CHAPITRE PREMIER
Les Récollets au début de la colonie. — Leur œuvre naissante. — Leur arrivée à Tadoussac et à Québec. — Messe à la rivière des Prairies. — La chapelle de Québec. — Première messe qui y est célébrée, — Départ de Champlain et des Récollets pour le pays des Hurons, — Les Cheveux Relevés. — Bourgades huronnes. — Messe dite à Carhagouha. — Ere*. tion d'une croix. — Champlain décide d'accompagner les Hurons à la gucrre contre les Iroquois. — Lieu de rendez-vous fixé pour le départ,
Bien limité fut au début le nombre des missionnaires récollets. Nous avons déjà mentionné le Père Denis Jamet, premier commissaire, le Père Jean d’Olbeau et le Père Joseph Le Caron. Trois autres religieux du même ordre suivirent bientôt leurs traces. Ces Pères s’appelaient : Guillaume Poulain,
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Georges Le Daillif et Paul Huet, Trois Frères les accompagnaient: Modeste Guines, Pacifique du Plessis et le Frère Bonaventure, Ces noms brillent d’un vif éclat à travers les obscurités de la primitive Eglise de la Nouvelle France. Le Père Poulain jouissait d’une grande réputation de sainteté ; le Père le Baillif était distingué par la naissance, et il avait su conquérir l'estime de Louis XIII, Fait digne d’être noté, c'est que les religieux récollets qui se vouèrent aux missions canadiennes, de 1615 à 1629, se firent tous remarquer par l'éclat de leurs vertus et par un zèle inébranlable ; quelquesuns appartenaient à des familles distinguées par le rang et la fortune ; d’autres étaient doués de talents remarquables ; tous donnèrent des preuves non équivoques de leur dévouement à l’œuvre évangélique (1).
Ces missionnaires eurent à leur charge, pendant dix ans (1615-1625) la direction religieuse des Français du Canad?. C’est à eux qu’incomba la tâche pénible d’évangéliser les tribus indiennes, depuis Tadoussac et les régions septentrionales avoisinantes jusqu'aux grands lacs, Œuvre grandiose et hors de proportion pour une petite poignée d'hommes peu habitués aux rigueurs d’un climat aussi rigoureux que celui du Canada durant l'hiver, ignorant la langue des peuplades indigènes, privés des moyens de locomotion prompts et faciles pour les atteindre, Tâche presque surhumaine, pourrions-nous ajouter, devant laquelle cependant nous ne les verrons pas faiblir, en dépit des difficultés physi-
(1) L'Ordre des Récollets date de 1486, 277 ans après l'institution de la règle des trois Ordres fondés par saint François d'Assise. Le premier Ordre, dit des Frères Mineurs, comprenait les Cordeliers, les Récollets et les Capucins. Le fondateur des Récollets fut le Frère Jean de la Puebla Ferrara, personnage remarquable par sa sainteté et ses mérites. Il était le neveu du roi catholique Ferdinand V d’Espagne. Divinement inspiré, il abandonpa le
ques quasi insurmontables, à moins de forces extraordinaires qui ne se rencontrent que chez des hommes exceptionnellement constitués, Nous aurons l’occasion d'apprécier à sa juste valeur le courage de ces bons moines dans leur ambition de conquérir des âmes à Dieu, Nous les admirerons à l’œuvre, franchissant, le bréviaire et la pierre d’autel attachés à leur ceinture, des distances de plusieurs centaines de lieues, sans se plaindre des fatigues, se disant, au contraire, heureux de travailler au salut des aborigènes en même temps qu’à leur propre sanctification. |
Le Saint-Etienne (1), parti d'Honfleur, le 24 avril 1615, venait de jeter l’ancre dans la rade de T... issac, En ce te ns-là, les vaisseaux d’un tonnage quelque peu élevé ne se rendaient pas jusqu’à Québec. Tadoussac était reconnu comme le terme de la grande navigation atlantique, L'on se servait de barques ou baleinières pour le transport à destination des passagers et des marchandises, De là des retards inévitables qui n’arrangcaient pas également tout le monde, A la demande du Père Jamet, Champlain consentit à laisser le Père d'Olbeau prendre les devants, afin d’annoncer aux hivernants de l'habitation de Québec la bonne nouvelle de l’arrivée du navire, et surtout pour leur apporter les secours religieux dont ils avaient été privés depuis si longtemps.
