‹ Samuel Champlain [microforme]Chapitre 19 sur 117 · PRES TE QE TEE PRO ANR ES EN ER RRE · texte numérisé non relu

PRES TE QE TEE PRO ANR ES EN ER RRE

us

“ Le dit sieur de Caën ou la dite société sera tenue de nourrir six Pères Récollets à l'ordinaire et comme les ouvriers, compris deux qui seront souvent aux découvertes dans le pays parmi les sauvages.

‘ La dite compagnie nourrira et entretiendra six familles de laboureurs, charpentiers et maçons, de deux ans en deux ans.”

La compaguie s’obligeait à payer douze cents francs d’appointements par an au lieutenant du vice-roi, c’est-à-dire à Champlain.

Au nombre des privilèges, la traite lui était assurée pour onze ans, auxquels le roi en avait ajouté onze autres.

La nouvelle apportée par le commis Santein fut confirmée, quelques jours plus tard, par Gravé et Guillaume de Caën, qui avaient amené avec eux le commis le Sire, le sous-commis Thierry Desdames et Raymond de la Ralde (1). De Caën remit à Champlain une lettre du roi, qui lui recommandait de reconnaître la nouvelle compagnie, et de continuer à maintenir l’ordre dans le pays, lui donnant toute autorité à cette fin, Puis Gravé et de Caën poursuivirent leur chemin jusqu'aux Trois-Rivières pour la traite. Une fois ses affaires terminées, de Caën s’en retourna en France, laissant à Gravé la charge de premier commis à Québec, et celle de souscommis à le Baillif, installé à Tadoussac. Champlain comptait dans son entourage de bien tristes individus ; le Baillif était du nombre, Il les connaissait, il voyait s’opérer leur œuvre néfaste, et quand arriva la débâcle de 1629, alors que des interprètes et des employés de la Compagnie alors maitresse des destinées du Canada, se jetèrent du côté du plus fort, sa surprise fut moins grande que sa consternation, Le

(1) Voir note E en appendice.

Baillif ne fut pas le seul alors à trahir sa patrie, mais de la petite bande il fut peut-être le plus misérable et le plus coquin, Mais n’anticipons pas sur des événements dont le souvenir est trop lugubre pour l’évoquer avant son temps.

Dans sa lettre à Champlain, le roi disait : “ Voulant conser- “ ver mon cousin le duc de Montmorency aux droits et pou- “ voirs que je lui ai ci-devant accordés en la Nouvelle France “ suivant les lettres-patentes que je lui ai fait expédier, j'ai “ trouvé bon que la contestation qui était à mon conseil, entre “ l’ancienne compagnie, faite par les précédents gouverneurs, “ pour faire les voyages au dit pays de la Nouvelle France, “ établi par mon cousin, suivant son pouvoir; que la dite “ nouvelle soit conservée au traité, joignant en icelle ceux de “ l'ancienne qui y voudront entrer, ainsi que vous verrez par “ l'arrêt de mon conseil, qui vous sera envoyé par le sieur “ Dolu, suivant lequel je veux et entends que vous vous gou- “ verniez avec les dits nouveaux associés, maintenant le pays ‘“ en paix, en y conservant mon autorité, en tout ce qui sera “ de mon service, à quoi m’assurant que vous ne manquerez, «“ je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde (1).”

Afin de maintenir la paix au sein de la population, Champlain avait publié des ordonnances que l’on peut considérer comme le premier code canadien. Mais ce n’était pas tout de faire respecter l’ordre public au sein d’un bourg d’une soixantaine d’âmes, il importait davantage de se mettre en état de lutter contre les Iroquois, qui devenaient de plus en plus menaçants. Ils avaient fait un mauvais parti au Père Poulain, lors de son voyage chez les Nipissiriniens, Une autre bande de ces farouches indigènes s'étaient rendus jusqu’à Québec.

(1) Lettre écrite à Paris, le 20 mars 1622. Signée Lours, et plus bas POTIER.

N'osant attaquer le fort qu’ils savaient bien défendu, ils pénétrèrent dans la rivière Saint-Charles, près du couvent des Récollets et firent mine de l’attaquer. Mal leur en prit, car ils rencontrèrent du côté des Français une chaude défense, et ils furent repoussés avec perte de sept ou huit des leurs. Le Père Le Clercq dit au sujet de cette apparition des lroquois dans le voisinage de Québec que “ Madame Couillard était dans le fort, où elle admira la protection visible de Dieu sur le Canada, étant certaine que, si ces barbares eussent connu leurs forces, ils auraient pu sans difficulté désoler entièrement la colonie, vu l'absence de Champlain.” Les sauvages Montagnais avaient en cette circonstance prêté leur concours aux Français dans le but de conjurer le danger commun, Leur chef s'appelait Mahicanaticouche (1), bon ami de Champlain. Son lieutenant était le fils du célèbre Anadabijou, qui, le premier, avait contracté alliance avec les Français, en 1603, sur la plage de Tadoussac.

