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CHAPITRE SIXIÈME

Association des marchands de Saint-Malo et de Rouen.—[Le maréchal de Thémines nommé vice-roi à la place de Condé.—Son entrevue avec Champlain. — 11 expose ses griefs au roi et à la chambre de commerce de Paris.— Projets qu’il entretient au sujet de Québec. — Ses efforts du côté de la Compagnie de Rouen.— Composition hétérogène de cette compagnie.— Intervention du roi. — Le duc de Montmorency nommé vice-roi de la Nouvelle France. — Champlain part pour le Canada, avec la lieutenance du vice-roi.

Champlain avait beaucoup trop compté sur l'influence du prince Henri de Condé, lorsqu’en 1612, il le vit succéder au duc de Soissons, comme vice-roi de la Nouvelle France, Ce personnage devait être un embarras et une occasion de troubles plutôt qu’un ami de la colonisation du Canada.

Champlain avait réussi, deux ans plus tard (1614), à former une association de marchands de Saint-Malo et de Rouen, qui investirent un assez gros capital pour soutenir l'établissement de Québec. Ses principaux membres étaient: Francois Porée, Lucas Legendre, Louis Vermeulle, Mathieu D’Insterlo, Pierre Eon, Thomas Cauchon, Pierre Trublet, Vincent Gravé, Daniel Buyer et Corneille de Bellois (1). Cette compagnie reçut du roi tous les privilèges dont elle avait besoin. La constitution lui accordait onze ans d'existence. Elle s’engageait à entretenir l'habitation de Québec et un fort, à bâtir de nouveaux forts, si nécessaires, à solder de ses deniers les

(1) Registre municipal de Saint-Malo, 22 novembre 1612.

dépenses d’un corps de missionnaires, et enfin à *nvoyer au Canada des artisans, des laboureurs et des ouvriers. Le prince de Condé devait toucher comme émoluments une somme annuelle de trois mille livres, C’était payer bien cher l’incurie dont ce personnage fit preuve à l'égard du Canada. Une des conséquences rigoureuses de cette clause fut que les marchands, pour se rembourser de leur mise de fonds, négligèrent de venir au secours de Champlain, comme ils s’y étaient formellement engagés par l’arrangement intervenu entre eux et le vice-roi de la Nouvelle France.

L'avenir de la colonie se trouverait donc compromis par l'inouciance et l’avidité. Un nouvel obstacle devait paralyser les efforts de Champlain. On était alors en pleine régence. Les princes du sang travaiilaient, Condé à leur tête, à renverser du pouvoir l'italien Concini et sa femme, qui avaient l'appui de la reine-mère. Le premier de septembre 1616, elle fit arrêter le chef de la ligue, et l’envoya d’abord à la Bastille, puis à Vincennes. Pendant cet emprisonnement, le maréchal de Thémines (1) fut investi de ses fonctions, et il reçut de la reine le titre de lieutenant du roi pour la Nouvelle France, Un intrigant, dont Champlain tait le nom, mais qu'il est aisé de reconnaître sous le voile de l’anonyme, et qui n’était autre que Daniel Boyer, courut glisser à l'oreille du maréchal de Thémines que la compagnie des marchands consentirait à lui payer cinq cents écus de plus qu'a: prince de Condé, pourvu qu’il le nommât son secrétaire et lui accordât quelque compensation en échange de ses renseignements, Thémines toucherait 4,500 livres au lieu de 3,000. Apprenant qu’on voulait le frustrer de ses appointements, Condé

(1) Pons de Lauzière, marquis de Thémines, sénéchal de Quincy, naquit vers 1552, et mourut en 1627. Il reçut le bâton de maréchal en 1616, et fut nommé gouverneur de la Bretagne, en 1627, l’année même de sa mort.

informa les marchands qu’il prétendait retirer son salaire. D'un autre côté, M. de Villemenon, intendant de l’amirauté, réclamait les 3,000 livres pour les employer au soutien de la colonie ; “ ce qui eût été très raisonnable,” s’écrie Champlain,

En attendant que cette malheureuse chicane vint à se débrouiller, Champlain continua de s'occuper des intérêts de la colonie. A son point de vue, elles primaient toutes les réclamations de personnages qui se querellaient pour soutirer de la compagnie les 3,000 livres qu’elle avait généreusement allouées au prince, D’abord il remontra aux marchands qu'ils ne remplissaient pas leurs engagements, surtout en ce qui se rapportait à l'envoi des familles aptes à défricher les terres du Canada. Pierre du Guast, sieur de Monts, qui était resté l’un des sociétaires de la compagnie de Rouen, écouta les plaintes de son ancien lieutenant, et, dans le but de remédier aux griefs dont il avait par devers soi un fidèle exposé, il rédigea un certain nombre d'articles, par lesquels la compagnie s’obligeait à fortifier Québec sans plus de retard et à lui donner des muniticns et des vivres pour deux ans. Tout ce beau zèle vint échouer devant l’indifférence générale,

