‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 80 sur 255 · Lettre à Miss Butler, 29 mars 1883 (M., I · texte numérisé non relu

Lettre à Miss Butler, 29 mars 1883 (M., I

Fort, 12

tenait d’amicales relations avec un ordre de moines, les Pères de Rosmini, qui avaient une maison à Londres; ces religieux italiens devaient l’amuser et le délasser par leur bonhomie, leur absence de prétentions intellectuelles, et une naïveté où il voyait la marque d’une solide simplicité de nature. Quelques années plus tard!, il entrera en correspondance avec le professeur Mivart, savant et catholique, qui lui plaisait parce qu'il avait, dès 1871, sévèrement critiqué l’évolutionnisme darwinien?. Une si candide liberté d'opinion paraissait alors étrange et suspecte. En 1882, un des amis de Butler lui reprochera d’avoir, dans Alps and Sanctuaries, montré trop de sympathie pour l'Eglise catholique, et s’inquiétera même de savoir s’il ne va pas se convertir ! Shorthouse, à la même époque, constatait, non sans la déplorer, «the tendency so often manifested among the most intelligent advocates of freedom of thought to compliment and to pander to the Church of Rome». C'était aussi, dans les pays soumis à l'influence romaine, l'époque ardente et troublée du modernisme religieux. En France, par exemple, des ecclésiastiques, avec le Père Didon, travaillaient de toutes leurs forces à rétablir l'harmonie «entre les modernes sans foi et les croyants sans modernité », et auraient voulu que l’Eglise joignît « à la métaphysique de saint Thomas, la connaissance des sciences naturellest ». L'appendice d’Evolution Old and New représente peut-être autre chose qu’une boutade sans portée. Sur la courbe de la pensée butlerienne, cette légère oscillation coïncide avec un ensemble de tendances et de courants d’idées, non seulement anglais, mais européens. Sans prendre au pied de la lettre cette offre mi-sérieuse, mi-fantaisiste de « réconciliation », on peut y voir une nouvelle preuve de la facilité avec laquelle Butler réagit aux suggestions les plus délicates de son temps, si elles savent éveiller des échos dans son esprit toujours avide de nouveauté constructrice.

En 1884.

Dans la Quarlerly Review (vol. CXXXI, p. 47).

Shorthouse, Life and Letters, I, 179.

. Lettres du Père Didon à Mlle Th. V., Corbera, 18 juillet 1880; Rome, 23 mai 1879.

Br

B. L'affaire Krause.

À partir de 1879, l’hostilité croissante de Butler pour le Darwinisme va prendre un tour plus aigu et plus personnel, et éclater en un conflit ouvert. Les pièces de ce regrettable procès, où se heurtent et s’échauffent à propos de minimes incidents la susceptibilité de Butler et la dignité un peu hautaine de Darwin, ont été classées par H. Festing Jones!. Il suffira de rappeler quelques faits. L’ampleur et l’importance de la querelle viennent seules de la passion acharnée que mit Butler à poursuivre ce qu’il pensait être son bon droit ; la mort même de Darwin ne pourra la clore, et jusqu’en 1887, Butler en soulèvera des échos dans les journaux. Il n’est guère besoin de prédire qu’elle n’améliorera en rien sa position littéraire.

L’incident initial se produisit en novembre 1879. A cette date parut à Londres un livre que Butler fut un des premiers à lire parce qu'il traitait d’un sujet brûlant. L'ouvrage s’intitulait : « Erasmus Darwin, by Ernst Krause — translated from the German by W. S. Dallas, with a preliminary notice by Charles Darwin. » Une préface établissait que l’étude du D: Krause avait déjà été publiée telle quelle dans une revue scientifique allemande, Xosmos, le 1° février 1879. Les dates ici ont leur importance. Or Evolution Old and New avait été annoncé dans la presse anglaise le 22 février, et publié en mai, c’est-à-dire selon toute apparence postérieurement à l’article de Kosmos. La préface contenait deux notes dont l’une garantissait l'exactitude de la traduction, et la seconde signalait que depuis la parution de l’article original, Mr. $. Butler avait publié Evolution Old and New.