Champlain désirait la paix par tout le pays, mais la sécurité de la traite ne pouvait exister sans l’amitié ou le bon vouloir de tous les sauvages du Canada. C’est pourquoi il sollicitait les Hurons et les Algonquins de se faire amis avec les Iroquois. Mais il y avait tout un monde de difficultés à soulever pour atteindre un résultat aussi désirable, Champlain essayait de leur faire comprendre tous les avantages qui s’ensuivraient, l'augmentation du trafic, la plus grande tranquillité pour la chasse des castors, qui devenait de plus en plus difficile à cause des incursions incessantes de l’ennemi commun, Au commencement de l'été de 1622, deux Iroquois vinrent jusqu’à Québec pour poser les préliminaires de la paix. Champlain se rendit à bord de leurs canots, et là,

(1) Ce capitaine avait d’abord porté le nom de Miristou.

en présence de Mahicanaticouche, du sous-commis Santein et de cinq Français, les Iroquois promirent de ne plus dresser d'embuscade aux autres sauvages du pays; les Montagnais et les Hurons en promirent autant, de leur côté, Ces bonnes dispositions ne devaient pas durer, malheureusement, quoique l’hiver qui suivit se passât sans que les Iroquois tentassent de nouveaux coups de mains contre la colonie.

Les vaisseaux se firent longtemps attendre au printemps de 1625. Ce ne fut que le 28 juin que le sous-commis Desdames arriva de Tadoussac sur la Réalle en même temps que le Père Viel et le Frère Sagard. Trois jours plus tard, Brûlé et des Marets, gendre de Gravé, sieur du Pont, vinrent avertirent Champlain que Guillaume de Caën était arrivé à Tadoussac, puis tous deux poursuivirent leur route vers les pays d'en haut, afin de presser les sauvages de se rendre à Québec où ils étaient attendus avec leurs pelleteries, Loquin passa par Québec deux jours plus tard, remontant le fleuve dans le même but, Gravé s'était rendu jusqu’au saut Saint- Louis, saus apercevoir un seul canot de marchandises. Cette nouvelle était parvenue à l'habitation. Champlain résolut de suivre Gravé et Guillaume de Caën aussi loin qu’il serait nécessaire pour rencontrer les sauvages, dont le retard était inexplicable. Tous les Français intéressés dans le commerce se trouvèrent bientôt réunis au Cap de la Victoire, C’étaient Champlain, Gravé, de Caën, le capitaine du Chesne, des Marets, du Vernet, Brûléet Loquin. Un bon nomtre de canots algonquins et hurons ne tardèrent pas à les y rejoindre, Les négociations, commencées le 23 juillet, se terminèrent le 2 août,

“ La traite étant faite, écrit le Frère Sagard, et les Hurons “ prêts à partir, nous les abordâmes en la compagnie du sieur “ de Caën, général de la flotte, lequel nous fit accepter pour

“ un canot moyennant quelque petit présent de haches, cou- “ teaux et canons ou petits tuyaux de verre qu’on leur donna “ pour notre dépense.” On voit par là que des Récollets assistèrent à la traite, et ceux-ci étaient le Père Viel et le Frère Sagard.

Champlain °t ses compagnons partirent le même jour— 2 août—pour Québec, On constata en y arrivant, que des matelots avaient fait l’acquisition, pour leur propre compte et en dépit des règlements qui s’y opposaient, d’un certain nombre de peaux de castor. Champlain les confisqua, les fit déposer en magasin, réservant à la compagnie de décider de leur emploi. Si les associés consentaient à les leur abandonner, on leur en ferait le partage. Les matelots parurent mécontents, quoiqu’en réalité ils n’eussent rien à dire, car Champlain ne faisait que se conformer à une règle établie, qui ne permettait la traite des pelleteries à personne autre qu'aux marchands de la compagnie et à leurs agents.

