‹ Samuel Champlain [microforme]Chapitre 21 sur 117 · LL · texte numérisé non relu

LL

(1) Sagard, Histoire du Canada, p.783.

missionnaires qu’il leur conviendrait d'envoyer au Canada, proposèrent au Provincial des Jésuites, le Père ‘Coton, de joindre quelques-uns de ses religieux aux Récollets de la Nouvelle France, Cette proposition fut acceptée avec joie et même avec reconnaissance, car les disciples de saint Ignace n'avaient rien tant à cœur que d'aller prêcher l'Evangile en des contrées lointaines. Du reste, le Canada ne leur était pas incosnu. En 1611, les Pères Massé et Biard (!) avaient fondé la mission acadienne au prix des plus nobles efforts; ils l'avaient vu détruire au moment où elle faisait concevoir les plus belles espérances, emportant dans leur cœur le désir de fouler de nouveau un sol qu’ils avaient arrosé de leurs sueurs.

L’arrangement entre les deux communautés était à peine connu, qu'il s’'éleva de vives protestations, qui faillirent tout compromettre. Les Récollets furent l’objet d’un véritable assaut de protestations, basées sur des données plus ou moins fallacieuses. On leur exposa que les Jésuites étaient des ambitieux, qu’ils les supplanteraient tôt ou tard, et s’attribueraient tout le mérite de leurs dix années de travaux apostoliques. “ Dans les raisons qu’on nous présenta, dit franche- “ ment le Père Le Clercq, les vues d'intérêt et de vaine gloire “ jouaient le plus grand rôle; mais la charité dissipa tous les “ nuages (?). L’estime singulière qu’on doit avec justice à ce “ corps illustre, et l’union très étroite que les Récollets ont “ toujours entretenue et soutiennent encore aujourd’hui pai - “ tout, avec les Révérends Pères Jésuites ; cette fidèle et cor-

meet

(1) Le Père Pierre Biard, né à Grenoble en 1565, enscignait la théologie à Lyon depuis neuf ans lorsqu'il fut désigné pour aller fonder la mission d'Acadie. Il mourut à Avignon le 19 novembre 1622. Lescarbot en parle comme d'un homme fort savant, ‘Gascon de nation, duquel M. le premier président de Bordeaux m'a fuit bon récit.” Æelation dernière, p.401.

(2) Le Clercq, Etablissement de la Foi, I, pp. 299 et 800.

“ diale intelligence l’emporta par-dessus toutes ces considéra- “ tions,”

Le Frère Sagard corrobore ce témoignage : “ Ce choix que “ nous fimes, dit-il, des dits Pères Jésuites pour le Canada ‘ fut fort contrarié par beaucoup de nos amis, qui tâchaient ‘“ de nous en dissuader, nous assurant qu’à la fin du compte ‘ils nous mettraient hors de notre maison et du pays, mais il

n’y avait point d'apparence de croire cette méconnaissance

de ces bons Pères : ils sont trop sages et vertueux pour le

vouloir faire, et quand bien un ou deux particuliers d’entre eux en auraient eu la volonté, une hirondelle ne fait pas un printemps, ni un ou deux religieux la communauté, et par ainsi c'eut été un crime de se méfier d’eux, non pas même en la pensée, car il paraît que partout ailleurs nous avons

vécu en paix avec eux ” (1).

De leur côté, les marchands, qui ne s'étaient fusionnés que par intérêt personnel, étaient de plus en plus désunis par la défiance réciproque. En arrivant à Paris, Champlain comprit bientôt que la situation était tendue : ‘* Une partie des asso- “ ciés, dit-il, était de la religion prétendue réformée, c'était la ‘ chambre mi-partie : ce qui occasionnait tant de divisions et ‘“ de procès les uns contre les autres ; ce que l’un voulait, l’au- “tre ne le voulait pas: vivant ainsi en telle méfiance, que “ chacun avait son commis, pour avoir l'œil à tout ce qui se “ passerait... (2), De retour en France, au mois d'octobre “1624, je trouvai que les anciens et les nouveaux associés “eurent plusieurs contestations entre eux, sur le mauvais ‘“ ménage qui s’était fait dans l’embarquement, ce qui causa “ divers troubles (#).”

(1) Sagard, Hist. du Canada, p. 184.

(2) Champluin, 1632, 1ère partie, p. 221.

(3) Zbidem, 2 partie, p. 77, 78.

Le duc de Montmorency, se voyant en butte à toutes ces tracasseries dont il était fort ennuyé, résolut de se défaire de sa charge de vice-roi, pour la remettre à Henri de Lévis (1), duc de Ventadour (2), son neveu, pair de France et gouverneur du Languedoc, moyennant la somme de cent mille livres, se désistant du même coup de tous les intérêts qu’il pouvait avoir dans la compagnie qui portait son nom. Le roi âgréa cette cession, et il donna au duc de Ventadour sa comm'assion, en date du 25 mars 1625,

Ce nouveau personnage était profondément religieux, et il avait su. out à cœur le développement de la religion catholique et celui de la colonie, “ Il n’était poussé, dit Cham- “ plain, par d’autres intérêts que ceux du zèle, et n'avait ‘“ d'autre désir que de procurer la gloire de Dieu.” Dans es lettres-patentes à Champlain, qu’il nomme son lieutenant, il lui ordonne de faire construire dans la Nouvelle France telles forteresses qu'il jugera nécessaires, pour assujettir tous les peuples de ce pays et ceux des pays circonvoisins; et, par ce moyen, les appeler à la connaissance de Dieu et à la religion catholique, apostolique et romaine, dont il devait procurer l'exercice et la profession dans ces lieux. Il lui permet, en outre, d’y établir des officiers pour rendre la justice, pour maintenir la tranquillité et faire observer les ordonnances.

