrifier son livre ; cependant Butler craignait
1. « Some New Extracts of 9. Buller’s Note-Books », publiés dans The English Review, mai 1932, p. 513.
2, Octobre et début de novembre 1877 (Cf. Unc. Mem., p. 24); on y relève quelques erreurs, d’ailleurs minimes, de citation qui étonnent chez un auteur aussi méticuleux que Butler l'était d'ordinaire. Il les attribuait lui-même à la hâte avec laquelle il écrivit cette partie, et aussi à un état passager de fatigue cérébrale, M., I, 264.
3. La première partie de cette lettre sera reproduite presque mot pour mot dans Unc. Mem. (pp. 23, 24).
4, Lettre de Samuel Butler à Charles Darwin, 11 mai 1872, M, I, 197.
qu'on y vit une manœuvre déloyale, un manque de tact, une ingratitude de mauvais aloi. D'où sa réelle inquiétude et ses longs efforts pour expliquer les approches de sa présente position. Quoi qu’il fit cependant, une ombre subsistait ; et le plus étrange dans cette histoire, c’est que le plus irrité des deux antagonistes semble déjà être Butler, comme s’il eût prévu les pénibles incidents qu'allait amener un tout prochain avenir.
Life and Habit, portant la date de 1878, parut le 4 décembre 18771, Le livre était dédié à Charles Paine Pauli, avocat, en remerciement de l’aide apportée à l’auteur dans la correction des épreuves et «in recognition of an old and well-tried friendship ». Cette dédicace est un peu surprenante. Quelque part dans le livre Butler affirme que l’on n’éprouve le besoin de démontrer ou d'affirmer catégoriquement que ce dont on commence à n'être plus très sûr. Ainsi, inquiet du mystère dont Pauli s’entourait, et peut-être lui en ayant fait doucement le reproche, peut-être s’accusant de susceptibilité exagérée, s’efforce-t-il de se rassurer lui-même par cette profession publique d'amitié, inscrite en tête de son œuvre la plus chère. Mais peut-être aussi le mot « well-tried » (éprouvée) contenait-il un grain d'humour mélancolique.
La thèse de Life and Habit a été ainsi résumée par son auteur : « The identification of heredity and memory and the corollaries relating to sports, the reversion to remote ancestors, the phenomena of old age, the causes of the sterility of hybrids and the principles underlying longevity — all of which follow as a matter of course? ». Butler désirait fort qu’on le prît cette fois au sérieux. Ce souci transparaît en plusieurs endroits de son œuvre. [l reconnaît qu’il n’est point orfèvre en la matière, et que son bagage scientifique est en vérité assez mince. Mais il affirme que l'humour, s’il s’en trouve, ne lui doit rien et naît spontanément de la nature même des faits présentés ou des idées confrontées. Et il conclut : « I have, therefore, endeavoured, for a third time, to furnish the public with a book whose fault should lie rather in the direction of seeming less serious than it is, than of being Less so than it seems®. » Malgré de fugitifs moments de découragement, il croyait au succès; la thèse qu’il soutenait lui semblait trop neuve et trop hardie pour ne
1. Jour anniversaire de la naissance de Samuel Butler. 2 AN. 1B; p.400.