Un contretemps, d’une nature plus personnelle cette fois, attendait Champlain, au moment de son départ d’Honfleur pour le Canada, en 1617. Le fameux Boyer, qui semble avoir été le mauvais génie de la compagnie des marchands, lui fit signifier un arrêt de la cour du parlement lui enjoignant de se désister de sa charge de lieutenant du vice-roi, vu qu’aucun des intéressés dans la querelle dont 3,000 livres étaient l'enjeu, ne toucherait cette somme, la compagnie ayant décidé de supprimer tout émolyment au vice-roi du Canada, Comme tous ces démêlés n’intéressaient Champlain qu’à demi, il ne fit aucun cas du protêt de Boyer, et il fit voile pour l’Amérique.

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A son retour en France, à l’automne de l’année 1617, Champlain se rendit chez le maréchal de Thémines, qui avait réussi, dans l'intervalle, à se faire accepter comme viceroi, sans bénéfices. Le favori de la reine pouvait, en vertu de ses nouvelles fonctions, imprimer une vigoureuse poussée aux affaires du Canada. Champlain voulut l’intéresser à son œuvre de prédilection. Résolu de frapper un grand coup pour obtenir l’aide dont il ne pouvait se dispenser, à moins qu’il ne consentît à voir ruiner un labeur de dix ans, le fondateur de Québec expliqua au maréchal le peu de progrès opérés dans la colonie, Bon gré mal gré il fallait sortir d’une impasse qui eût semblé sans issue à tout autre moins pénétré que luimême de l'excellence de son entreprise, Comme nous venons de le constater, les difficultés surgissaient de toutes parts, nombreuses, presque inextricables, les grands de la cour se disputant les écus de la compagnie; les Bretons, dont on sait le proverbial entêtement, revenant à la charge avec leurs prétentions surannées au commerce libre des pelleteries, pour leur province, à l'exclusion des autres; les marchands euxmêmes refusant de risquer de nouveaux capitaux pour le peuplement de la Nouvelle France : bref, Champlain se trouvait en présence d’une montagne d'obstacles qu'il importait de franchir avant de songer à retourner à Québec.

L'année 1618 s’ouvrait donc peu souriante et pour la colonie et pour son fondateur. Que faire dans de telles conjonctures ? Hésiter ou temporiser pouvait compromettre tout succès. Champlain commença par s'adresser au roi et à son conseil, puis à la chambre de commerce,

Au roi il expose que la France devra retirer de grands avantages de la ciuisation du Canada, pourvu qu’elle y envoie des bras pour exploiter ses richesses naturelles. Si, en outre, on laisse le pays sans défense, les Anglais ou les Fla-

mands s’en empareront bientôt, et ces ennemis de la couronne francaise chasseront impitoyablement des eaux du fleuve et du golfe Saint-Laurent les centaines de vaisseaux français qui, chaque année, y vont faire la pêche des morues et la chasse aux baleines, En fortifiant la Nouvelle France, le roi travaillera à la propagation de la foi catholique au sein des nombreuses tribus sauvages plongées dans l’infidélité, vivant sans aucune connaissance du vrai Dieu, Le Canada est un pays couvert d’essences forestières des plus variées, dont l'exploitation serait une mine de richesses (1)

Champlain soumet ensuite des projets qu’il caresse en luimême, Québec changera son nom en celui de Ludovica (?). Il y fera ériger un temple sous le vocable du Rédempteur, Un fort, flanqué de cinq bastions, planté sur le promontoire de Québec, commandera le Saint-Laurent, Un second fort de l'autre côté du fleuve, complètera la défense vis-à-vis la ville. De sorte qu'aucun vaisseau ne pourra remonter plus haut que Québec, sans la permission du commandant de la place, Un troisième fort sera élevé à Tadoussac, sur une pointe naturellement fortifiée, où se tiendra une garnison, relevée de six mois en six mois.

Quinze religieux de l’Ordre des Récollets devront passer dans la Nouvelle France, où on leur construira un monastère proche de l'église dédiée au Rédempteur.

Le roi devra envoyer en Canada trois cents familles, composées chacune d’au moins quatre personnes, savoir le mari, la femme, deux enfants, ou un serviteur et une servante audessous de vingt ans.

Avec tous ces secours, la colonie restera assurée pour tou-

(1) Voir en appendice, Pièce 1 : Champlain au Roi.

(2) Ludovica ou Louisville, en l'honneur du roi Louis XIJI, alors glorieusement régnant.

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