‹ Samuel Champlain [microforme]Chapitre 23 sur 117 · ES · texte numérisé non relu

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Trois-Rivières sera le poste commercial par excellence ; enfin la traite se fera tantôt au cap de la Victoire (1), tantôt à Québec, jusqu’à ce que Champlain fixe l’ilot du Richelieu (2) comme l'endroit le plus propice aux fins de négociation avec Jes sauvages.

La traite de 1611 fut assez encourageante pour les Francais, Dès le treize juin, deux cents Hurons étaient descendus au saut Saint-Louis, à la rencontre de Champlain. Ils l'informèrent que quatre cents des leurs venaient derrière eux, accompagnés de trois cents Algonquins, Quatorze pataches les attendirent au saut. Cette affluence, beaucoup trop considérable, causait un grand tort au commerce, Champlain avait déjà porté plainte à la cour touchant la conduite des traiteurs et de leurs agents qui s’entrenuisaient par leur âpreté au gain, Le fait est que ces hommes ne coutribuaient aucunement au soutien de la colonie, comme ils s’y étaient engagés, mais travaillaient plutôt à sa ruine, en s’opposant aux vrais moyens de la faire prospérer, Nous verrons plus tard de quelle manière ils vinrent à l'encontre de l’œuvre colonisatrice de Champlain, Pour eux, le peuplement de la Nouvelle France constituait un danger, il fallait s’y opposer de vive force.

Telle était la mesure du patriotisme des marchands et de leurs représentants à Québec. Tous les sociétaires n'étaient peut-être pas imbus des mêmes idées anticolonisatrices, mais

(1) ‘ Ce cap de la Victoire ou de Massacre, écrit Sagard en 1632, (Grand Voyage au Pays des Hwrons, p. 60), est à douze ou quinze lieues en deça de la rivière des frusries.... La rivière en cet endroit n’a environ qu’une demi-lieue de large, et dès l'entrée se voient tout d'un rang six ou sept îles fort agréables et couvertes de beaux bois.” La Relation de 1646 (p. 10), dit que ‘‘ le cap nommé de Massacre était une licue plus haut que Richelieu, ’? ou Sorel. On croit que la traite se faisait sur une des îles dont parle Sagard, et que cette île était l’île de Saint-Ignace.

(2) Cet îlot est situé en face du village de la paroisse de Deschambaults comté de Portneuf.

la plupart de leurs employés, commis, interprètes, capitaines de vaisseaux, tinrent une ligne de conduite que l’histoire, à l'exemple de Champlain, ne saurait trop flétrir. Une preuve de leurs mauvaises dispositions se tire des embarras sans nombre qu'ils suscitèrent au fondateur de Québec au sujet de la fortification de Tadoussac et du cap Diamant, Champlain voulait mettre son habitation en bon état de défense contre les aborigènes, dont le voisinage était une menace perpétuelle à la sécurité de la population. Champlain désirait en outre mettre un terme aux déprédations des Basques et des autres contrebandiers qui infestaient le bas du Saint-Laurent, Pour parvenir à ce double but, dont la réalisation était si désirable dans l'intérêt des habitants et du commerce, Champlain aurait voulu construire un fort sur la pointe du cap de Québec et organiser une police chargée de la surveillance des havres et de l’entrée des rivières, et donner au besoin la chasse aux vaisseaux pris en flagrant délit de contrebande, Mais il rencontra une constante opposition à ses projets, marqués pourtant au coin de la prudence la plus ordinaire, Un jour, signalant les allées et venues d’un navire espagnol dans les eaux du fleuve, à proximité de Tadoussac, Champlain exprime son regret de voir ses conseils méconnus : “ De pouvoir y remédier, s’écrie-t-il, il était impossible, pour ‘“ n'avoir des matelots ni des hommes de main, afin de s’en “ servir en telles affaires, car il eût fallu au moins huit mate- “Lots d'ordinaire en l'habitation, et quelques dix ou douze “ quand il est question d’aller attaquer un ennemi, avec une “ vingtaine d'hommes, qui sussent ce que c’est d'aller à la “ guerre, c’est ce qui nese voit point à Québec, l’on pense être “trop fort, et que personne n’oserait entreprendre en ces “ lieux, mais la méfiance est la mère de la sûreté; c’est pour- “quoi suivant les avis que souvent je donnais, l'on devait

‘“ remédier à la conservation du pays, et à l’assurance des ‘hommes qui y demeurent, qui était d'achever le fort déjà ‘“ commencé, et y avoir de bonnes armes et munitions, et gar- “ nison suffisante qui s’y entretiendrait pour peu de chose, ‘“ autrement rien ne se peut maintenir que par la force (1).”

Champlain était repassé en France, au mois d'août 1611, bien attristé de ses échecs successifs. C’est alors qu’il crut trouver une solution aux difficultés qui l’assiégeaient de toutes parts, en s'adressant à des hommes influents auprès de la cour, Après avoir remué ciel et terre, présenté mémoires sur mémoires, il réussit, comme nous l'avons vu, à obtenir un changement de régime. Désormais la Nouvelle France aurait un protecteur dans la personne d’un vice-roi. Revêtu de plus amples pouvoirs, Champlain revint à Québec, en 1613, pour surveiller les affaires de la colonie, sans négliger toutefois les intérêts des marchands ou actionnaires de la compagnie de Rouen,

Rendus à Tadoussac, Champlain et ses compagnons prirent presque aussitôt le chemin de Québec. Comme ces derniers ne visaient que la traite, ils continuèrent jusqu’au saut Saint- Louis. La traite terminée, Champlain revint à Québec, puis repassa en France pour retourner au Canada, en 1615, emmenant avec lui des missionnaires.

