Cf. Alps, p
Fort, 14
cances italiennes. Sa santé, la première, y gagnait. Le climat sec, le plein air, la marche et l’exercice pratiqués sans fatigue, lui étaient au plus haut point salutaires; ses bourdonnements d'oreilles, ses maux d’yeux disparaissaient momentanément, et un bien-être physique l’envahissait, qu’il ignorait totalement à Londres. Son esprit, à son tour, se détendait, se rassérénait. Il parvenait le plus souvent à laisser entièrement de côté, pendant toute la durée de son séjour, les préoccupations littéraires et les soucis matériels qui l’obsédaient ailleurs. Certes, il n’arrêtait point, pour autant, d'observer, de réfléchir, d'écrire; mais cette activité mentale s’exerçait dans un domaine différent ; il s’intéressait aux chapelles, à leurs statues et à leurs ex-voto, à leurs peintres et à leurs sculpteurs; il notait des idées nouvelles, il mettait en train des livres nouveaux; c’est en Italie qu’il avait organisé le plan de Life and Habit; c'est à Chiavenna qu'il eut la révélation de The Authoress of the Odyssey; Alps and Sanctuaries et Ex-Volo sont nourris d'observations, illustrés de croquis, recueillis au hasard de ses excursions en Piémont. Par ce changement, non pas radical, mais appréciable, des objets de son attention, son cerveau reprenait la fraîcheur, le ressort nécessaires aux efforts et à la tension de l’année. Le bénéfice moral n’était pas moindre. Ce bain de simplicité et de franchise le réconciliait avec les hommes et avec la vie. Son âme, en quelque sorte, se désintoxiquait, rejetant des méfiances, des rancunes, des soupçons qui l’empoisonnaient. Enfin, sa philosophie même s’est abreuvée à la source italienne. Ces vacances lui étaient comme une retraite où il se détachait des conflits idéologiques, et où s’approfondissait son sens du relatif et de l’humain. La science triomphante, la religion obstinée, lui semblaient alors susceptibles de dépouiller un jour leur arrogance et de s’allier, de mêler leurs efforts, leur bonne foi, même leur foi, pour collaborer au progrès de la race. L’intellectualiste qu’il était semblait éprouver tout d’un coup l’impérieux besoin de se désintellectualiser, de se retremper un instant aux sources du sens commun et de la sagesse populaire instinctive, de reprendre contact avec la simplicité essentielle de l'être, avec ses réactions dominantes et les lois fondamentales de la vie.
Le principal fruit de cette féconde emprise d’un pays sur un homme fut la publication, en 1881, d’Alps and Sanclua-
ries of Piedmont and the Can'on Ticino!. Encore avait-il fallu, pour que cet ouvrage sortit des limbes, que son éditeur vint demander à Butler d’écrire sur l'Italie un livre qu il illustrerait lui-même?. Cette offre le séduisit. El e était flatteuse pour son amour-propre d'auteur, e& s’annonçait de plus rémunératrice, car Bogue lui promettait £ 100. Mais ce ne fut qu’un mirage : lorsqu il lui présenta son manuscrit, l’éditeur, pour des raisons obscures, se récusaÿ. Il avait sans doute espéré un ouvrage plus marchand, mieux disposé et plus cohérent : une sorte de guide littéraire étudiant méthodiquement les tinéraires et les curiosités d’une région que la pénétration de la voie ferrée allait mettre à la mode. Il dut reculer devant l’aimable désordre qui est un des attraits du livre, ainsi que devant certaines des boutades ou des digressions dont il est parsemé. Peut-être aussi avait-il regretté, après réflexion, une offre faite dans un moment de confiance étourdie à un écrivain dont la carrière semblait à cette époque définitivement barrée par une réputation détestablei.
Alpes et Sancluaires parut donc aux frais de Butler, qui y perdit plus de cent livres, et mit vingt ans à en vendre 344 exemplaires, malgré trois éditions ou réimpressions en trompel'œil. L'ouvrage, publié sans cartes ni relevés d’itinéraires, ne prétend comporter aucun ordre méthodique. L'auteur évoque d’abord, en un original parallèle, l'ombre de Shakespeare et celle de Haendel — ses deux héros — et dédie ce livre à l'Italie, sa seconde patrie. Puis les chapitres se groupent librement par régions explorées, Butler choisissant dan chacune un centre d’excursions d’où il rayonne à loisir. Ge sont d’abord (ch. II à VI) quelques coins de la Val Leventina
1. London, David Bogue, ? St. Martin’s Place, W. C. Numéroté : Op. 6. La 1re édition porte la date 1882, bien que le livre ait paru dès novembre 1881. Par une de ces roueries d’éditeur auxquelles Butler se prêtait complaisamment, cette édition fut lancée en deux impressions successives dont la seconde portait « 2e édition ».
2. Cependant Miss Savage revendiquait pour elle-même l’idée du livre : «I suggested it to you years ago ! » (Lettre à Samuel Butler, 22 juin 1880, M. I, 334). |
. Jones (M., 1, 362) dit seulement : «when Bogue saw the M.S. he declined to take the risk or pay anything. »
4. « I suspect I am at my lowest ebb now », écrit Butler lui-même le 31 janvier 1882 (lettre à Miss Savage, M.. I, 367). Mais il espérait «a gradual reaction ».
5. Premiére et « seconde » édition (1881), 1882. Réimpression par Longmans
and C°, 1890.
