‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 83 sur 255 · Unc. Mem, ch. IV, pp · texte numérisé non relu

Unc. Mem, ch. IV, pp

2. 5 chapitres seulement sur 13, mais 94 pp. sur 186 (édit. 1922, J. Cape).

nous étonner chez lui, mais aussi peut-être un signe de hâte ou d’impuissance. Ses travaux biologiques, si l’on y réfléchit, ne se distinguent ni par l’ampleur, ni par la force. Life and Habit même, qui est de tous ses ouvrages sur l’Evolution le plus personnel et le plus longuement médité, ne fait pas exception. Unconscious Memory contient une matière qui légitime peut-être l'ambition de l’auteur, mais dont la disposition et l'ordonnance échappent à tout souci littéraire ou esthétique.

Quant aux conclusions personnelles de Butler, qui constituent le troisième chef d'intérêt de cet ouvrage, elles sont, comme 1l convient, rejetées à la fin. Deux chapitres contiennent l’exposé de certaines objections que l’on pourrait élever contre la position Hering-Butler. Un seul chapitre les réfute. Il commence en ces termes : « To meet the objections in the Lwo foregoing chapters, I need do little more than show that...» On surprend ici un aspect de la cogitation butlerienne assez curieusement analogue à une phase que nous avons déjà relevée dans The Fair Haven, avec cette différence que dans l'ouvrage de 1873 la démarche était volontaire et ironique, tandis qu'ici elle est le résultat d’un entraînement inconscient. Butler, en présence d’un obstacle, s'arrête patiemment à le contourner, eb n’hésite point à employer, pour ce faire, le temps et la peine nécessaires. Il possède à un très haut degré la faculté de comprendre le point de vue d’autrui!, de s'installer par la pensée au cœur même des objections soulevées, de les faire vraiment siennes pendant qu’il les expose. Les arguments de l’adversaire sont présentés avec une logique, une bonne foi, et presque, dirait-on, une conviction qui ne vont pas sans danger, car leur réfutation, parfois, semblera moins vigoureuse ; revenu à son opinion depuis longtemps éprouvée, Butler fait un effort moindre; il est plus sommaire, moins appliqué, parce que le fondement principal de son adhésion à l’idée a cessé d’être un raisonnement pour devenir un foi. Dans The Fair Haven, Butler avait failli opérer à l'encontre de son dessein ironique, en mettant trop de vérité dans sa caricature. Ici, le risque est du même ordre. Les objections qu'il offre sont

1. Nous entendons ceci sur le plan de la spéculation philosophique ou de la discussion scientifique : car dans le domaine de la simple psychologie, cette faculté de voir clairement le point de vue d'autrui lui a parfois fait étrangement défaut.

plausibles : pourquoi recourir à une mémoire hypothétique, impossible à démontrer ? elle n’ajoute rien à la constatation de ce fait que les mêmes causes produisent les mêmes effets, Elle change seulement la lettre qui désigne l’inconnue. La réponse de Butler ne montre aucun embar:as; on l’y trouverait même trop à son aise. On devine que cette « fusion! » des phénomènes de l’héridité et de l'instinct spécifique avec ceux de la mémoire éclaire pour lui considérablement le fonctionnement et la marche même de l’univers, et en facilite la compréhension intuitive. C’est du reste ce qu’il s’efforce de mettre en lumière : son hypothèse supprime d’irritants pourquois, elle présente la vie des êtres et celle des générations sous un jour nouveau et plus acceptable. Son raisonnement d’allure scolastique, mais tempéré par un bon sens toujours en éveil, procède par comparaison, par analogie, en construisant à mesure une explication qui épouse ingénieusement la courbe et la succession des phénomènes. On dira sans doute que c’est bien là la caractéristique des démonstrations biologiques, et que l’histoire naturelle n’est pas une science ‘réductible à la logique d’un raisonnement quasi-mathématique. Il n’en reste pas moins que la thèse de Butler ne cherche guère à dissimuler le caractère tout philosophique, tout spéculatif de ses bases ; la documentation stricte, l’observation, l’expérimentation patiente et rigoureuse y ont une place de servantes. Il ne les tient d’ailleurs que de seconde main, et en quantité, en qualité insuffisantes, chose que les savants de laboratoire pardonnent difficilement?. C’est toute une théorie de la vie que Butler a conçue; peu lui chaut au fond, bien qu’il s’arrête un instant à cette idée ébauchée par Hering, que la mémoire se . rédui se ou non à des vibrations?; ce qu’il croit avoir trouvé

1. Expression souvent usitée par Butler. Voir plus bas, chap. XIX.

2. Le critique de la Si. James's Gazelle (2 déc. 1880) lui reprocha d'essayer de traiter un sujet biologique au moyen seulement « d’un peu de bon sens et d’un grand mépris des faits ». Il louait son « intuition » qui lui permettait de découvrir de temps en temps, par hasard, « une idée lumineuse ». Butler, ajoutait-il, pourrait devenir un savant de haute valeur s’il se donnait la peine d’étudier de très près et à fond les sciences naturelles,

Cf. aussi Unc. Mem., p. 58, où Butler se défend d’être « métaphysique » — et comparer l'attitude de Hering, Unc. Mem., pp. 63, 64.

