Numéroté : Op. 5. London, David Bogue
Une assez curieuse épigraphe, bien dans la manière de Butler, est placée en tête de l’ouvrage. Elle comporte deux citations. La première est extraite d’un article paru en 1803, dans la toute récente Edinburgh Review, sur les découvertes du physicien Young; le critique y malmenait durementile savant, et refusait toute valeur à ses travaux; la seconde, datée de 1880, constate que Young, méconnu de ses contemporains était un précurseur dont les vues avaient fini par s'imposer universellement. La morale jaillit ironiquement du choc de ces deux paragraphes; elle proclame la foi absolue de Butler dans son avenir et dénonce la sotte injustice de ses ennemis.
La phrase citée plus haut distingue assez exactement les trois éléments dont se compose Unconcious Memory. L'auteur débute par une agressive récapitulation des étapes successives de sa polémique avec le Darwinisme, en une suite de quatre chapitres courts, mais substantiels, où son ironie vindicative se donne libre carrière. Il pose en principe qu'aux alentours de 1859 les anciens évolutionnistes étaient parfaitement inconnus, mais laisse entendre que Darwin était moins ignorant et plus habile que la masse du public. Il l’accuse d’avoir obscurci la question de l’évolution par des confusions volontaires dont il profitait sans scrupule. Il jalonne ensuite avec précision la voie que suivit sa propre réflexion : comment le problème tout théorique du mécanisme le conduisit à une conception moniste de l'univers; comment il écrivit Life and Habit, et, s’éloignant de plus en plus de Darwin, remit celui-ci à sa véritable place dans Evolution, Old and New; comment enfin Darwin, dans son dépit, s’abaissa Jusqu'à des machinations indignes d’un véritable savant. Les plus légers tournants de cette dernière affaire sont décrits avec minutie et netteté, en des termes qui rappellent souvent de fort près ceux même des lettres échangées. Le ton en est ensemble sérieux et ironique, parfois visiblement injuste dans sa dureté. Butler, avec un plaisir manifeste, oppose l’un à l’autre Charles Darwin et Krause, ses ennemis. Il raille âprement les mots, les expressions, où il a cru reconnaître l'indice d’une bévue ou d’un faux raisonnement. Le «il me vint à l’esprit! », d’allure
1. « It occurred to me », cf. Or. Sp., Introd., p. 1. « On my return home it occurred to me, in 1837, that scmething might perhers be made cut of this question by patiently accumuiating and reflecting on all sorts of facts which could possibly have any bearing on it ». Aussi, lettre de Darwin à Samuel Butler, 3 janvier 1880 (cf. ante) : « It never occurred to me to state that the article had
been modified. »
si modeste et si candide, avec lequel Darwin fait passer, croit Butler, ses démarches les plus profondément calculées, excite sa verve railleuse. I] ironise également sur ce « brief, but imperfect sketch » dont Darwin a fait précéder son Origin of Species. Le « mais », entre ces deux adjectifs qui, loin de s'opposer, se complètent et se renforcent, lui semble être une naïveté où se dissimule une rouerie; cette malheureuse expression le met si fort en joie qu’il ne peut se tenir de la citer dix fois en deux chapitres, au risque d’abuser. Ailleurs le ton devient grave et insultant ; il avoue qu’il a perdu tout respect pour Darwin comme pour son œuvre!, et l’accuse brutalement de cynisme, d’impudence?. La critique se fait plus âpre, plus virulente, à mesure que s’évoquent des incidents plus récents. On sent que la blessure est encore à vif. Butler a voulu rendre coup pour coup, et atteindre en Darwin, non seulement le chef d’une école scientifique, mais aussi la personne morale. Le portrait que dessinent ces atrabilaires chapitres est assurément celui d’un personnage hautain, dédaigneux des petits écrivains qu'il pille et écrase dans sa marche à la gloire. Mais le lecteur reste assez peu convaincu ;ilexcuse, dans une large mesure, la fougue irritée de Butler; mais toutes ces flèches décochées d’une plume adroite et vibrante sont sans grand effet parce qu’elles ne touchent nul point vital; ni le bloc de la doctrine, ni l’œuvre de patience accomplie par Darwin ne sont ici entamés. Quelqu'un, un jour, traitera Butler de « Banderillero® ». L'image ici paraît juste. Ce genre de critique provoquée par les incidents du jour est à sa place dans les colonnes de la presse périodique. La tumultueuse activité littéraire et scientifique des années 70 remplit journaux et revues de « letters to the editor » où se livrent, parfois âprement, d’interminables ou futiles polémiques. La moindre hypothèse offerte, le plus petit fait exposé, le plus bizarre animal décrit, soulèvent à n’en plus finir discussions, réserves, mises au point et revendications, où savants, professeurs et lecteurs argumentent avec passion. Mais le livre, œuvre de longue haleine, ambitieuse de pérennité, suppose un détachement du présent et une amplitude de propos qui laissent peu de place à ces ébullitions éphé-