CHAPITRE IX
Darwin se révèle un Dieu insuffisant. — Evolution Old and New : publication. — Sujet du livre. — Le double but — La critique. — À Clergyman’s Doubts. — God the Known and God the unknown. — Rome and Pantheism. — Réconciliation.
L’Erasme Darwin de Krause. — Lettres à Darwin. — Maladresse de Darwin. — La conspiration du silence. — Irritation de Butler.
Unconscious Memory : 1re partie du livre. — 2° partie. — 3° partie. — Conseil de famille chez Darwin. — L’acharnement de Butler. — Polémiques avec Krause et Romanes.
Pour la commodité de l’exposition, nousdistinguerons dansla vie de Butler, une troisième période, couvrant les années 1878 à 1886; mais elle n’est que la continuation, et, à certains égards, soit l’exacerbation, soit l’épanouissement de la précédente. D'une part, en effet, tout le travail de méditation qui a abouti à Life and Habit se poursuit en un faisceau serré d'activités, chacune intense et drue, mais toutes nourries de préoccupations analogues, et qui se renforcent mutuellement. D'autre part, si absorbantes qu’elles soient, ces entreprises de sa pensée savent toujours laisser leur place au délassement, à l’art, aux vacances. Car la vie intellectuelle de Butler, si elle est une par la vigueur et la quasi austérité de ses efforts,est d’une rafraîchissant ediversité par les objets de son intérêt. Enfin, d’un point de vue plus strictement biographique, cette période couvre les huit plus lamentables années qu’il ait vécues à Londres. Seul l'héritage paternel le délivrera des affres démoralisantes du sempiternel problème de l’existence ; et il faudra noter que les années 1885- 1886 sont celles où Butler perd les deux êtres qui, à des titres bien différents, ont eu sur sa vie la plus grande influence : Miss Savage et le pasteur Butier.
A. « Evolution Old and New ».
Dans la carrière scientifique de Butler, Life and Habit s'ouvre comme une poterne sur un sentier d'aspect périlleux . qui, partant du pied de la forteresse darwinienne, file bientôt à découvert dans une direction sensiblement divergente. Butler va s’y aventurer en patrouilleur hardi, dans une posture à la fois courageuse et naïve,où se mêlent la soif du combat, l'émotion d’être seul, et l’irritation causée par le silence presque complet de l’adversaire. Dans cette guerrilla d'idées, Butler fera preuve de toutes les qualités et de tous les défauts du polémiste d'opposition. Il saura tantôt grouper ses arguments en une masse d’attaque, tantôt entamer des positions secondaires par des analyses de détail, et toujours surveiller les arrières de l’ennemi, son ravitaillement, ses liaisons, les sources de ses renseignements, sans jamais manquer une occasion de le prendre en défaut. Mais son isolement, parfois, l’énervera au point de lui faire croire — phénomène d’auto-suggestion bien connu — qu'il est le point de mire de tous les coups et de toutes les menaces.
Il appartient à cette catégorie d'êtres qui ne savent pas rester indulgents aux religions qu’ils ont abandonnées. Du moins est-il sincère envers lui-même; ce n’est point, comme saint Pierre, le respect humain qui lui fait renier son Dieu, mais une conviction grandissante, et cette irascible conscience qui le fait s’enflammer de courroux devant ce qu'il croit être l'erreur et l’aveuglement. Or, s’il a d’abord adopté d’enthousiasme la doctrine darwinienne, c’est que, si plausible, si neuve pour lui, elle remplissait alors à merveille la place laissée vide par sa foi religieuse écroulée. Mais, à la fréquentation, Darwin se révéla le prophète d’un Dieu insuffisant. Quelque chose dans la nature même de Butler répugne au mécanisme pur et simple. Accumuler patiemment les observations, classer et enregistrer des phénomènes, mettre en fiches les animaux et les plantes, tout cela pour en arriver à ne pas conclure, et n'être allé si loin que pour voir, au bout de l'avenue, passer cette inhumaine inconnue, le Hasard : il n’y avait pas là de quoi nourrir son âme de penseur. Le malaise revint l’habiter, comme avant; le doute se glissait à l’ombre même de son premier acquieseement. Pour cette tête, plus
philosophique que scientifique, le déterminisme des savants n’était qu'une obscure prison; il avait jadis montré, pour s’amuser, tous les dangers d’un développement exagéré de la machine, mais cette mécanisation de la vie était un péril bien plus grand encore. Pour Butler, seul valait et existait l’esprit ; c’est lui qu’il recherchait déjà au fond de tous les phénomènes, derrière toutes les lois, au bout de toutes les hypothèses.
Ainsi, dès qu’il avait cru comprendre que Darwin ne faisait pas dans l'univers leur place à l’esprit, à la volonté, à la liberté, il avait commencé à s'éloigner de lui; et à mesure que le fossé se creusait, à mesure que son ancienne conviction prenait, plus nettement figure d'erreur à ses yeux, il se trouvait irrésistiblement entraîné à porter rancune au maître qui la lui avait inculquée, avec l'impression irritante qu’il avait été séduit ou trompé. Cependant un fait subsistait : il semblait difficile de nier que l’idée même d'évolution eût été révélée au monde par Darwin. Cette dette, qui était aussi la sienne, obscurément le blessait, moins dans son amour-propre que dans son sens de la justice : puisqu'il avait rompu avec le système de Darwin, ne serait-il pas plus satisfaisant et plus logique de ne plus rien devoir à ce savant, depuis longtenps l’ami de sa famille et, hier, presque le sien? Mùû par un sourd désir, Butler se mit au travail. « There was nothing for it, dit malicieusement H. F. Jones, but to investigate the whole subject and write a book about it!. » Il avait découvert que le darwinisme n’était qu’une façon, entre plusieurs autres d’interpréter la notion d'évolution. Cette notion-là, Darwin n’en était pas le possesseur ; d’autres avant lui l’avaient envisagée dans un esprit tout différent. Il fallait donc proclamer qu’on pouvait être évolutionniste sans rien devoir au patriarche de Down. Le sujet du livre et son plan étaient nets : ce serait une histoire des idées évolutionnistes où le Darwinisme serait tout simplement remis à sa place chronologique.
L'Evolution, Auirefois et Aujourd’hui parut au début de mai 18792, C’est un livre bizarrement distribué, qui est loin