Butler, au cours de sa lecture, s’aperçut que le livre de Krause contenait des extraits d'auteurs divers qu'il avait donnés dans son propre ouvrage; la conclusion même lui parut contenir une allusion très nette au dessein d’Evolulion Old and New, qu’elle taxait avec mépris de sottise anachronique. Il s’en émut, et cela se conçoit. L'alternative était la suivante : ou l’article de Krause avait été réellement écrit

1. Charles Darwin and Samuel Butler: a siep lowards Reconciliation, by H. F. Jones, Fifield, nov. 1911. Les frais de cette publication furent partagés également par Francis Darwin et H. F. Jones, représentant les deux parties.

avant la publication du livre de Butler, auquel cas celui-ci se trouvait implicitement et d'avance condamné par un écrivain non prévenu, ce qui était fort mortifiant; ou l’allusion était une attaque directe, rédigée postérieurement à Evolution Old and New : et alors il y avait là quelque ténébreuse machination destinée à discréditer les derniers travaux de Butler.

L'affaire demandait à être tirée au net. Butler se fit envoyer d'Allemagne le numéro de Kosmos contenant l’article en question, et se mit incontinent, avec cette belle patience qui était la sienne lorsqu'il avait une entreprise à cœur, à apprendre l’allemand, qu’il ignorait. Au bout de quelques semaines, il en savait assez, paraît-il, pour débrouiller, avec un dictionnaire, la langue d’un ouvrage scientifique. Il traduisit avec soin l’article de Kosmos, et en compara le texte avec celui du livre présenté par Darwin. Ce fut une révélation. L'article avait été fortement retouché. Parmi les additions figuraient les six dernières pages de la version anglaise, dont la dernière phrase l’avait tant bouleversé : « The wish to revive it » (le système d'Erasme Darwin) « at the present day, as has actually been seriously attempted, shows a weakness of thought and a mental anachronism which no one can envy. » Il devenait clair que l’article avait été modifié après lecture d’Evolution Old and New, et pour répondre à sa thèse. Or, Dawin avait endossé la responsabilité de cette publication ; il affirmait de sa plume que l’article traduit était vraiment celui du Kosmos de février 1879, non point un autre, et prenait soin de noter qu’Evolution Old and New avait paru dans l'intervalle. Une conclusion semblait s'imposer : Butler se trouvait en présence d’une manœuvre laborieuse et délibérée de Darwin désireux de laisser entendre au public anglais que, a priori et en dehors de toute polémique, les savants européens considéraient la thèse de Butler comme insoutenable.

Butler écrivit immédiatement à Darwin une lettre correcte mais ferme. Le lendemain, il avait une réponse. Darwin admettait son erreur : l’article en effet avait été remanié. Il s’en exCusait, sur un ton à vrai dire assez détaché, en alléguant que c'était là un procédé courant. Sa lettre, froide et courtoise, montrait qu'il était loin de se rendre compte de l'importance que Butler attachait à l'incident.

Une telle réponse, aux yeux de Butler, n’expliquait ni dans quel but l’article de Kosmos avait été modifié, ni pour-

quoi Darwin n’avait point signalé le fait dans sa préface. Le doute, le mystère subsistaient. Butler rumina son parti pendant près de trois semaines; il songea d’abord à écrire à Darwin une seconde lettre, mais ne put se résoudre à le faire; ce en quoi il eut tort; car Darwin n’eût pas manqué de répondre plus longuement, et l’incident se fût peut-être arrêté là. Mais l’irritation fut plus forte que l’esprit de patience et de prudence; une circonstance aggravante, il est vrai, envenimait encore sa rancœur : quelques revues avaient malignement relevé l’injurieuse conclusion de Krause et l’appliquaient sans ambage à Butlert. Tout conspirait à l’exaspérer. Son sens de l’équité, blessé, réclamait des juges. Il prévint Darwin, par une brève note, qu’il allait saisir le public de l'affaire : les lecteurs du livre de Krause avaient le droit d’en connaître tous les éléments. Le 31 janvier 1880, l’Aïhenaeum publia une longue lettre où Butler exposait sa cause. Son ironie courroucée décochait quelques traits blessants, non plus cette fois au savant, mais à l’homme de lettres et même à l’homme tout court; il raillait notamment cette « heureuse simplicité », tant louée, qui ne cachait ici, dans une matière délicate, que désinvolture et indélicatesse?.

