Datée du 21 avril
2, Cf. une autre allusion, mais ironique, à la « happy simplicitv » de Darwin Luck or Cunning?, p. 223.
pour respecter l'opinion moyenne de leur public. Mais Darwin disparu, une succession s’ouvrait; sans doute Romanes restait, selon l'expression anglaise, «l’exécuteur littéraire » de son Maître, qui lui avait confié la publication de ses manuscrits inédits. Mais Romanes n’était auprès de lui qu'un petit personnage, un disciple parmi maint autre. Le darwinisme prêché par lui et par eux perdait de cette allure irréfutable que lui conférait jusqu'alors, comme une preuve tangible, ja présence vivante de son créateur. Les revues qui avaient un moment refusé d'annoncer la publication des livres de Butler se remirent à le faire avec bonne grâcet. Ce n’était point que ses idées fussent en plus grande vogue. Mais le champ de la discussion, sur lequel ne planait plus la grande ombre, était redevenu libre, et tous les hommes, toutes les doctrines, pouvaient désormais s’affronter. Ainsi Butler put croire que l’heure était enfin venue où il allait se faire entendre, et, de fait, nul ne cherchera plus à étouffer sa voix. Mais il ne semble pas avoir tiré lui-même de ces nouvelles perspectives tout le parti possible. Il ne saura pas abandonner son attitude obstinément polémique; il ne pourra pas élargir et assurer sa prise sur le public en lui présentant des œuvres plus sereines, plus détachées des luttes du passé, comme s’il craignait encore d’être pillé, d’être écarté; il ne saura pas laisser passer sans une réponse où gronde encore de la rancune la moindre allusion à ses démêlés avec Darwin au sujet du livre de Krause. Encore ses lettres aux journaux, ses essais, ses livres ne sontils que l’extériorisation d’une mauvaise humeur dont ses carnets de notes nous ont révélé qu’il ne cessait de la ruminer. Mais qu'il la tint secrète ou qu'il la dévoilât au publie, une telle attitude d’esprit était peu favorable à l'élaboration et au succès d’un ouvrage de science. Il n’eût fallu à Butler qu’une perspicacité plus prompte, et une dose d’équanimité à vrai dire presque stoïque, pour dénouer à ce moment tous les liers qui tenaient les différentes étapes de son œuvre philosophique accrochées aux désagréables contingences qui avaient présidé à la naissance de chacune; il eût pu alors, reprenant, rassemblant solidement sa pensée en la couronnant dans une construction unique?, tenter le coup magistral d’éclipser les pâles successeurs de Darwin et de renouer, par-dessus la tête
1. En 1884, The Athenaeum el The Academy {cf. p. 193, note), annoncèrent les Seleclions from Previous Works.
?. Avec Luck or Cunning ?
de celui-ci, mais en profitant de son laborieux travail, la tradition lamarckienne. Le moment était propice. Certains indices, qu'il était prompt à relever lorsqu'ils parvenaient à sa connaissance, montraient que le public et les savants euxmêmes, le premier à sa manière moutonnière et sans en avoir clairement conscience, les seconds par une évolution hypocritement ménagée, ne se satisfaisaient déjà plus de l’étroit déterminisme de la sélection naturelle! Il y avait place pour une interprétation vitaliste de l’évolution, où la psychologie et la méditation métaphysique eussent joué leur rôle. C’est précisément ce que pouvait apporter Butler, avec un peu plus d’ampleur dans son dessein et un caractère moins prompt à s’échauffer. Il ne sut pas, ou ne put pas, saisir l’occasion qui s’offrait.
