Nature, 12 juin
Il faut bien convenir qu’il devient de plus en plus difficile aux critiques attitrés des grands périodiques, toujours plus ou moins soumis à des consignes préalables, de prendre le parti du coléreux pygmée qui brandit son poing contre le géant. Butler s’en rend compte, et son irritation s’accroît. Commentant en un appendice à Evolution Old and New! quelques extraits de presse fort élogieux, il se targue une fois encore de n'avoir pas voulu écrire « for the kind of people whom Mr. Romanes calls men of science ». À plusieurs reprises, dans le cours même du livre?, il met le public en garde contre l’arrogance dominatrice des pontifes de la science, et contre les dangers qu’elle peut faire courir à l'exercice libre de la pensée. Il ajoute : « I wrote for the general public who have been kind enough to testify their appreciation of it in a sufficiently practical manner » (p. 393). Il y a là une petite vantardise. En 1899, après trois éditions ou réimpressions toutes publiées à ses frais, Butler n’avait vendu, en tout et pour tout, que 541 exemplaires d’Evolulion Old and New et perdait plus de 100 livres dans l'affaire. C’était un second échec, plus sensible peut-être encore que celui de Life and Habit dont il était la conséquence naturelle. La littérature scientifique, où Butler avait pensé se frayer une carrière, s’avérait de plus en plus une impasse.
Il est assez curieuxde voir Butler,ayant ainsi successivement refusé — selon une expression anglaise qu'il s’appliquait volontiers à lui-même — les sièges de la religion officielle et de la science darwinienne, essayer de se maintenir en un périlleux équilibre entre les deux. Car le problème scientifique ne forme, cette année-là, que l’une des avenues que suivent ses méditations; il est encore, par ailleurs, tout préoccupé par des réflexions d'ordre à la fois métaphysique, moral et pratique, derniers échos de la crise de ses vingt-cinq ans. Entre le 15 février et le 17 mai 1879, l'Examiner publie seize lettres signées de pseudonymes divers, mais presque toutes dues, sauf une peut-être, à la plume même de Butler. L'’am-
1. Seconde édition de £v. O. and N., 1880 : simple réimpression de la première
*édition, avec, en plus, une nouvelle préface (sur la mort récente de Darwin) et
deux appendices : a) Ev. O. and AN. et la presse; b) « Rome et le Panthéisme.» 2. Notamment p. 360 et 368 (édition Dutton, New York).
3. La correspondance se clôt par une lettre du 14 juin signée « M.C. Hime
Foyle College, Londonderry », la seule que H. F. Jones estime n'être pas de
Butler. Mais Edmund Gosse, dans un article du Sunday Times (28 mars 1926),
bition de celui-ci était d’instituer sur un cas concret une discussion publique aussi vaste que possible. En tant quetelle, l’entreprise échoua. Personne, ou presque, ne répondit à son appel, Butler, dans les deux premières «lettres à l’éditeur », se présente comme un pasteur tourmenté de scrupules, qui, à l’abri de son pseudonyme, quête auprès du public de bonne foi des conseils et une directive. Il a quarante-cinq ans; il est marié, avec cinq enfants ; sa situation est modeste, mais assurée, Or, depuis qu'il est dans les ordres, il a perdu la foi. Que doit-il faire ? Le dilemne est grave : être sincère, et quitter l'Eglise — mais c’est la misère pour les siens; ou songer à eux et rester — mais alors fouler aux pieds sa conscience, et enseigner le mensonge. L'intérêt, et l’habileté, de cette correspondance apparaissent si l’on songe que Butler s’est remis, depuis plus d’un an, à la composition de son roman des Pontifex, qui tourne décidément à l’autobiographie. Il traite précisément à cette époque de l’évolution religieuse de son héros. Le fantôme des luttes soutenues, des angoisses, des incertitudes remonte du fond du passé et le hante. Il frissonne à l’idée du danger couru. Par un processus psychologique habituel, il se complaît à imaginer le pire. Voilà pourquoi Ernest n'aura sa crise de conscience qu'une fois prononcés ses vœux de prêtre; voilà pourquoi aussi le clergyman des lettres à l’Examiner est dans une impasse plus fermée encore, puisqu'il est dans les ordres depuis déjà vingt ans. Pour Butler, le but principal de cette manœuvre était sans nul doute de provoquer dans le public un échangede lettres dont il aurait faitson profit ; ce thème de la crise religieuse eût ainsi été éprouvé, et enrichi par la collaboration bénévole du public. Mais il ne songe pas qu’à son roman; il profite de ce retour sur lui-même pour raisonner sa propre aventure, continuer son « apologie » et poursuivre son enquête. L'Ernest qui commence à vivre sous sa plume à sa table de travail est Butler lui-même à vingtcinq ans; le pasteur sérieux est à la fois Ernest par sa situation, et le Butler de 1879 par l’âge. La différence, en gros, est d’une génération!, Butler müûri donne à son ecclésiastique « the
suppose que d’autres lettres — celles de « Gantab », d’«Oxoniensis » et de « Lewis Wright » — venaient de correspondants de bonne foi. Pure hypothèse, à laquelle
s'oppose la parole de H. F. Jones (M. T, 298). , 1. Cf. dans W. of À. F. la différence d’âge entre Overton et Ernest, qui sont
a deux aspects de Butler.
