Cf, W. of All Flesh
nière strophe ramenaient invariablement des mots familiers et redoutables : « Jesus, The Lord, The Saviour »; littérature de presbytère, où s’opposaient inexorablement l’exemple du mauvais garçon, frondeur et privé de la grâce, à celui de l’enfant modèle qui, riche ou pauvre, et même anglais, étranger ou sauvage, «loves his Bible »et suit les voies du Seigneur!. Cette conception strictement disciplinaire de la formation religieuse de l’enfant n’était cependant que celle de la plupart des chefs de famille d’alors. Elle a réussi en de nombreux exemples, il faut le reconnaître, à faire des caractères nobles, convaincus et désintéressés. Ses échecs sont dus, sans doute, moins à des principes erronés qu’à une souplesse insuffisante, à un défaut d’intuition psychologique, et, pour tout dire, de véritable sympathie. Il est difficile de maintenir dans un équilibre idéal les notions d'amour et de devoir. Chez les âmes trop simples, ou trop entières, la balance penche toujours de l’un ou de l’autre côté. Chez le pasteur Butler, l’affection avait ses humeurs, ses défaillances, ses éclipses, que le devoir ignorait, et l’un ainsi semblait dévorer l’autre. L'âme de Samuel, déjà naturellement susceptible et farouche, ne put s’émouvoir, s'ouvrir à temps; elle se déroba dès le début à toute emprise profonde de cet austère didactisme ; elle n’eut pas de réactions vives, de répugnances manifestées, de révoltes ; elle fut frappée d’une passivité à ce point totale, qu’elle devait entretenir aux yeux de ses éducateurs, et aux siens propres, pendant presque vingt ans, l'illusion d’une adhésion entière. Sous l’œil même du père, l’éveil spirituel du premier âge, si facile d'ordinaire à transformer, au moins pour un temps, en véritable ferveur: se glaçait sous ce froid vêtement de piété compassée. Lorsque Samuel voudra, plus tard, faire un relevé exact de sa position religieuse, il verra crouler en poussière, d’un seul coup, tout l’édifice si consciencieusement bâti sur son âme d’enfant par un architecte soucieux de tout, sauf de ses fondations. Pourtant, un des éléments essentiels de cette éducation a joué un rôle prépondérant dans la formation intellectuelle de Butler; c’est la Bible. Ces lectures répétées des versets des
1. Il faudrait ajouter les déjà vieux ÆEvenings at home de Mrs. Barbauld (morte en 1825), et surtout les ÆElegant exlracts compilés par le Dr Knox (1752 1821), et où tous les maîtres d'école puisaient des textes de traductions en latin ou de récitations anglaises.
Evangiles ou de l'Ancien Testament, empruntant plus de solennité encore à la voix grave du pasteur, versaient dans l’âme de l'enfant à la fois des terreurs et des admirations, dont il devait garder l’empreinté ineffaçable. Certains passages le frappaient de crainte, créaient chez lui un malaise qu’entretenait la sourde conscience de l’infériorité de son zèle : ainsi les malédictions!, les ordres impérieux de ce Dieu redoutable?, ou les détails horribles des châtiments®. À d’autres instants, cette grandiose poésie agissait à la manière d’une incantation magique. S'il ne saisissait qu'imparfaitement le sens des mystérieusés paroles, son admiration croissait en raison même de son incompréhension : c’étaient les grandes visions mystiques, les voix d’en haut, les nuages qui s’entr'ouvrent, les langues de feu, les mille miracles dont le souvenir sera assez vif en lui pour lui fournir, en son âge désabusé, le mécanisme ou le décor de ses « visions » poético-humoristiques{; les paraboles avec leur touchante imagerieÿ; enfin la continuelle broderie des comparaisons, des métaphores, des images, que la Version Autorisée de 1611 a fixées en une langue tout ensemble concrète et lointaine, savoureuse et archaïque : ces « whited sepulchres », ces prêtres « clothed with righteousness », « the bread of Life », «AIL Flesh», «The Kingdom of Heaven»... Il suffit de feuilleter, par exemple, les Nofe-Books de Butler pour comprendre à quel point le symbolisme biblique a influé sur son imagination, sur son style, et jusque sur son interprétation morale et philosophique de la vie. Plus tard, ayant rejeté le contenu dogmatique de ces oripaux, il semblera vouloir leur garder obstinément une sorte de valeur magique, et cherchera à utiliser leur pouvoir d’incantation pour communiquer certaines nuances particulièrement subtiles de sa propre pensée.
En 1843, le Révérend Butler emmena toute sa famille dans
1. Par exemple : « Woe unto thee, Chorazin ! Woe unto thee, Bethsaïda ! », etc. (St Luc, 10, 13).
2. Par exemple : « For I the Lord thy God am a jealous God, visiting the iniquity of the fathers upon the children unto the third and fourth generation of them that hate me » (les Dix Commandements).
3. Par ex. : « Now this man purchased a field with the reward of iniquity; and falling headlong, he burst asunder in the midst, and all his bowels gushed out » (Acies des Apôtres, I, 19).