‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 84 sur 255 · janvier · texte numérisé non relu

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Buffon. Il excusait l’omission involontaire de Darwin. Le ton de cette lettre est parfois vif, mais cette vivacité ne dépasse à aucun moment celle d’une polémique de journaux. Le compte rendu d’'Unconscious Memory par Romanes est d’un style plus mordant ; il reproche à Butler de ne pas se cantonner dans le domaine qui seul lui convient, celui de la fantaisie httéraire; l’auteur d’Erewhon et de Life and Habit a tort de vouloir descendre dans « l’arène de la discussion philosophique ». « To this arena however, dit Romanes, he is in no way adapted, either by mental stature or mental equipment : and therefore makes so sorry an exhibition that Mr, Darwin may be glad that his enemy has written a book». Tout, du reste, est mauvais dans celui-ci : la philosophie, le jugement, le goût. La seule chose qui puisse être qualifiée de bonne y est. l’opinion de l’auteur sur lui-même. Son jugement est celui d’un enfant, et sa vanité n’est pas moins puérile; Butler est un ignorant doublé d’un arriviste, que quelques savants trop indulgents (d’ailleurs rares) ont eu tort de ne pas remettre tout de suite à sa place véritable. Mais Romanes considère comme un devoir moral de le démasquer, et le renvoie à sa peinture qu’il n’aurait jamais dû abandonner, ou, si celle-ci n’en veut pas (notons la cuisante cruauté de cette parenthèse), à ses amis les homéopathes, qui seuls le prennent encore au sérieux.

Ces violences de langage nous semblent aujourd’hui, avec le recul du temps, difficiles à admettre. Elles s'expliquent cependant dans une certaine mesure par le prestige extraordinaire dont jouissait le Darwinisme, élevé par les savants à l’intangibilité d’un dogme, et dans le public à la hauteur d’une institution nationale. Butler est exactement traité comme le serait un hérétique par des orthodoxes, ou un fauteur de troubles par des partisans de l’ordre. Des deux côtés le malentendu s’épaissit, l’exaspération s'accroît. Butler voit en ses adversaires, non peut-être des conspirateurs unis pour le perdre, mais des tarbuffes décidés à tout pour conserver leur suprématie intellectuelle. De leur côté, les transformistes darwiniens s’irritent des attaques de Butler, de sa franchise ingénue qu’ils attribuent à l'incapacité, de sa hardiesse qu’ils jugent offensante, et de son obstination où ils voient le signe d’une ambition désordonnée. Si leur chef, drapé dans sa dignité, a pris le parti d'observer un silence hautain, ils l’approuvent, mais ils ne sont pas liés par sa décision, et c’est leur

devoir de militants de faire bonne garde, de repousser toute manœuvre. Au reste, Butler ne refuse pas le combat; il le Cherche au contraire, et puisque Darwin se dérobe, c’est à sa garde qu’il s’en prendra désormais.

Sa riposte à la lettre de Krause et à l’article de Romanes ne fut pas longue à venir. Mais il dut batailler pour qu’on lui accordât le bénéfice de son droit de réponse. Le rédacteur en chef de la revue refusa d’abord, en effet, d'insérer la lettre qu'il lui avait fait parvenir, alléguant qu’elle contenait des attaques contre Darwin!. La raison, en vérité, est surprenante; les termes de Romanes étaient assez vifs, sa critique assez cuisante, pour que nul ne pût dénier à sa victime le droit de se défendre. Butler, bien décidé à ne pas se laisser faire, agit avec une rapidité extraordinaire. Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées qu'il avait pris conseil de son avoué et envoyé à MM. Macmillan et C0, éditeurs de la revue, une lettre comminatoire les menaçant, si satisfaction ne lui était pas donnée, de poursuivre l’affaire en justice. L'effet fut immédiat : le 3 février, une semaine seulement après les articles de Krause et de Romanes, Nalure publiait la réponse de Butler. Il y raille une fois de plus le « it never occured to me » de Darwin; il se défend contre les imputations de Romanes, en passant ostensiblement sous silence ses écarts de langage ; il discute point par point les explications de Krause, se refusant toujours à croire que |’ « omission » de Darwin ait pu être involontaire, et termine par un paragraphe d’amère généralisation où il fait appel à l’esprit de bonne foi et d’honnêteté intellectuelle qui doit être la règle parmi les savants et qui fait cruellement défaut à certains. La prose de Butler, malgré une vive chaleur dans la discussion, est d’une tenue et d’une retenue qui contrastent avec les sarcasmes et la désinvolture du dédaigneux Romanes. Son sang-froid cependant recouvrait et protégeait une blessure profonde. S'il ne rendait pas Darwin lui-même responsable de cette nouvelle aventure, il sentait bien que tous ses séides, critiques, disciples, éditeurs inféodés à sa gloire tyrannique, ne faisaient pas de commune mesure entre le Maître et ceux qui avaient le mal-

1. Butler eut plusieurs fois l’occasion de se plaindre du mauvais vouloir des directeurs de Revues. En 1880, L’Athenaeum et l Academy refusèrent d’«annoncer » selon l’usage la publication d’Unconscious Memory et deux ans après celle d’Alps and Sanctuaries. Cf. M. 1, 404 (lettre Samuel Butler).

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heur de n’être point orthodoxes. Les roquets aboïent, semblaient-ils dire, mais la caravane passe. Or Butler s'était donné à tâche d’entraver ou de ralentir, dans la mesure de son possible, la marche de cette caravane-là.

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