word of one who is old enough to be his father! ». Le conseil est bien selon la morale butlerienne : il ne sert à rien de faire un esclandre, lorsque la sécurité de la vie en dépend. Que le prêtre cesse de se tourmenter; il peut, ayant cessé de croire, rendre aux fidèles de plus grands services que s’il avait la foi — car, dit Butler, non sans un sourire ironique, il saura mieux les limites qu’il ne convient pas de dépasser. En effet, la majorité des hommes considèrent maintenant le dogme comme un ensemble de symboles et d'images. Le pasteur est donc justifié à enseigner sans croire. Nul être doué d’imagination ne s’y trompera. Il doit seulement éviter, dans son mensonge, de manquer à la charité. En se gardant de tout zèle, en n'étant pas trop « sérieux », le pasteur perplexe trouvera qu’il peut s’accomoder d’une via media que sa conscience ne lui reprochera plus.
Cette correspondance imaginaire s’achevait à peine que Butler faisait à nouveau appel aux colonnes de l’Examiner?. Du 24 mai au 26 juillet 1879, sous le titre général de «le Dieu Connu et le Dieu Inconnu », il y publiait une série de huit articles qu’il présentait aux lecteurs comme un « eirènicon ». « God the Known and God the Unknown » est à la fois le corollaire (le mot se trouve dans le dernier article) et le couronnement de ses deux livres sur l’évolution. Butler y pose et prétend y résoudre le problème de Dieu et la question métaphysique. Son Dieu, est-il besoin de le dire, ne ressemble guère à celui des théologiens. Approuvant les chrétiens d'exiger un Dieu personnel, et reprochant aux panthéistes de jadis d’avoir failli sur ce point, il cherche une divinité douée d’un corps tangible et composé de matière. Dieu, découvre-t-il, n’est autre que la vie telle qu’elle nous apparaît sur cette terre, et son corps est la nature vivante, « l’Arbre de la Vie ». En d’autres termes, c’est la grande famille de toutes les races animales et végétales, évoluant, dans une croissance comparable à celle de l'individu humain, de la cellule protoplasmique originelle jusqu'à un anéantissement prévu dans un
1. Lettre du 8 mars, signée : « One who thinks he knows a thing or two about Ethics », réimprimée, ainsi que toute la série, dans le vol. 18 de la Shrewsbury Edition, p. 73.
2. Butler avait fait tout récemment la connaissance du rédacteur en chef de l'Examiner, Mr. d'Avigdor (M., 1, 295).
3. God the Known and God the Unknown, réimprimé en un volume par Fifield en 1909, et par Jonathan Cape en 1926.
lointain avenir. Ce Dieu n’est donc pas éternel; mais sa « présence réelle » a du moins le mérite d’être évidente. Cest, en cela peut-être que les articles de « God the Known » sont un «eirènicon ». Butler se pare d’un rameau d’olivier et s’offre en médiateur entre deux métaphysiques. Il « personnalise » le panthéisme de jadis. Le vieux Pan n’est pas mort; il s’est seulement éveillé à la conscience de son corps. Et le dogme de l’Incarnation est le symbole dramatisé, mais exact, de cette mystérieuse fusion de la substance protoplasmique et du principe de vie, source de toute volonté, de toute conscience et de toute intelligence sur la terre.
Mais ce Dieu connaissable, dont chaque être est comme une cellule vivante, n’est lui-même qu'un des Dieux de l’univers. Rien ne nous autorise à croire que chacun des mondes que le ciel recèle n’est pas lui aussi habité par sa divinité. Ainsi l’ensemble de tous ces Dieux en quelque sorte contemporains et manifestement membres d’un même tout, soumis à des lois analogues et gravitant vers un même avenir, formerait un Dieu supérieur doué d’un corps infiniment plus vaste, mais pas plus éternel, au bout du compte, que le nôtre. A ce stade, seules la prudence innée de Butler et la crainte du ridicule l’arrêtent ; car, une fois lancé, le jeu qui consiste à créer ces dieux-gigognes risquerait, lui: 2 ne point connaître de fin.
Malgré son goût pour les hypothèses hardies, Butler n’avait pas une envergure de pensée assez ample pour construire un système transcendant autrement que dans une boutade, la prit-il au sérieux. Il devait bientôt reconnaître qu'il avait fait fausse route au moins sur certains points!. Cependant il n’est pas sans intérêt de le voir à cette date, en pleine possession de toutes ses idées sur l’évolution biologique, essayer d’en tirer une définition de Dieu et une imterprétation de l'univers. Par là, il croyait de bonne foi faire un pas vers les partis religieux. Des rapprochements avec l’enseignement de saint Paul ou des Psaumes, un emploi constant des termes religieux traditionnels pour traduire une pensée purement scientifique, une interprétation à la vérité trop large de certaines manifestations de libéralisme ecclésiastique, l’amenèrent à penser qu’une « réconciliation » était possible, et un terrain d'entente facile à trouver, entre l'Eglise et les libres