CHAPITRE DIXIÈME
Première mention de ce commerce.— Traites à Tadoussac, au Cap de la Victoire.— Trois-Rivières et l’ilot du Richelieu, rendez-vous des sauvages pour la traite. — Les facteurs ou commis de traite. — Leurs fonce tions. — Beauchêne.—Thicrry-Desdames, Loquin, Roumier.
La première mention que fait Champlain du commerce des fourrures, c’est au cours du récit de son voyage à Tadoussac, en 1603, lorsqu'il nous apprend que les sauvages, échelonnés le long des tributaires du lae Saint-Jean, troquaient avec d’autres indigènes vivant plus profondément dans les terres, les peaux de castor et de martre pour des objets de provenance française.
De retour de son voyage au saut Saint-Louis, cette annéelà, Champlain avait rencontré une lieue et demie au nord de l’Ile-aux-Lièvres,un parti d’indiens, parmi lesquels se trouvait un Algonquin fort versé dans la géographie du pays baigné par les grands lacs. Pour prouver toute l'étendue de ses connaissances, il avait, en présence de Champlain, donné une description des rapides du Saint-Laurent, de la chute Niagara et du lac Ontario, Interrogés sur les richesses minières de leur pays, ces vagabonds affirmèrent qu’ils connaissaient une natior .ppelée les bons Iroquois, (Hurons) qui échangeaient leurs pelleteries avec les marchandises que les Français don-
naient aux Alconquins. Ces bon: Iroquois leur avaient dit
k | qu'ils possédaient chez eux une mine de franc cuivre d’une grande richesse,
Cette allusion au commerce des Français avec les Montagnais servant d’interméldiaires aux nations du lac Saint-Jean et de ses tributaires, ainsi qu'avec les Hurons par l’entremise des Algonquins, nous fournit la preuve, qu'antérieurement à l’anvée 1603, le nom francais avait souvent retenti sur les plages du grand fleuve. Lorsqu’en 1608, Champlain aperçut pour une seconde fois la rade de Tadoussac, Pont-Gravé commondait l’un des vaisseaux qui portaient la fortune de la colonie embryonnaire, L'on se rappelle que la traite débuta , par une bataille en règle entre Gravé et le basque Darache, DE A qui avait chargé son vaisseau de fourrures, au mépris des
droits et privilèges accordés par le roi à M. de Monts. Champlain était intervenu comme arbitre; il avait accordé les parties, ec Darache quitta Tadoussac, laissant le champ libre aux envoyés de M. de Monts.
C’est le preiier fait d’armes que signale Champlain, entre les Français trafiquant régulièrement à l’aide de permis off- | RE ciels et ies écumeurs de mer d’origine basque. La piraterie | en effet fut un des grands fifaux du Saint-Laurent en ces | jar temps-là, et uue source de déboires pour les cor1pagnies com-
1 merciales, d’ennuis et de tracasseries pour Champlain. L La traite de 1608, ainsi que celles de 1603 et des années | HSE suivantes, se fit à Tadoussac, Mais, en 1610, elle eut lieu alternativement à Tadoussac et au cap de la Victoire. Lors de son arrivée, au printemps, Champlain fut très surpris de rencontrer dans la rade de Tadoussac des vaisseaux que le bon vent y avait conduits une semaine auparavant, Cepenil dant il avait fait la traversée de l'Atlantique en dix-huit % jours seulement, Cette venue hâtive des vaisseaux explique la raison d’une deuxième traite, au cap de la Victoire cette
fois, Mais l’une et l’autre furent sans profit, C’est un fait presque inouï dans les annales du commerce de ces temps primitifs, car la traite d'ordinaire rapportait aux intéressés de bons bénéfices. Le Père Charles Lalemant a écrit que, bon an mal an, les vaisseaux emportaient de 15 à 20,000 peaux de castor, qui se vendaient en France au prix d’une pistole la pièce (1). Nous avons vu que les sauvages livrèrent d’abord leurs fourrures à vil prix, mais lorsqu'ils eurent compris que les Français se les disputaientavec acharnement, ils changèrent de tactique, ct, profitant de la compétition, ils se montrèrent plus exigeants. C'était une véritable course aux pelleteries. La plupart des vaisseaux marchands quittaient les ports de France aux grandes mers de mars (?), afin d’entrer dans le fleuve vers la fin d'avril ou au commencement de mai.
En 1611, Champlain et Pont-Gravé n’arrivèrent à Tadoussac que vers le milieu de mai, alors que des marchands y étaient rendus depuis plusieurs jours. Mais les sauvages n'avaient pas voulu consentir à troquer leurs marchandises, parce qu'ils attendaient toute la flotte, afin de se procurer à meilleure condition les bagatelles européennes. Ce qui fait dire à Champlain: “ Et par ainsi s’'abusent ceux qui pensent ‘“ faire leurs affaires pour arriver des premiers ; car ces peu- ‘“ples sont maintenant trop fins et subtils (?).”
Tadoussac, à partir de 1610, cessa d’être le rendez-vous régulier des trafiquants. Désormais toute l’attention se portera vers le saut Saint-Louis, et l’on y verra jusqu'en 1618 afuer les sauvages amis des l'rançais, surtout les Algonquins et les Hurons. Puis, pendant plusieurs années consécutives,
(1) Aelation de 1626, p. 5.
(2) Fournier, Æ{ydrographie, Liv. III, ch. 49. (3) Champlain, Voyages, 1613, p. 240.