monde pour se consacrer à Dieu sous le drapeau du séraphique François, et il obtint, eu 1489, du pape Innocent VII, la permi*sion de bâtir des monastères. Il fut le premier qui porta le titre de custode, et il exerça cette charge jusqu’en 1495, année de sa mort.
(1) Le Saint-Etienne, dont était capitaine François Gravé, sieur du Pont, jaugeait 350 tonneaux. Nous avons pu retracer sur la liste de l'équipage les noms de Gilbert le Cordier, chirurgien, Martin Hauzey ct Jehan Sacrey, du Havre-de-Grâce.
Cinq ou six jours plus tard, deux autres religieux accompagnèrent Champlain jusqu’à Québec. Durant le trajet, ils ne purent se faire une idée exacte de la beauté du pays, à cause des montagnes qui bordent le littoral du fleuve Saint- Laurent. Mais, écrit le Frère Sagard, “ dès qu'ils arrivèrent au cap de Tourmente et eurent vu ces belles prairies émaillées en été de quantité de belles fleurettes, 3 bonnes terres de Québec, et l’agréable contrée où est à présent bâti notre petit couvent, ils reprirent nouveau courage, jugèrent la contrée bonne et capable d’y bâtir, non seulement un monastère de pauvres frères Mineurs, mais d’y établir des colonies, voire de très bonnes villes et villages s’il plaisait au roi d’y contribuer de ses libéralités royales, et aux marchands une partie du profit qu'ils en retirent tous les ans, qui leur vaudront au double à l'avenir (1).
Le Père Jamet arriva le dernier à Québec, sur la barque du vaisseau de Gravé, et suivant la marche du Père Le Caron, au lieu de s'arrêter à l’habitation, il continua sa route jusqu’au saut Saint-Louis, afin d'y rencontrer les Hurons descendus pour la traite des pelleteries. Champlain était du voyage. Rendus à la rivière des Prairies, ils y firent la rencontre du Père Le Caron qui s’en retournait en toute hâte à Québec y chercher les ornements sacerdotaux pour célébrer le sacrifice de la messe en présence des sauvages du Mont Royal, Quelques jours plus tard, l’intrépide missionnaire apparaissait de nouveau à la rivière des Prairies, érigeait un autel sur ses bords, préparant toutes choses en vue du grand acte qu’il allait accomplir en ce pays. Champlain et le Père Jamet l'y rejoigu.:ent tout aussitôt, et le 24 juin 1615, fête de saint Jean-Baptiste, la messe fut célébrée par le Père
(1) Sagard, Histoire du Canada, édition Tross, I, pp. 37 et 38.
Jamet, C'était donc la première fois (!) depuis l’hivernage de Jacques Cartier à l'embouchure du ruisseau Lairet, que le Dieu-Hostie s’immolait sur le sol de la Nouvelle France. C’est aussi à cette date du 24 juin que l’on peut faire remonter la première célébration de la solennité du saint Précurseur, aujourd’hui Patron des Canadiens français.