Son ardeur combative et son désir opiniâtre d’avoir le dernier mot vont l’entraîner jusqu’en 1887 à de multiples escarmouches où il cherche noise à tous ceux qui lui semblent conspirer avec l'ombre de Darwin pour prolonger son erreur et son injustice : Romanes, Lewes, Grant Allen, Spencer, Ray Lankester, Krause, Francis Darwin. La querelle va se disperser, mais elle ne prendra pas plus de grandeur : elle gardera un caractère personnel sans s'élever jusqu’à la hauteur d’un débat d'idées ou d’une discussion scientifique. L’enjeu en est, le plus souvent, moins le bien-fondé d’une thèse que l’attribution de sa paternité. Romanes étant le successeur officiel de Darwin, c’est lui surtout que Butler va harceler. En janvier 1884, il écrit dans l’Afhenaeum une lettre où il
1. Vingt jours à peine après la mort de Darwin, Huxley, écrivant à Romanes, critiquait le ton trop grandiloquent de l'éloge funèbre ue celui-ci préparait pour Nature : « I am not likely to take a low view of Darwin'’s position in the history of science, but I am disposed to think that Buffon and Lamarcx would run him hard in both genius and fertility. In breadth of view and in extent of Enowledge these two men were giants, though we are apt to forget their services » (Lettre Huxley à Pomanes, £ mai 1882 : cf. Huxley : Life und Letïliers, II, 317). Huxley, avant l’Origine des Espèces, était très sceptique au sujet de l’Evolution; il prisait peu Lamarck. Le livre de Darwin l’avail converti au transformisme et il s'était fait, selon ses propres paroles, « le bouledogue de Darwin », ou, selon celles de Darwin, « son représentant général », exercant son activité sur trois points : a) vulgarisation de la doctrine; b) défense contre les critiques; c) approfondissement et résolution de quelques difficultés.
Il est curieux de constater que ce savant, que &utler rangeait au nombre de ses « ennemis naturels » (M. I, 385), et en lequel il voyait uniquement un encenseur hypocrite de Darwin, passe facilement aujourd’hui pour un champion de la liberté de pensée et de parole. Cf. les Hualey Memorial Lectures, 1915-1932, publiées en 1932, et une phrase du compte-rendu de ce volume dans le Times Literary Supplement, 15 septembre 1952 : « To Huxley, above all the Victo rians, the twentieth century owes the liberality, some might say the licence accorded to its expositors in every department of thought ».
l’'accuse d’avoir donné une fausse référence et commis une erreur en attribuant à Kingsley un article important dans une revue (Nature) qui en fait n’existait pas encore. En mars de la même année, publiant un volume d’ « Extraits » de ses propres œuvresi, il y ajoute des « Remarques » sur un livre récent de Romanes, L’Evolutlion mentale chez les animaux. Tout dans cet ouvrage de Butler est plongé dans l'actualité; la préface rappelle la lettre à l’ Athenaeum du mois de janvier précédent, avec une sorte d’ultimatum ; un post-scriplum collé au dernier moment dans les exemplaires du livre déjà imprimés et reliés, enregistre une rectification de Romanes parue le même jour (7 mars). Les « Remarques » ne sont qu’une phase de Ha bataille; Butler y tâche de montrer que non seulement Romanes, mais aussi Darwin, à la fin de sa vie, tendaient à adopter des vues sensiblement voisines des siennes sur la mémoire et l’hérédité. Et la question surgit d’elle-même : pourquoi, dans ce cas, avoir si longtemps essayé d’étouffer l’« outsider »? En même temps, la polémique avec Romanes se poursuit dans l’Athenaeum, où un écrivain anonyme, rendant compte de Mental Evolution in Animals, avait accusé son auteur de dépouiller Butler sans consentir à l’avouer. Une correspondance assez passionnée s'engage à ce sujet entre Romanes et le rédacteur anonyme. Butler ÿ prend part, Ray Lankester et Herbert Spencer y sont mêlés. Malgré les coups reçus, et certains étaient fort durs, rien ne pouvait mieux servir le juste amour-propre de Butler. Ses idées du moins étaient discutées : cela leur conférait une importance. Ces ombres de victoires partielles lui donnaient l'impression qu'il gagnait du terrain, et légitimaient son acharnement. Une note qu’il écrivait en 18852 le montre tout bouillonnant d'esprit belliqueux, et peu disposé à déposer les armes. La même année parut à Leipzig un livre d’Ernst Krause sur Charles Darwin. Krause y faisait longuement allusion à l'incident de l’Erasmus Darwin et à la préface de Darwin. Le ton de cette allusion n’était rien moins que flatteur pour Butler. Ce dernier traduisit le passage de sa propre main, le faisant suivre pour son usage personnel d’un court commentaire. S'il ne crut pas devoir aller une fois encore devant
1. Selection from Previous Works, with Remarks on Mr. G. J. Romanes « Mental Evolution in Animals » and A Psalm of Montreal, by Samuel Futler 0p. 7, *rûübner and Co.