Muni de tels pouvoirs, Champlain ne devait plus hésiter dans la continuation de son œuvre. Ainsi des Récollets et des

(1) La maison de Lévis tenait son nom de la terre de Lévis, près de Chevreuse, et figure dans l’histoire dès le XIe siècle, Elle a fourni plusieurs branches importantes : celles de Mirepoix, de Montbrun, de Lautrec, de Quélus et de Ventadour. Elle prétendait descendre du patriarche Jacob par son fils Lévis,

(2) La seigneurie de Ventadour (bourg et château de la Corrèze), fut possédée d’abord par une branche de la maison de Comborn, puis au XVe siècle, par celle de Lévis. Elle fut érigée en duché-pairie en 1578.

Jésuites qui pouvaient compter sur la protection d’un homme aussi hautement respecté que le nouveau vice-roi de la Nouvelle France, Les marchands, qui s'étaient d’abord montrés hostiles au choix des Jésuites, cédèrent bientôt en face de l'autorité, laquelle commandait avec d'autant plus de force, qu’elle s’engageait à défrayer les dépenses de tous les missionnaires que le Père Coton enverrait au Canada. Guillaume de Caën consentit donc à laisser embarquer sur son vaisseau trois Pères et deux Frères désignés par le Provincial de la Compagnie de Jésus. Son choix était tombé sur le Père Charles Lalemant, fils d’un ancien lieutenant criminel de Paris, le Père Enemond Massé, le Père Jean de Brébeuf, les Frères Francois Charton et Gilbert Burel, coadjuteurs temporels,

Les trois premiers étaient des hommes de haute valeur et d’une vertu à toute épreuve. Le Père Lalemant, supérieur de la mission du Canada, abandonnait la direction du collège de Clermont, qu’il devait reprendre dix ans plus tard, Champlain l'appelle un très dévôt et très zélé religieux.

Le Père Massé avait déjà, en Acadie, donné des preuves non équivoques de son dévouement aux sauvages, Son humilité et sa mortification devaient continuer ici à briller du plus vif éclat,

Le plus jeune des trois missionnaires était le Père de Brébeuf, mais il était déja mûr par le jugement et la prudence en toutes choses, Parkman trace ainsi son portrait: ‘ Sa “ taille, sa force, ses traits semblaient préparés par la nature “ pour eh faire un soldat ; mais les exercices spirituels répé- ‘tés lui ont donné le cachet d’un homme de Dieu....Il avait ‘“ une trempe d'acier, son caractère était résolu et énergique, ‘ mais assoupli et réglé par la religion.”

Un Récollet d’un grand nom passait au Canada en même

temps que les Jésuites, C'était le Père Joseph de la Roche d’Aillon, de la maison des comtes de Lude, religieux d’une vertu incontestable, préférant les humiliations et la pauvreté monastique aux biens périssables de ce monde, La présence d- ce nouveau missionnaire allait grossir la liste de la phalange déjà remarquable des héros de la primitive Eglise du Canada.

Avant le départ des vaisseaux, surgit une petite difficulté qui heureusement n’eut pas de suites. Les Jésuites avaient obtenu de la compagnie des marchands les frais d'entretien de deux de leurs Pères, à la place de deux Récollets, dont le nombre se trouvait, par cette substitution, réduit à quatre seulement, Ayant oui parler de cet arrangement qui affectait les privilèges de l'Ordre, le Frère Sagard courut porter plainte au duc de Ventadour, Celui-ci comprit immédiatement l'affaire, et décida que rien ne serait changé quant au nombre des Récollets canadiens, ‘“ Cette petite action, dit ‘“ Sagard, n’a néanmoins en rien altéré l'amour et le respect ‘“ que nous avons à ces grands hommes, je dis grands, pour “ ce qu'ils le sont en effet de prudence et de science, pru- “ dents et respectueux dans un point, qui les maintiendra “ toujours dans la vertu et le bon odeur de ceux qui savent “ qu’aux religions où la civilité et le respect réciproque man- “ que, la vertu manque aussi (1).”