Le lendemain, les Français de Québec et les sauvages des alentours se réunissaient dans la modeste chapelle de Québec, à érigée à la hâte par les soins du Père d'Olbeau. “ Rien ne manqua, ” écrit le Père Le Clercq, “ pour rendre cette action solennelle, autant que la simplicité de cette petite troupe d’une colonie naissante le pouvait permettre. Le célébrant et les assistants tous baignés de larmes par un effet de la consolation intérieure que Dieu répandait dans leurs âmes, de voir descendre pour la première fois le Dieu et Verbe Incarné sous les espèces du Sacrement dans ces terres auparavant inconnues; s'étant préparé par la Confession, ils y receurent le Sauveur par la Communion Eucharistique : le Te Deum y fut chanté au bruit de leur petite artillerie, et parmy les acclamations de joye dont cette solitude retentissoit de toute part, l’on eut dit qu’elle estoit changée en un Paradis, tous y invoquans le Roy du Ciel, bénissans son saint nom, et appellans à leur secours les Anges tutélaires de ces vastes Provinces, pour attirer ces peuples plus efficacement à la connaissance et adoration du vray Dieu (?).”
La chapelle de Québec — c'est le nom qu’elle portait — était d’une simplicité tout à fait primitive, Les Français et les sauvages, guidés par le Père d’Olbeau, avaient travaillé pendant un mois à sa construction. On avait choisi un empla-
(1) Voir note A en appendice, (2) Le Clercq, Premier établissement de lu Foy,
cement à proximité de l’habitation, vers ‘endroit où fut érigé plus tard l’église de Notre-Dame de la Victoire, Dans son voisinage l’on pouvait déjà apercevoir la charpente d’une maisonnette destinée à servir de résidence aux Récollets, Mais ceux-ci ne devaient y séjourrer que peu de temps. Tout de même elle abrita les premiers missionnaires canadiens, et si elle existait encore, nous pourrions la considérer
comme l’une des plus précieuses reliques du passé,
Pendant que le Père d’Olbeau s'occupe de son ministère auprès des Français, sans négliger l’enseignement des principales vérités de la religion aux sauvages que la curiosité attire à lui, suivons Champlain et les missionnaires qu’un zèle commun avait déjà portés jusqu’à la rivière des Prairies pour pénétrer ensuite au cœur même de la grande famille huronne. Tous ensemble avaient résolu de faire sur place une étude attentive des dispositions religieuses de ces barbares, et chacun devait, de son côté, rapporter ses impressions, afin d’aviser ensuite aux meilleurs moyens de les christianiser. Champlain ne pouvait, en outre, échapper à la promesse plusieurs fois réitérée d'accompagner les Hurons dans leurs guerres contre les Iroquois. 11 y allait de son honneur comme de la sécurité de ses compatriotes. En conséquence il partit de Québec le 4 juïlet, avec l’idée de rejoindre ses compagnons quelque part dans les environs de l’île du Mont Royal. Chemin faisant il rencontra Gravé et le Père Denis qui descendaient le fleuve, laissant derrière eux le l’ère Le Caron, douze Français et un parti de Hurons décidés à s’en retourner dans leur pays, sans attendre plus longtemps l’arrivée de Champlain. Enfin, le 9 juillet, Champlain, Etienne Brûlé, un domestique, montés sur des canots conduits par dix sauvages, dirigeaient leur course vers l'embouchure de la rivière des Outaouais. La voie suivie ne différait guère, De l'Outaouais
(50e LES PREMIÈRES MISSIONS HURONNES 7
gé + l’on passait dans la rivière Mattaouan, pour atteindre les )n 73 Nipissiriniens, nation algonquine cantonnée sur les bords 1e du lac Nipissing. Après avoir descendu la rivière des Franés. çais, l’on apercevait le lac des Attignaouantans que Cham- )S. plain nomma Mer Douce. Les sauvages l’aprelaient Xarea- grondi (1).