Butler s’attaquait à un vieillard. Charles Darwin avait alors 71 ans. Le dévouement de sa femme et de ses fils, qui veillaient sur sa santé comme sur une flamme toujours vacillante, lui épargnaït autant qu’il était possible les soucis et les contrariétés. Il n’avait pas été possible, cependant, de lui cacher les désagréables complications de cet incident. Mais son grand âge, et, peut-être, cet engourdissement de la sympathie sociale qu’apporte avec elle la gloire, ne lui avaient pas permis d’abord de saisir nettement les doléances de ce Butler qu'il ne considérait plus que comme un amuseur. Du reste il pouvait fournir de sa conduite une explication fort plausible, qu’il avait seulement, par un oubli de vieillard, omis d'indiquer dans sa réponse trop hâtive et trop peu considérée. La première rédaction de la préface précisait que des modifications avaient été apportées au premier article de

1. Pall Mall Gazette, 12 déc. 1879; The Popular Science Review, janvier 1880; et même The Temple Bar, novembre 1880.

2. Butler déposa au Bristish Museum un numéro de Æosmos et un exemplaire d’Erasmus Darwin, marqués et annotés de sa main, pour mettre à la disposition du public les pièces principales du procès. Ce trait est significatif; il lui fut plus tard amèrement reproché (St James's Gazeïte, ? déc. 1880).

Krause; une phrase, au début d’un paragraphe, l’affirmait explicitement, et ainsi tout s’éclairait d’un jour loyal : l’allusion à Butler n’était plus qu’une passe d'armes un peu vive dans une polémique d’ordre purement scientifique. Mais au cours de l’impression le paragraphe en question, jugé inutile, fut coupé, et Darwin ne s’aperçut pas d’abord qu’il supprimait ainsi toute indication des changements apportés au texte original de l’article. Qu'il y ait eu là une étourderie regrettable, il faut le reconnaître; elle s’aggrave encore du fait — ignoré de Butler — que c’est Darwin lui-même qui avait signalé à Krause Evolution Old and New, sitôt après sa parution, et au cours même du remaniement de l’articlet, Un jeune auteur, débutant et ambitieux, serait, à juste titre, suspect de déloyauté. Mais, répétons-le, Darwin était un vieillard, presque à la veille de sa mort, qui cependant écrivait encore et s’intéressait personnellement à des travaux de tous ordres. Une trop grande hâte, une attention insuffisante sur un point qui pouvait passer pour minime expliquent, si elles ne l’excusent tout à fait, l'erreur commise. Il ne saurait être question, en tout cas, de machiavélique duplicité. Mais Butler, laissé dans l’ignorance des faits réels, les interprétait à sa manière.

Cependant la lettre de l’Athenaeum mettait Darwin publiquement en cause, et le grand homme, cette fois, s’émut. On tint à Down un conseil de famille. Charles Darwin hésitait sur le parti à prendre. Il refusait de se croire le moins du monde tenu à réparation, mais il se rendait compte que sa bonne foi pouvait sembler en jeu. Son honnêteté foncière l’avertissait qu'il y avait eu de sa part une inadvertance initiale. Peut-être aussi répugnait-il à laisser s’envenimer une querelle avec un des Butler, alors que pendant plusieurs générations, leurs familles respectives étaient restées liées d’une amitié non exempte, à vrai dire, de petites piques: Il eût préféré écrire, expliquer les faits. Il eut le tort de pren dre conseil. Les avis, autour de lui, étaient partagés : ses fils, et Francis à leur tête, moins préoccupés de dignité que de bonne foi et de justice, l’exhortaient à s'expliquer ouverte-

1. En mai ou juin 1879, envoyant à Krause Ev. O. andN. qui venait deparaître, Darwin lui conseillait de ne pas « expend much powder and shot on Mr.

Butler, for he really is not worthy of it. His book is merely ephemeral ». (M. 1, 326).

ment. L'autre camp, constitué par sa fille, son gendre Litchfield et leurs amis, était d'opinion qu'il ne répondit pas, car une réponse, si claire et si honnête qu’elle soit, laisse toujours prise à des commentaires et à l’ironie. Ce sont eux, probablement, qui poussaient le vieux Darwin à croire que Butler était un homme sans scrupules et dangereux. Il était préférable, disaient-ils, de lui opposer le silence.

