SE PL TR
“ils mettaient tout le pays, et nous, en danger de devenir la “ proie de l'ennemi ou du pirate, qui, sachant notre état “ d'impuissance, viendrait pour faire du butin et tout rava- “ ger, Ils étaient sourds, ne voulaient ni forts, ni forteresses ; “et cela par la crainte que s’il y avait un fort, ils seraient “ maîtrisés et qu’on leur ferait la loi.”
Les mécontentements, dont nous venons de parler, ne se manifestèrent pas trop hautement d’abord, et tout se passa tranquillement en France, pendant que les protecteurs et les soutiens de la colonie organisaient une nouvelle compagnie pour la substituer à l’ancienne, qui avait complètement perdu de vue ses engagements, À Québec l’on ne connaissait rien de ce nouvel état de choses. Ce ne fut qu’au printemps de 1621, à l’arrivée des vaisseaux, que Champlain apprit la vérité par de nombreuses lettres. 11 y en avait de M. Puisieux, secrétaire des commandements du roi, de l’intendant Jacques Dolu, de Villemenon, intendant de l’amirauté, de Guillaume de Caën, l’un des chefs de la nouvelle association mercantile, et une du roi. Voici la teneur de celle du duc:
“ Monsienr Ühamplein,
“ Pour plusieurs raisons j'ai estimé à propos d’exclure les “ Anciens Associés de Rouen et de Saint-Malo, pour la traite “ de la Nouvelle France, d’y retourner. Et pour vous faire “ secourir, et pourvoir de ce qui vous y est nécessaire, j'ai “ choisi les sieurs de Caën oncle et neveu et leurs Associés, “Ju est bon marchand, et l’autre bon capitaine de mer, “ comme il vous saura bien aider et faire reconnaître l’auto- “ rité du roi de delà sous mon g uvernement. Je vous recommande de l’assister, et ceux qui iront de sa part, contre “tous les autres, pour les maintenir en jouissance des arti- “ cles que je lui ai accordés, J’ai chargé le sieur Dolu, inten-
“ dant des affaires du pays, de vous envoyer copie du traité “ par le premier voyage, afin que vous sachiez à quoi ils sont “ tenus, pour les faire exécuter, comme je désire leur entre- “ tenir ce que je ieur ai promis. J’ai eu soin de faire conser- “ ver vos appointements, comme je crois que vous continue- “ rez au désir de bien servir le roi, ainsi que continue, en la “ bonne volonté, Monsieur Champlain, votre plus affectionné ‘et parfait ami.
“ Signé, MONTMORENCY, de Paris, le 2 février 1621,”
L'arrêt de mort de la Compagnie était porté, Une nouvelle lui succédait, se “ecrutant parmi les membres de l’ancienne, avec l’aggrégation de plusieurs autres, C’étaient Guillaume de Caën, Ezéchiel de Caën, Guillaume Robin, trois marchands rouennais, François de Troyes, président des trésoreries de France à Orléans, Jacques de Troyes, marchand, Claude le Ragois, receveur général des finances à Limoges, Arnould de Nouveau, maître de la chambre aux deniers, Pierre de Verton, conseiller secrétaire du roi, et François Hervé, mcrchand bourgeois de Paris. Les sieurs de Caën appartenaient à la religion réformée (1).
Dolu, de son côté, recommandait à Champlain de paralyser les mains des commis de l’ancienne société et de mettre sous saisie les marchandises en magasin. Cette mesure rigoureuse semblait justifiée, écrivait-il, par le fait que la compagnie de K. an’avait pas rempli la principale de ses obligations, qui était la colonisation de la Nouvelle France,
(1) Ezéchiel de Caën était, à cette époque, l'un des administrateurs de la compagnie des Indes Orientales de France, dite la Flotte de Montmorency, qui fut organisée vers 1615. Cette compagnie, composée de personnages de Paris, de Rouen et de Lyon, avait préparé, en 1616, une expédition aux îles de la Sonde, pour le trafic des épiceries. Un second voyage aux Indes eut lieu en 1621. C’c: au cours de cette expédition que mourut Robert Gravé, fils de François Gravé, sieur du Pont.
