‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 74 sur 255 · janvier · texte numérisé non relu

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Fort. 1

cachent mal une méfiance profonde. Le souvenir d'Erewhon eb surtout du Fair Haven est encore présent; il ne s’effacera jamais tout à fait. Butler se plaignit amèrement du dédain de ses critiques; le terme n’est peut-être pas tout à fait exact. Leur attitude était bien plutôt faite de curiosité irritée, et du sentiment qu’ils avaient de n’arriver point à saisir, non les théories exposées, mais l’esprit même qui guidait ce bizarre auteur. Ni les juges, ni le public de Butler ne savaient comment situer son ouvrage dans l’échelle des genres et des valeurs : circonstance d’une gravité particulière, en une époque où le besoin de classer idées, gens et choses dans des catégories était le mobile essentiel de l’activité critique!.

En fait l’échec du livre était fatal, pour diverses raisons. D'abord, la position de Darwin était encore inattaquable. Aux yeux des profanes comme à ceux des savants, son nom symbolisait la science moderne; au seuil de ce domaine immense, The Origin of Species se dressait comme un portail majestueux qui en commandait l’accès. Butler ne pouvait espérer mordre sur le granit d’une réputation ainsi assise. D’autre part, il lui était difficile, en stricte justice, de revendiquer l'exclusivité de sa thèse. L'article du professeur Ray Lankester sur la conférence de Hering avait paru en juillet 1876, près d’un an et demi avant la publication de son propre ouvrage. Et Butler avait beau dire que les similitudes mêmes de la thèse de Hering et de la sienne prouvaient sa bonne foi et écartaient le soupçon?, ce n’était là, selon toute apparence, qu'une défaite; un doute pouvait subsister. À vrai dire cet argument n’eût pas été à lui seul une cause sérieuse d'échec. Il ÿ avait place, après l’hypothèse lancée par Hering, pour une étude solide des faits, une discussion de l’idée, la correction de certains points et l’élargissement des horizons ouverts. Un motif plus réel de mécontentement est celui que Butler, dans un accès d’orgueilleuse candeur, avait fourni lui-même à son public. Il avait eu le tort d’insister, dès les premières lignes du livre, sur son défaut de préparation scientifique; c’est le seul point sur lequel les cri-

1. Le 27 mars 1879, Alfred Russell Wallace publia dans Naïure un long compte rendu de Life and Habit. 1] louait « the originality and logical completeness of Mr. Butler’s remarkable book, which is far less known than it deserves to be ». Il conseillait au lecteur de ne pas se laisser tromper par sa déroutante fantaisie, et de s'attacher plutôt à comprendre le sens des intuitions scientifiques de l’auteur, grosses peut-être de promesses.

R. Cf. M., I, 271.

tiques le prirent au mot. On le tinL pour un amateur et dès lors il était condemné. « I would wish, écrivait-il, most distinctly to disclaim for these pages the smallest pretension to scientific value, originality, or even to accuracy of more than a veryrough and ready kind... I have no wish to instruct, and not muchto be instructed ; my aim is simply to entertain and interest the numerous class of people who, like myself, know nothing of science, but who enjoy speculating and reflecting (not too deeply) upon the phenomena around them ». Il continuait : « It is plain, therefore, that my books cannot be intended for the perusal of scientific people; it is intended for the general public only, with whom I believe myself to be in harmony, as knowing neither much more nor much less than they do!. » Il revenait fort imprudemment sur ce sujet dans sa conclusion : « I know nothing about science, and it is as well that there should be no mistake on this head. » Cette insistance est maladroite; elle justifie, dans une certaine mesure, le silence ou l’irritation des savants officiels. Le sens psychologique de Butler a été ici en défaut. Sa modestie apparaît à certains insuffisance de culture, à d’autres désinvolture et raillerie. Elle ne touche même pas ce lecteur moyen auquel il feignait de s’adresser uniquement, l’« honnête homme » qui ne se pique pas d’érudition. Car celui-ci, s’il ne peut souffrir l’appareil rébarbatif d’une étude scientifique, entend simplement qu’on le lui épargne, mais non pas qu’on l’escamote; dans l'impossibilité où il se trouve de contrôler luimême les faits et la méthode, il veut néanmoins que le caractère, le sérieux, la réputation de l’auteur ou la confiance qu'il lui inspire lui soient garants de la solidité et de la valeur intrinsèque de ses conclusions. L’« honnête homme » victorien avait trop le sens de sa propre dignité, et la science était pour lui denrée trop précieuse, pour qu’il admît qu’on prit avec elle, et avec lui, de si grandes familiarités.

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