Darwin, ayant vu rejeter successivement en conseil de famille deux lettres de réponse qu'il avait rédigées, et fatigué, déconcerté par ce débat, résolut de se dessaisir de sa décision. I prit pour juge son ami Thomas Henry Huxley, prêt à suivre le parti que celui-ci lui indiquerait!. Huxley ne pouvait qu'être mal disposé envers Butler, dont l'indépendance et les audaces faisaient un bruit désagréable aux oreilles des Darwinistes orthodoxes. Il conseilla à Darwin de ne pas se compromettre plus avant. La lettre de l’Athenaeum resta donc sans réponse.

Comme Huxley et les Litchfield l’avaient prévu, Butler enragea de voir l’adversaire se dérober. Il comprenait qu'il était frustré de toute réparation, et que le silence de Darwin, loin de paraître un aveu, le condamnait par toute la distance, toute la hauteur qu'il établissait entre eux. S'il ne répond pas; écrivait-il à l’un de ses amis « I shall go for him again somehow?. » Tous les désappointements refoulés, les insuccès, les critiques injustes, les railleries, bouillonnaient dans son cœur ulcéré. Il allait s’y former comme un abcès douloureux, irritant, qui risquait de communiquer sa fièvre aux activités les plus saines de son cerveau. Pendant un temps, en vérité, Butler sera égaré par une obsession comparable à celle du plaideur irascible qui a perdu un procès et ne se résigne pas, Livres et articles ne l’intéressent plus qu’en fonction de cette controverse; seule la question historique ou chronologique l’absorbe; il passe le plus clair de son temps à constituer un dossier d'appel, à préparer la revendication de ses droits

1. Darwin prenait volontiers conseil de Huxley, dans l’énergique droiture duquel il avait grande confiance. Quelques mois à peine après cet incident, il demandait à Huxley un service analogue, le priant de revoir une lettre qu'il se disposait à envoyer à la revue Nalure en réponse à certaines attaques. Huxley, là encore, conseilla, sinon le silence cemplet, du moins la suppression d’un paragraphe trop vif (cf. Darwin, Life and Leïlers, LIT, 242 et Huxley, Life and Leliers,

1280) 2. Lettre de Samuel Butler à Henry M. Paget, 3 février 1880, M., I, 328-9.

de priorité. Il veut s’employer, jusqu’à la fatigue, à affoler Darwint. Tout cela donne clairement l’impression d’une colère qui se désole de se deviner impuissante. Cependant, quand Butler, dans un chapitre d’un livre prochain, reprendra toute cette pénible histoire, il ne semblera pas mentir en affirmant qu’il pense agir « dans l'intérêt de la morale littéraire et scientifique? », en même temps que pour sa défense personnelle: Comme maint esprit à la fois généreux et solidement personnel» il est prompt à saisir les rapports et les analogies qui font de son cas un cas typique, il lui plait d'identifier sa cause à celle d’autres méconnus. Sa revendication, sans perdre de son mordant, lui paraît ainsi, de très bonne foi, se fonder aux sources mêmes du désintéressement le plus pur.

C, Unconscious Memory.

Butler n’attendit pas longtemps avant de repartir à l’attaque. Darwin se dérobant à la polémique, le choix des moyens était limité : il ne restait plus, une fois encore, qu’à faire un livre. Or, il caressait déjà un sujet. Dès le mois de février 1880, dans les intervalles que lui laissait la rumination de sa rancune, il méditait une continuation de ses travaux sur l'habitude et la mémoire. En mars, l’ouvrage était fort avancé et prenait nettement figure de machine de guerre. «It will give, écrivaitil, translations from two German vwriters, cap Life and Habit, and give old Darwin the best warming that !I can manage to give him — and I think I shall manage à pretty hot one. » Le livre parut en novembre sous le titre suivant : «€ Unconscious Memory : À Comparison Between the Theory of D' Ewald Hering, Professor of Physiology at the University of Prague, and the Philosophy of the Unconscious, of Dr Edward von Hartmann; with translations from these Authors, and preliminary chapters bearing on Life and Habit, Evolution Old and New, and Mr. Charles Darwin’s edition of D' Krause’s Erasmus Darwin.

1. Cf. une allusion de Miss Savage « goading Darwin into madness », M. I,

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