‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 96 sur 255 · Alps., p · texte numérisé non relu

Alps., p

petite », en un mot «une vallée montagnarde idéale! ». On pourra penser que Butler ici, sans le vouloir, se parodie luimême : une impression aussi schématisée, aussi abstraite, peut-elle, en vérité, s'exprimer en termes de musique? Une intention railleuse pourrait seule justifier ces lignes aux yeux du lecteur raisonneur; elle n’apparaît pas formellement. Mais que ce lecteur se méfie; pour fluide et dilué qu'il soit, l’humour forme le sang même du livre. Il n’y a pas loin de cet exemple à un autre passage, où un souvenir musical clôt une vision à la fois poétique et funambulesque : Butler a rêvé qu’un cirque de collines s’est changé en un amphithéâtre rempli de musiciens et de chanteurs; en revenant à lui, il lui semble encore entendre le piétinement des foules immenses qui s’écoulent et dont il scande et accompagne la retraite par divers mouvements d’un concerto d'orgue. Ainsi compris, cet expressionnisme musical évite de devenir un procédé et conserve le charme d’une comparaison hardie, mais spontanée, jetant un pont éphémère entre deux étages différents de l'esprit. :

Alps and Sancluaries est peut-être le livre où l’on peut le mieux déchiffrer le vrai visage de Butler. Shakespeare et Haendel, l’art, son métier, son évolution, ses pontifes, la mo= rale et la religion, la raison et la foi, l’évolution et les darwinistes, le mensonge et la vérité, le «shock » et le « crossing », « gnôsis » et « agapè? » : ses idées les plus chères, tous les contours de sa personnalité, toutes les ressources de sa culture, toutes les facettes de son humeur, de ses goûts et de ses répugnances s’y trouvent peu ou prou reflétés. Cependant, au delà de ces révélations, derrière cette intimité, malgré la sincérité du « je », la désinvolture des allusions personnelles, et, malgré le sourire et malgré les boutades, le lecteur susceptible s'imagine sentir une réserve; il lui semble que tant de lucidité abrite une ombre flottante et fugitive; que l’auteur se dérobe à l’étreinte, qu’il livre tout de lui-même, sauf un secret essentiel. Cest peut-être à cette impression de déception que fut dû l’accueil incertain et parfois désagréable que rencontra Alps auprès des critiques, plus encore qu’au souvenir de la mystification d’Erewhon. Dans Erewhon le dessin de l’auteur se justifiait ; il était couvert par le grand nom de Swift.

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