Cette infraction aux règlements de commerce n’était rien en comparaison de la contrebande qui se pratiquait sur une large échelle dans le bas du fleuve Saint-Laurent, Pendant que le général de la flotte et les commis s’occupaient tranquillement à trafiquer leurs marchandises au cap de la Victoire, les Rochelais et les Basques se livraient, eux aussi, à un commerce effréné avec les sauvages du golfe et du bas du fleuve, au préjudice des marchands de la compagnie de Montmorency. Champlain n’ignorait pas ce malheureux état de choses, mais il devait se contenter d’en gémir, sans pouvoir y porter remède. Nous avons vu que des marchands de la Rochelle avaient fait partie de la compagnie de Rouen. Cette société s'était peu à peu démembrée, et elle se désorganisa complètement pour faire place à une autre beaucoup plus puissante à laquelle les Rochelais avaient été conviés, comme

tous les anciens sociétaires, à prendre part, Ils mirent tant de délais à se présenter, que leur absence fut considérée comme un refus, et leurs noms furent rayés de la liste des actionnaires, Froissés de se voir ainsi méconnus, les marchands rochelais intentèrent un procès dont l’issue tourna contre eux, Depuis cette époque leurs vaisseaux persistèrent à sillonner les eaux du Saint-Laurent, pour y exercer le trafic, nonobstant les privilèges des compagnies légalement constituécs, c’est-à-dire qu’ils faisaient le commerce de contrebande, sans s'occuper des droits d'autrui, En 1620, deux navires rochelais furent aperçus près du Bic, par le capitaine des Chesnes (1). Celui-ci leur donna la chasse, mais ne les atteignit point, Champlain n’épargne pas ces forbans quand l’occasion se présente d’en parler, ‘“ Mais quoi, s’écrie-t-il, sont “ Rochelais, c’est-à-dire très mauvais et désobéissants sujets, “ où il n’y a point de justice : prenez-les si vous pouvez et “ les châtiez, le Roi vous le permet par les commissions qu’il “ vous donne, Davantage ces méchants larrons qui vont en “ ce pays, subornent les sauvages, et leur tiennent des discours de notre religion, très pernicieux et méchants, pour nous rendre d'autant plus odieux en leur endroit ” (?). L’éloge n’est pas flatteur : larrons, irréligieux et traîtres, tels étaient les Rochelais contrebandiers, Ils exerçaient en outre un commerce dangereux, en livrant aux sauvages de la poudre, du plomb et des mousquets, Champlain s’opposait à ce négoce pour des raisons faciles à saisir. En 1621, le capitaine Dumay fit la rencontre, près de Tadoussac, d’un petit vaisseau de la Rochelle, qui revenait

(1) C'est ainsi que l'appelle Champlain. Son nom véritable était François Porée, sieur du Chesne. [1 transporta Champlain à Québec, sur la Sa/amanitre dont il était capitaine et conducteur.—Voir Note F en appendice.

(2) Champlain, Voyages 1632, 2 partie, p. 3.

PR En hdi a RTE

de la traite, C’était un fin voilier, car Dumay rapporte qu'il ne put s'en emparer, bien qu'il l’approchât assez pour entendre les conversations des hommes d'équipage.

Un autre vaisseau rochelais fut aperçu, la même année, près de l’île Verte; d'ordinaire les contrebandiers y venaient troquer leurs marchandises avec les sauvages, De Caën courut à sa poursuite, aussitôt qu'il en fut instruit, mais il s’y prit trop tard, car ‘“ les oiseaux s’en étaient allés un jour ou “ deux auparavant, on n’y trouva que le nid, qui était quel- “ que retranchement de palissade qu’ils avaient fait, pour se “ garder de surprise, pendant qu'ils traitaient, l’on mit bas “ les palissades y mettant le feu (!).”

Les Rochelais n'étaient pas seuls à faire de la piraterie, L'histoire mentionne encore les Basques, les Espagnow, les Anglais et les Flamands. Ces derniers trafiquaient avec les Iroquois depuis les premiers temps de la colonie, et on les vit souvent prendre une part active aux guerres de ces tribus belliqueuses. Leurs vaisseaux faisaient souvent escale dans les havres du Saint-Laurent, comme nous allons voir.

En 1622, deux associés, dont l’un d’origine basque, appelé Guérard, et l’autre d’origine flamande, venaient sans cérémonie jeter l’ancre en face de Tadoussac, avec l'intention évidente de vendre aux sauvages les six à sept cents écus de marchandises qui constituaient leur richesse, Guérard avait d’abord essayé de vendre sa cargaison à Pont-Gravé pour des peaux de castor, mais il ne lui offrait que la moitié du prix courant, C'était doublement audacieux de sa part. Mais ces contrebandiers ne doutaient de rien, et ils posaient leurs conditions plutôt qu'ils ne se soumettaient à celles des autres, A les voir agir, on eût dit que ces gens-là avaient le monopole de

(1) Zbidem, p. 31.

la traite, tant ils prenaient de libertés, Champlain rapporte qu'ils poussèrent l’effronterie jusqu’à venir rôder autour des vaisseaux français mouillés dans la rade de Tadoussac, pendant que les pataches ou les barques voguaient vers Québec, Il cite le cas d’un navire espagnol traitant à l’île Verte, dont les matelots traversaient presque toutes les nuits à Tadoussac pour espionnier ce qui se faisait ou se disait à bord de l'amiral.