212 ISAMUEL BUTLER
autour de Faido. Puis (VII à XI1), le monastère de Sammichele et la petite ville de San Ambrogio qui le dessert, à 30 km. de Turin, sur la ligne de Modane. Ensuite, Lanzo et Viu, villages montagnards situés à peu de distance de la frontière française (trois chapitres). Il se transporte alors à Bella (environ 70 km. au nord-est de Turin), d'où il va visiter les sanctuaires d'Oropa et de Gaglia, excursions aujourd’hui classiques (XV, XVI, XVII). Vient ensuite (XVIII, XIX) la description de quelques villages sur la route du Petit St-Bernard à quelques heures de Bellinzona. Dans les trois chapitres sui vants, le centre de rayonnement est Mendrisio, petite ville au nord de Côme et de Varese. Enfin dans une randonnée plus longue, en quatre étapes, Butler, par Varese et le Lac Majeur, gagne Locarno et, remontant la jolie vallée de la Maggia, pousse jusqu'à Fusio, minuscule village qu'il aime entre tous les autres parce que la montagne y est belle, et que le patron de l'auberge est son ami?.
Le livre est orné de dessins. La majeure partie d’entre eux sont dus au crayon de Butler lui-même. Ge sont des croquis au détail fouillé, au trait méticuleux, où les lignes du paysage sont analysées et réparties avec précision, où le détail architectural est reproduit avec la fidélité un peu écœurante de la photographie. Les plans sont en général énergiquement marqués; mais les ombres restent plates, sans profondeur et sans mystère. Les seules simplifications auxquelles l'artiste se soit résigné sont celles des plans lointains, imposées par la nécessité. En somme, ces dessins sans âme ne sauraient être que des reproductions documentaires. Les autres artistes qui ont contribué à l'illustration sont énumérés dans la préface : Charles Gogin, qui peupla de personnages les paysages de l’auteur: H. F. Jones; un écolier italien; signor Gaetano Meo; enfin, un amateur dont Butler regrettait d’avoir oublié le nom, mais que nous avons pu retrouver : cet « Italian Gentleman » était en réalité un jeune peintre suisse nommé
1. Dans l'édition définitive de 1913, le chapitre IX (« Reforms instiluted at 8, Michele in the year 1478») se trouve rejeté en appendice à la fin du livre. D'autre part, un chapitre supplémentaire, tiré des cahiers de notes de Butler, a été ajouté (Fusio Revisiled).
2. « For the convenience of avoiding explanations, I have treated the events of several summers as though they belonged to only one... Varallo requires a work to itself; I must, therefore, hope to return to it on another occasion. »
Preface.
Albert Franzoni!. Il est curieux de constater combien Ja méthode de Gogin et celle de Butler, tous deux élèves du même maître, Heatherley, de même que celle de Jones, surtout élève de Butler, se ressemblent étroitement : on retrouve dans leurs dessins respectifs le même désir de fidélité à l’objet, la même myopie, la même absence de personnalité, qui contraste si vivement avec le brio de la partie narrative et la malicieuse originalité d’un texte presque tout en boutades, en apartés et en digressions.
Un des détails qui donnent à ce livre sa physionomie particulière, c’est l’abondance des citations musicales dont il est parsemé. Tantôt l’auteur veut seulement retrouver les vocalises d’un oiseau, l’appel d’un paysan, le carillon d’un campanile, ou une bouffée de chant d’orgue s’échappant par la porte entr'ouverte d’une église. Alors la notation musicale est de lui. Aïlleurs, il fait appel à son auteur préféré, Haendel; dans ce cas, au lieu d’imiter ou de traduire, il compare, essayant d’éveiller l’écho d’une sensation, d’une impression, d’une émotion, par le chant d’un passage approprié. C’est ainsi qu'il tente de suggérer le murmure ininterrompu d’un torrent de montagne?, et les fossettes limpides d’un ruisseauÿ; ailleurs, gageure plus risquée, il cherche à évoquer, une scène de paisible béatitude, où de paresseux villageois, haut perchés dans les branches des cerisiers, se gorgent de fruits en silence. Parfois le procédé s’affine, devient subtil à l'extrême : il prétend traduire, en un endroit, la notion d’une vallée qui n’est « ni trop haute, ni trop basse, ni trop grande, ni trop
1. M. Albert Franzoni (né en 1857, mort en 1931) venait alors d’entrer à l’Académie Royale de Brera, à Milan. Il obtint en 1900 une médaille de bronze au salon de Paris. Dans une lettre qu’il nous écrivit en 1926, il tentait de préciser, sans y parvenir bien, les circonstances de sa première rencontre avec Butler. En tout cas il affirmait l'avoir vu «une ou deux fois » dans le Tessin, «et lui avoir fait quelques dessins ou croquis pour un ouvrage qu’il doit avoir fait sur les Racines (?) des Alpes ». Butler, disait-il, vint aussi le voir à son passage à Milan. M. Franzoni le présenta à sa famille, en particulier à ses deux frères Filipo et Louis. Les souvenirs personnels de ce dernier sont particulièrement intéressants. Nous n'avons pu avoir confirmation du détail signalé par Samuel Butler (Alps., p. 136), à savoir que ce « young gentleman ».. « was writing a book upon this neighbourhood, and was going to illustrate it with his own drawings ». Le livre s’il fut projeté, ne fut jamais publié. La seule œuvre de M. A. Franzoni parue en librairie est un recueil de planches intitulé : Aqueduc ou Bisse de Savièze (Eggiman, Genève, 1894); ce sont des croquis illustrant certains coins du Valais.