3. En 1885 Butler s’attribuait la paternité de cette hypothèse : « I was alarmed by this suggestion and fathered it upon Prof. Hering who never, that I can see, meant tosay anything of the kind, but I forced my view on him, as it were, by takind nold of a sentence or two in his lecture, on Memory as a Universal Function of Organised Maiier, and then connected memory with vibrations. » N. B,, p. 66

depuis Life and Habit, c’est la clef d’une interprétation et d’une organisation du monde biologique; elle s’impose à lui avec l'évidence d’une foi. « The battle », dit-il au dernier paragraphe de sa conclusion, «is one of Sreator importance than appears at first sight. It is a battle between teleogy and non teleology, between the purposiveness and the non-purposiveness of the organs in animal and vegetable bodies ». Butler, qui n'avait pas l’habitude de se leurrer de grandes phrases, voyait juste en replaçant toute cette agitation faite autour de nom de Darwin dans un conflit qui dépassait un livre, une théorie ou même une époque. Il comprenait que la bruyante et sensationnelle victoire du darwinisme n’était qu’une phase, la plus importante peut-être des temps modernes, mais non la dernière, du conflit entre deux tendances et deux besoins contradictoires de l’esprit humain. Sa propre réaction était vive et nette. Au déterminisme mécanique, aveugle, que semble imposer la théorie de la sélection naturelle, il opposait une interprétation spiritualiste de la vie qui annoncait, à trente ans de distance, certains des aspects de la philosophie bergsonienne.

La publication d’Unconscious Memory remit la vieille querelle sur le tapis des Darwin. Fallait-il ignorer cette nouvelle attaque, plus précise, plus dure que les autres? Le parti du silence était-il toujours le meilleur? Les mêmes palabres réunirent les divers membres de la famille, le même conflit d'opinion les partagea. Francis Darwin donnait à son père le conseil modéré et juste de faire insérer dans son Erasmus Darwin, un feuiilet expliquant que l’article de Kosmos avait été remanié et augmenté. Ainsi la responsabilité de l’auteur aurait été couverte, sinon aux yeux de Butler, du moins vis-à-vis du public. Mais l’autre camp s’opposa à ce moyen terme, qui lui paraissait sans doute humiliant. Comme pour l'incident précédent, Darwin, toujours souffrant et fortement ému par les proportions que prenait cette polémique, demanda conseil à un tiers, s’engageant à le suivre. Leslie Stephen, à qui il s’adressa, lui recommanda, comme l'avait fait Huxley, de garder le silence. Le biographe de Butler attribue ce double conseil de Huxley et de Stephen à leur incompréhension totale de la position de Butler. Mais on y devine d’autres sentiments cachés, une mauvaise volonté délibérée, une crainte sourde. Ils pouvaient redouter qu'après Butler, ou avec lui, d’autres critiques, venus des points les plus inattendus de

l'horizon littéraire, montassent à l'assaut du Darwinisme. La querelle pouvait s’élargir, la célébrité rayonnante du Maître, dont leur propre réputation était surtout un reflet, pouvait se Lernir si l’on n’y prenait garde. Il y avait donc intérêt pour eux à étouffer ces voix discordantes tout en maintenant intacte chez Darwin la façade d’une dignité hautaine que rien ne saurait entamer. On fétait précisément la « majorité » de la Bible transformiste, et c'était Huxley qui officiait!. Cette atmosphère de grandeur pédante qui irritait tant Butler s’épaississait autour du nom de Darwin, grâce aux efforts de son entourage et de ses disciples, empressés à gérer sa gloire. En ce sens, peut-être, Butler aurait-il eu raison de parler d’une conspiration. Mais c'était une conspiration toute défensive.

Butler avait espéré que son livre forcerait Darwin à descendre dans l’arène, et que les idées exposées par lui dans Life and Habit seraient à nouveau évoquées. Il fut cruellement déçu. Une note, écrite quatorze ans plus tard, nous renvoie un écho de son désarroi?. Il se demandait encore à cette date si la publication d’'Unconscious Memory avait.été une manœuvre habile. Certes, celivre était tout lecontraire d’une œuvre d’apaisement. Mais Butler espérait qu’il agirait à la manière d’un coup de cravache; ce ne fut qu’un coup d’épée dans l’eau. Son exaspération s’en accrut. Au risque de s’attirer l’agacement et l’ennui du public, il ne cesse dès lors &e le prendre à témoim de l'injustice qui lui est faite, s’expliquant chaque fois de ce ton ferme, froid et amer qui révèle l’inlassable patience d’un être désormais buté. Le 8 décembre, à la suite d’un article paru dans la Saint-James’'s Gazetle, il fait insérer dans cette même revue une lettre où il reprend pour la troisième fois l’histoire détaillée du procès. Les faits sont exposés dans le même ordre et presque dans les mêmes termes. Quelques semaines plus tard5, un numéro de Nature contenait une lettre de Krause et un article de Romanes, tous les deux sur Unconscious Memory. Krause discutait rapidement, en quatre points, les imputations de Butler. Il reconnaissait avoir lu Unconscious Memory, auquel il n’avait emprunté qu’une citation de

1. 9 avril 1880; Conférence de Huxley à la Royal Institution : « On the coming of Age of the Origin of Species ».

2. M. I, 342. Note du 6 novembre 18-4, ajoutée à une première note datée du 5 novembre 188t.

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