Pour revenir aux Rochelais, leurs navigateurs étaient non moins rusés qu'audacieux, On vint un jour annoncer à Champlain que le commandant d’un navire de la Rochelle, stationné dans les environs du Bic, ne paraissait pas autrement que masaué et armé de pied en cap. Personne, pas même les sauvages, ne pouvait le reconnaître sous cet accoutrement insolite, Pourquoi cette mise en scène ? Etait-ce pour en imposer aux sauvages ou simplement pour exciter leur curiosité ?

Ces prouesses au crédit des navigateurs de la piraterie prouvent que les agents des compagnies n’exercaient pas une surveillance bien active. Leurs vaisseaux étaient plutôt l'objet de l’attention des contrebandiers toujours à l'affût, Rochelais et Basques avaient à leur avantage une expérience consommée dans la navigation du fleuve. Une longue habitude de se croire les maîtres équivalait, pour eux, à un droit, et la raison du plus fort comme du plus habile leur semblait la meilleure, Les marins de la Rochelle jouissaient d’une réputation de bravoure méritée, et ils en donnaient souvent des preuves en face d’ennemis qui abattaient pavillon après des engagements acharnés.

Le printemps de 1624 allait s'ouvrir. Un nuage bien sombre obscurcissait le ciel de la Nouvelle France. L'hiver avait été rude, et les vivres menaçaient de manquer, Il ne se trouvait plus en magasin que quatre barriques de blé-d’Inde,

Champlain comptait sur la venue des secours de France pour échapper aux horreurs de la famine. Enfin le deuxième jour de juin, le pilote Gascoin arriva à Québec, porteur de bonnes nouvelles, Un navire de soixante tonneaux était dans la rade de Tadoussac, avec un chargement de pois, de biscuits et de cidre, C'était la vie, même l'abondance, après une disette épuisan!t®. Pourtant ces secours n'étaient qu’une faible partie de ceux ju’on attendait de la part de Guillaume de Caën, lequel avait quitté la France douze jours après Gascoin, Comme il n’arrivait pas, Champlain eut peur de manquer une seconde fois, et il résolut d'envoyer à la recherche de vivres à Miscou où Raymond de la Ralde tenait un magasin pour le compte de la compagnie. Le retard du sieur de Caën était d'autant plus contrariant que l'heure de la traite ne tarderait pas à sonner. Les Hurons, les Algonquins et les Nipissiriens devaient, au dire de du Vernet, fraîchement venus des pays de l’ouest, faire leur apparition à bref délai, Mais, coïncidence heureuse, Guillaume de Caën et les sauvages apparurent à Québec presque au même jour, et ils firent leurs échanges avec une rare facilité. Cependant les sauvages n'étaient pas venus en aussi grand nombre que l’avait annoncé du Vernet, C’est pourquoi de Caëün continua jusqu'aux Trois- Rivières, avec l’intention de se rendre même jusqu’à la rivière aux Iroquois, pour compléter ses achats. Après un voyage de douze jours, il revint à Québec, visita les terres du Cap Tourmente, explora l’île d'Orléans et les îles adjacentes ; ces terres et ces îles étaient devenues sa propriété et il les avait reçues à titre gratui du due de Montmorency.

C’est à la fin de l'été de 1624 que Champlain mit à exécution le projet qu’il nourissait depuis quelque temps déjà de retourner en France, Hélène Boullé, sa femme, l’accompagna dans ce voyage, pour ne plus jamais revoir le ciel de la Nou-

velle France. Le commandement de l’habitation fut confié à Emery de Caën, entré aussi en charge comme premier commis. Le 18 août, deux navires quittaient le port de Tadoussac, emportant Champlain, sa femme, Pont-Gravé, Guillaume de Caën, le Père Piat, le Frère Sagard, J. B. Guers, M. Joubert et le sieur de la Vigne. A Gaspé, Raymond de la Ralde et le pilote Canané vinrent grossir la flottille en destination de la France, Chemin faisant, l’on donna la chasse à un navire rochelais qui réussit, à la faveur des ténèbres, à s’échapper. La traversée de l'Atlantique se fit heureusement, à l’exception de Canané que les Turcs capturèrent et amenèrent dans leur pays et ils lui firent endurer tous les supplices avant de le mettre à mort.

Page 1