Le départ se fit de Dieppe, et la traversée, qui dura huit semaines, fut assez heureuse, Teil ne fut pas l'accueil que recurent les Jésuites à leur arrivée à Québec. Les commis signifièrent qu’il n’y avait pas de logement pour eux, voulant leur faire comprendre que le parti le plus sage serait de retourner en France. Guillaume de Caën les mit dans l’al-

(1) Sagard, Æist. du Canada, p. T8T.

ternative de rebrousser chemin ou de loger chez les Récollets, si ceux-ci voulaient bien les recevoir, Evidemment il y avait de la malveillance quelque part, et la preuve en est que l'on avait déjà répandu dans les familles des exemplaires d’un pamyhlet destiné à soulever les esprits contre les Jésuites, C'était l’Anticoton, libelle infâme, que le Père Coton avait déja réfuté victorieusement en France (1)

Cette réception “fut un mauvais salut pour eux, écrit “ Sagard, et une fâcheuse attaque, capable d’étonner des per- ‘“ sonnes moins constantes.” Les Jésuites reçurent le coup avec dignité, et acceptèrent l'invitation aussi généreuse que cordiale des Récollets d'aller vivre dans leur couvent de Saint- Charles, Admirons ici la grande charité des enfants de saint François, mettant à la disposition des Jésuites la moitié de leur maison, déjà trop étroite pour eux-mêmes, et leur offrant . en outre, à titre de prêt, la charpente toute préparée d’une

résidence qu'ils se destinaient, Cet acte de dévouement devait trouver un écho par delà les mers, Cinq semaines plus tard le Père Charles Lalemant adressait au Père Provincial des Récollets une lettre qui n’est peut-être pas assez connue.

Monsieur,

Nous voici, grâces à Dieu dans le ressort de votre lieu- “ tenance, où nous sommes heureusement arrivés, après avoir ‘“ eu une des plus belles traverses qu’on aie encore expéri- “ menté, Monsieur le Général (De Caën) après nous avoir “ déclaré qu'il lui était impossible de nous loger ou dans “ l'habitation ou dans le fort, et qu’il faudrait ou repasser en “ France, ou nous retirer chez les Pères Récollets, nous a con- “ traints d'accepter ce dernier offre. Les Pères nous ont recus

(1) Voir note G en appendice : L’Anticoton,

en = OS EP Z È À ais Em :

“ avec tant de charité qu'ils nous ont obligés pour un jamais, “ Notre-Seigneur sera leur récompense, Un de nos Pères “ était allé à la traite en intention de passer aux Hurons ou “aux Iroquois, avec le Père Récollet qui est venu de France “ selon qu'ils aviseraient avec le Père Nicolas, (1), qui se “ devait trouver à la traite :& conférer avec eux, mais il est “arrivé que le pauvre Père Nicolas au dernier saut s’est noyé “ ce qui a été cause aw’ils sont retournfs, n'ayant ni connais- “ sance, ni langue, ni information ; nous attendons donc votre “ venue pour résoudre ce qui sera à propos de faire, Vous “ saurez tout ce que vous pourrez désirer de ce pays du Père “ Joseph (*), c’est pourquoi je me contente de vous assurer “ que je suis, Monsieur, votre très affectionné serviteur, Char- “les Lalemant, De Québec, ce 28 juillet 1625.”

Dans une seconde lettre au même, le Père Lalemant exprime à nouveau ses sentiments de gratitude à l'égard des

Récollets.

Mon Révérend Père, Pax Christi,

“ Ce serait être par trop méconnaissant de ne point écrire “à votre Révérence, pour la remercier, tant des lettres “ qui furent dernièrement écrites en notre faveur aux Pères “ qui sont ici en la Nouvelle France, comme de la charité ‘“ que nous avons reçue des dits Pères, qui nous ont obligés “ pour un jamais, je supplie notre bon Dieu qu’il soit la “ grande récompense et des uns et des autres, pour un parti- “ culier j'écris à nos supérieurs que j'en ai un tel ressentiment “que l’occasion ne se présentera point que je ne le fasse “ paraître, et les supplie quoique d’ailleurs bien affectionnés

(1) Viel.

(2) Le Caron.

“ de témoigner à tout votre saint Ordre le même ressenti. “ ment, Le P. Joseph dira à votre Révérence le sujet de son “ voyage pour le bon succès duquel nous ne cesserons d'offrir “et prière et sacrifices à Dieu, il faut cette fuis avancer à ‘ bon escient les affaires de notre Maître, et ne rien omettre “ de ce qu'on pouria s'uviser être nécessaire, j'en ai écrit à “ tous ceux que j'ai cru y pouvoir contribuer, que je m’assure “8’y emploicront, si les affaires de France le permettent, je “ ne doute point que votre Révérence ne s’y porte avec affrc- “tion, et ainsi Virtus unitas fera beaucoup d'effet, En atten- “ dant le succès, je me recommande aux saints sacrifices de “ votre Révérence, de laquelle je suis très humble serviteur, “ Charles Lalemant,.”

Les Jésuites vécurent au couvent des Récollets tant qu'ils v’eurent pas terminé la construction de leur nouvelle résidence, de l’autre côté de la rivière Saint-Charles, près de l'embouchure de la petite rivière Lairet, à environ deux cents pas du rivage, C’est là que nous les retrouverons, travaillant à l’évangélisation des sauvages, de concert avec les Récollets, avec qui ils vécurent dans la plus complète harmonie,

Page 1