er A peu de distance de l'embouchure de la rivière des Français Champlain avait lié amitié avec une tribu algonquine: Te c'étaient les Ottawas (?), mieux connus sous le nom de Checi- veux Relevés, parce que les hommes donnaient à leur cheveité lure une forme particulière qui les faisait distinguer de leurs le compatriotes. Ils relevaient leurs cheveux sur le sommet de ur la tête avec un soin que les Français auraient difficilement 1e. pu imiter. Champlain dit qu'ils étaient mieux peignés que de les courtisans français. Ils se teignaient le visage de diverses 1a- couleurs, ce qui les rendait très curieux à voir, Une de leurs k ser coutumes consistait à avoir les narines percées et les oreilles m- toutes bordées de patenôtres. Leurs armes étaient la flèche, 1rs l'arc et la massue, Une rondache de cuir bouilli leur servait res de bouclier contre les dards de l'ennemi, Quand Champlain la lia connaissance avec les Cheveux Relevés, ils étaient occude pés à faire sécher des bluets pour leur provision d’hiver. ns Parti de la rivière des Prairies le 9 juillet, Champlain 1e- n’aperçut que le premier jour d'août une bourgade huronne, k Pn- C'était Otouacha ou Toanché, résidence des Attignaouantans,. ze Beau pays, non loin du lac, où le blé-d’Inde était déjà parns venu à une complète croissance, Le jour suivant Champlain n- | un ; es, e (1) C’est le lac Huron appelé aussi lac d'Orléans sur les anciennes cartes,
(2) Il y avait trois tribus d’'Outaouais, dit Perrot: les Siganaux, les Kis- k des : kakous et les Keïinonchés. La langue commune aux trois était la langue
n Les algonquine qui correspondait à celle des Tionnontatés ou Nation du Petun.
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se rendit à la bourgade de Carmeron, située à environ une lieue au sud-est de Toanché, Le chef voulut le retenir, mais Champlain avait hâte d'arriver à Carhagouha où le Père Le Caron était rendu depuis quelques jours. C’est ici que la messe fut célébrée pour la première fois (1) au pays des Huïons. Champlain ne manqua pas d’y assister, et ce jour-là une croix fut élevée et bénite au chant du Te Deum et au bruit des arquebusades françaises, Ce jour mémorable, que l’on peut considérer comme l'ouverture de la nission huronne, tombait le 12 du mois d’acût 1615. Champlain commençait enfin à entrevoir la réalisation de son rêve, c’est-à-dire l’évangélisation des sauvages hurons auxquels il portait une attention toute particulière, A côté de nombreux défauts cette nation possédait de réelles qualités. Une qui, chez elle, ne se démentit jamais, fut son attachement et son dévouement aux Français, d’abord par respect pour l'alliance contractée avec Champlain aux premiers jours de la colonie, puis par reconnaissance des services qu’ils avaient reçus de lui, et surtout à raison de cette sympathie instinctive des sauvages de la Nouvelle France à l'égard des Français.
D'autre part, les Hurous, tout bien disposés qu’ils fussent, ne se gênaient nullement le demander des faveurs à leurs alliés. Depuis douze ans ils n’avaient pas cessé de rappeler à Champlain sa promesse de porter la guerre chez le peuple iroquois. Sans le secours des guerriers français, disaient-ils, il n’y avait pas de lutte possible, car ces féroces ennemis semblaient inexpugnables dans leurs villes fortifiées. Cham-
(1) La première messe fut dite sur les bords de la rivière des Prairies, le 24 juin 1615, par le Père Denis Jamet ; à Québec, le 25 juin, par le Père Jean d'Olbeau ; aux Trois-Rivières, le 26 juillet, par le Père Jamet ; au pays des Hurons, le 12 août, par le Père Joseph Le Caron.
plain leur avait promis son concours, et maintenant qu’il était au milieu d'eux, il n’y avait plus moyen de reculer, quoiqu'il lui en coûtât de guerroyer contre un peuple dont il n’avait pas encore eu raison de se plaindre. L'on décida de se mettre en marche le plus tôt possible. Cabiagué fut choisi comme lieu de rendez-vous pour tous les combattants.
Il ne restait plus qu’à les convoquer à une date prochaine pour entrer dans les sentiers de la guerre.