EE
Villemenon écrivait à peu près dans le même sens.
Guillaume de Caën annonçait son arrivée prochaine, avec deux vaisseaux bien approvisionnés d’armes et de munitions destinées à l'habitation de Québec. Cette nouvelle dut faire bien augurer de la conduite des sieurs de Caën à l'égard de la colonie, Champlain allait-il enfin obtenir justice ?
Bien que la lettre de l’intendant Dolu au sujet de la saisie des marchandises semblât impérative, Champlain jugea prudent de ne s’y point conformer, et il fit partager sa manière de voir à ce sujet par Guers, fondé de pouvoirs du duc de Montmorency, par le capitaine Dumay (1) et par le Père Georges le Baillif, son conseiller et confident. L'ancienne compagnie avait encore des commis à Québec, et, il est certain que, si l’on eût agi suivant les injonctions de Dolu, un conflit sérieux s’en fût suivi. Le commis Caumont avait eu vent de l'affaire, par l’indiscrétion de l’un des matelots de Dumay. Tout aussitôt il a vertit ses employés qu'ils perdraient leurs gages, s'ils laissaient enlever les marchandises du magasin, “ C’est pourquoi, remarque Champlain, pendant qu’une “ société en un pays comme celui-ci, tient la bourse, elle “ paie, donne et assiste qui bon lui semble ; ceux qui com- “ mandent pour Sa Majesté sont fort peu obéis, n'ayant per- “ sonne pour les assister, que sous le bon plaisir de la com- “ pagnie, qui n’a rien tant à contrecœur ; que les personnes ‘“ qui sont mises par le roi ou les vices-rois, comme ne dépen- “ dant point d'eux, ne désirant que l’on voie et juge de ce “ qu’ils font, ni de leurs actions, et déportements en telles “ affaires, veulent tout attirer à eux, ne s’en soucient ce qu’il ‘“ arrive, pourvu qu'ils y trouvent leur compte .…. Si Sa “ Majesté eût seulement donné le commerce libre aux asso-
(1) Voir Note C, en aprendice.
“ ciés, avoir leur magasin avec leur commis. Pour le reste “ des hommes. qui devaient être en la pleine puissance du “ lieutenant du roi audit pays, pour les employer à ce qu'il “ jugerait être nécessaire, tant pour le service de Sa Majesté, “ qu’à se fortifier et défricher la terre, pour ne venir aux “ famines qui pourraient arriver s’il arrivait fortune aux vais- “seaux, Si cela se pratiquait, l’on verrait plus d’avance- “ ment et de progrès en dix ans, qu’en trente, en la façon
“ que l’on fait, et permettre ainsi qu’à ceux qui iraient pour
“ habiter en désertant les terres, qu’ils pourraient traiter avec “ les sauvages de pelleteries et de commodités que le pays “ produit : en les livrant au commis à un prix raisonnable, “ pour donner courage à un chacun d’y habiter, et ne pou- “ vant traiter que ce qui viendrait du pays, sur les peines “ portées qu’il plairait à Sa Majesté, il n’y a point de doute “ que la société en eût recu quatre fois plus de bien qu’elle “ ne pouvait espérer par autre voie, d'autant qu’il est fort “ malaisé à des peuples d’un pays de pouvoir empêcher de “ s’accommoder de ce qu croît au lieu: car dire qu’on ne les “ pourra contraindre à une certaine quantité pour une néces- “ sité : c’est la mer à boire, car ils feront tout le contraire, ‘“ quand ils devraient perdre tout ce qu’ils en auraient, plutôt “ qu’on s’en saistt sans leur payer: l’expérience fait assez “ connaître ces choses (1).”
Ces judisieuses réflexions de Champlain nous font bien connaître le fond de sa pensée sur les questions qui intéressaient directement l’avenir de la colonie. La liberté du commerce étendue à tous les habitants du pays, eût été, à son avis, un moyen efficace d’en activer les progrès. Il se plaint des employés trop peu soumis à ses conseils,
(1) Voyages Ac Ch vlain, éd. 1682, 2e partie, pp. 12, 13 et 14 passim.