On pourrait peut-être s’imaginer que les Récollets et Champlain lui-même cherchaïient à entraver le commerce des fourrures. Loin de nuire à cette négociation, très légitime en soi, pourvu qu’elle se fasse dans des conditions honorables, ils la favorisaient, Il est facile de s’apercevoir, à la lecture attentive des récits de voyages de Champlain, qui sont le reflet de trente années de sa vie, que la traite, à ses yeux, n’était

(1) Voyages de Champlain, 1632, p. 55.

qu'une affaire secondaire, tout au plus un moyen qui lui fournissait l’occasion de découvrir de nouvelles terres, et de maintenir :es nations sauvages dans la tranquillité. Quant aux missionnaires, toute la part qu'il ont prise à la traite, consistait à se rendre utiles aux commis en leur ménageant des entrevues avec les sauvages. Hommes de paix, ils ne voyaient dans ces rapports avec le petit monde commercial que l'intérêt spirituel, ne s’occupant du matériel que pour retirer de France le maigre revenu que les compagnies s'étaient engagées à leur fournir. ‘“ Espérer davantage, dit Sagard, “ c’est perdre son temps.” En effet, les Récollets eurent beau faire des représentations en France au sujet de l'avancement de la colonie, ils ne purent rien obtenir, si ce n’est quelques secours de personnes pieuses qui les empêchèrent de mourir de faim.

La traite de 1618 eut lieu aux Trois-Rivières, pour la première fois, depuis Chauvin, dix-huit ans auparavant. C’est à cette occasion que Champlain mentionne une classe d’hommes appelés à jouer un grand rôle dans l'avenir de la colonie : ce sont les facteurs ou commis de traite, à la solde des compagnies mercantiles, Ces fonctionnaires acquirent une certaine notoriété, les uns par leur amour du lucre, d’uutres par leur inconduite et leurs trahisons, et quelques-uns par leur dévouement à Champlain et aux missionnaires.

Les commis ou facteurs étaient des agents salariés des marchands de Rouen, de Saint-Malo et d’autres villes de France, intéressés dans le commerce des pelleteries en Canada, et dont le comptoir principal de la compagnie formée par leur aggrégation avait été fixé à Québec, Il y avait un commis en chef, des commis et des sous-commis, ou aides des commis,

Les fonctions de ces agents multiples consistaient à recevoir les marchandises à leur arrivée d'outre-mer, à les emma-

ganiser, quand, la traite close, il y en avait un excédent, puis à les échanger avec les indigènes pour des peaux qu'ils emballaient soigneusement en vue de l’exportation, Les commis se rendaient au lieu du rendez-vous fixé pour la rencontre des sauvages, et ils faisaient le plus souvent le trafic euxmêmes. Des interprètes à gages leur servaient d'intermédiaires, quand ils ne pouvaient se faire comprendre. Ces interprètes remplissaient aussi le rôle de cominis-voyageurs, se rendant au sein des tribus, afin de les engager à venir à date fixe au-devant des commis ou facteurs.

La fonction de commis était loin d’être une sinécure. Elle était souvent entourée de désagréments, mais par contre elle offrait des avantages au point de vue du traitement et des espérances d'avancement qu’elle laissait entrevoir dans l’avenir, Thierry-Desdames, sous-commis à Québec en 1622, parvint, grâce à sa bonne conduite, à la capitainerie de l’île de Miscou, après la restitution du Canada et de l’Acadie à ses anciens maîtres. Cet exemple de promotion n’est pas unique: dans l’histoire du commerce, au début de la colonie,

La compagnie formée de marchands de Rouen, de Saint- Malo et de la Rochelle, semble avoir été la première qui ait entretenu à Québec des agents pour surveiller ses intérêts, Beauchêne, facteur, agissait en qualité de commandant à la place de Champlain, durant son voyage en France, de 1617 à 1618. Unautre commis, du nom de Loquin arriva à Québec, en 1618, sur la même barque qui portait le Père d’Olbeau. Pont-Gravé l’'emmena avec lui aux Trois-Rivières pour la traite, qui fut si considérable, cette année. là, que les marchandises apportées de France, ajoutces à celles que l’on conservait en entrepôt dans le magasin de l’habitation, ne purent suffire à l'échange.

Beauchêne et Loquin sont les seuls commis dont Cham-

plain fasse mention dans son récit des événements de 1618 et 1619. Quand il revint de France en 1620, il était accompagné de Jean-Baptiste Guers, commissionnaire ou chargé d’affaires pour le compte du duc de Montmorency. C'était un brave homme, rempli de bonnes intentions. Il rendit, à maintes reprises, des services à Champlain et aux habitants, Champlain l’envoya aussitôt aux Trois-Rivières où il avait été devancé par Pont-Gravé, Loquin un autre commis appelé Jean-Caumont dit le Mons (1), et le sous-commis Roumier, Pont-Gravé et François Porée, sieur du Chesne, y faisaient la traite depuis quelque temps déjà. Tous ensemble redescendirent bientôt à Québec avec un chargement complet de fourrures. Pont-Gravé continua jusqu’à Tadoussac, confiant, avant son départ de Québec, la garde du magasin à Jean Caumont, Quant à Roumier, qui avait passé l'hiver au pays, il s’en retourna eu France, donnant pour raison de son départ le refus qu’on lui faisait d'augmenter ses gages. Il faut croire qu'il étais loisible aux employés de briser leurs engagements quand bon leur semblait, ou, ce qui est plus rationnel, qu’ils ne s'obligeaient pas à servir plus d’une année. Mais le départ d’un commis, quel qu’en fût le motif, n’était qu’une petite affaire, si on la compare aux troubles qui s’élevèrent si souvent au sein des compagnies mercantiles, par delà l’Atlantique.

(1) La Relation de 1626 le mentionne sous le nom de Gaumont.

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