CHAPITRE DEUXIÈME
Engagements de la Compagnie des de Caën non exécutés. — Champlain demande de fortifier Tadoussac. — Les Espagnois, les Flamands maitres du fleuve. — Les marchands négligent le Canada et s'opposent à sa colonisation. — Henri de Lévis, duc Ventadou, protège les catholiques, et veut forcer Guillaume de Caën à noinmer un chef d'escadre
catholique. — Le Conseil du Roi lui donne raison — Projets de coloni-
sation du Père Noyrot entravés.
L'association dite des de Caën, la première qui fût formée sous la vice-royauté du duc de Montmorency, s'était engagée :
1° A fournir à Champlain des hommes nourris et gagés pour travailler à l'habitation de Québec;
2° A y nourrir six Récollets ;
3° A entretenir six familles de laboureurs, charpentiers et maçons, de deux ans en deux ans ;
4 A mettre à la disposition de Champlain des mousquets, arquebuses et piques pour défendre Québec en cas d'attaque ;
5° A doubler les appointements de Champlain.
Ce quintuple engagement avait reçu la sanction royale ; les marchands l’avaient aussi agréé sans y faire d’objection sérieuse, Se montraient-ils ainsi conciliants, parce qu'ils n'avaient pas l'intention de remplir leurs promesses ? On le croirait à la manière dont ils agirent par la suite à l'égard de la colonie de Québec. Les Huguenots, dont la Compagnie était composée pour une large part, avaient été enhardis par la confirmation de l’Edit de Nantes, qui les mettait sur un pied d'égalité avec les catholiques. Nous avons vu que les négociants de La Rochelle s'étaient abstenus de prendre des
intérêts dans la société de nouvelle création, Pourquoi en effet se seraient-ils astreints à des charges, quand ils pouvaient retirer de la Nouveile France autant d'avantages et de profits que les Rouennais et les Malouins ? Les défenses du roi au sujet de la traite ne dérangeaient aucunement leurs affaires, et nous les avons vus faire la contrebande la plus active dans les eaux du Saint-Laurent à la barbe des marchands de la compagnie légalement constituée Ils ne craigoxient point les procès, qu’elles qu’en fussent les conséquences : si le Conseil d'Etat les condamnait, et même faisait mine de vouloir exécuter les jugements portés contre eux, le maire de la ville disait au porteur de documents officiels : “ Je crois vous traiter avec beaucoup de faveur, en vous conseillant de vous retirer promptement et sans bruit ; car si le peuple sait que vous venez ici exécuter les commandements de Messieurs du Conseil, vous courez fortune d’être noyé dans le port, sans que je puisse y porter remède.”
Cette piraterie comptait sur une organisation de beaucoup supérieure à celle de la compagnie des de Caën. Le seul fait de se voir exposés à être pris en faute, rendait les Rochelais plus prudents dans leurs courses sur les eaux du grand fleuve. Ils s'armaient jusqu'aux dents et recouraient à tous les moyens que suggèrent en pareille occurrence la mauvaise foi, l'amour d’un gain illicite, le vol érigé en système. Les vaisseaux de Guillaume de Caën ne leur donnaient la chasse qu’en de rares occasions, et leurs prises ne compensèrent jamais les pertes qu’ils subirent par le commerce illégitime qui se faisait à leur détriment,
L'on se demande toujours pourquoi la voix de Champlain n'était pas écoutée, lorsqu'il demandait de fortifier Tadoussac, et d'établir une croisière dans le bas du fleuve, S'il reprochait aux marchands leur insouciance, ceux-ci recouraient à
des prétextes plus ou moins futiles. Le Frère Sagard expose ainsi leurs excuses : “ Ils se sont contentés jusqu’à présent d'en tirer les pelleteries et le profit, sans avoir voulu y faire aucune dépense, et n’y sont guère plus avancés que les premiers jours, par la crainte, disent-ils, que s'ils avaient fait valoir la contrée, les Espagnols ne les en mirent dehors. Mais cette excuse n’est nullement recevable, ajoute le Religieux, puisque, si l’on voulait y faire la dépense nécessaire, on pourrait s’y établir et s’y fortifier de telle sorte qu’on ne pourrait être chassé par aucun ennemi. Néanmoins si l’on n’y fait pas davantage que par le passé, la (nouvelle) France aura toujours un nom en l'air, et nous une possession imaginaire (1).”
Ce n’était pas les Espagnols que l’on devait le plus redouter, De même que les Hollandais ils préféraient s’en tenir à leur commerce qni rapportait d'assez beaux profits, sans avoir le fardeau de soutenir une colonie qui leur aurait coûté bien cher, S'ils l’eussent voulu, ils auraient facilement conquis le Canada, qu’ils savaient presque sans défense, Le danger existait plutôt du côté des Iroquois, toujours remuants, malgré les leçons sévères qu'ils avaient reçues de Champlain. Nous avons été témoins de leur irruption soudaine sur Québec, qui fut à deux doigts de sa perte. Si Champlain n'avait -pas eu la prudence de construire un fort au sommet du promontoire, et si les Récollets n’eussent mis leur couvent de Saint-Charles en bon état de résister aux assaillants, c'en était fait de l'habitation et de ceux qui y demeuraient, Et remarquons que Champlain avait exécuté ces travaux malgré de Caën et ses associés. Son but ne consistait pas seulement à se protéger contre les Iroquois, mais encore contre les
(1) Sagard, Le Grand Vozage au pays des Hurons, pp. 57 et 58.
autres sauvages, En dépit de leur alliance avec les Francais, ils conservaient toujours de la perfidie, qui était le fond de leur caractère,
La grande erreur de toutes ces organisations mercantiles fut le manque d’action, par crainte des dépenses. Pour des promesses les marchands en donnaient beaucoup plus que des réalités. Spéculateurs avant tout, ils se contentaient de faire le commerce des fourrures dans les meilleures conditions possibles, Leur activité à cet égard était poussée à l'extrême. Les Huguenots avaient leurs commis, les catholiques aussi avaient les leurs, Nous avons assisté en 1621 au conflit entre les agents des deux sociétés qui se disputaient la prépondérance sur le Saint-Laurent, conflit qui faillit dégénérer en une guerre civile que Champlain sut conjurer si habilement, Les Huguenots furent toujours les plus forts dans ces luttes. Cela s'explique par le fait que les principaux intéressés dans ces associations de commerce appartenaient à la secte de Calvin, Pourtant les sieurs de Caën n'étaient pas fanatiques au même degré que les autres, et comme nous aurons l'occasion de le constater, ils firent preuve d’un certain bon vouloir à l'égard des Récollets et des Jésuites. Leurs agents à Québec et à Tadoussac n’usèrent pas toujours de la même bienveillance,
Les marchands s’opposèrent à tout projet de colonisation dans la Nouvelle France, et ce fut réellement heureux, car avec leurs idées sectaires, s'ils se fussent mis en tête de peupler le Canada d’éléments non catholiques, le pays serait devenu colonie protestante maigré Champlain et les religieux, La France eût été obligée, pour ne point froisser la susceptibilité des colons que protégeait l’Edit de Nantes, de les défendre contre l’envahissement étranger, comme elle avait fait chez elle,
La politique désastreuse des de Caën et des autres devait durer jusqu’à la suppression des compagnies bâtardes qui firent le fléau de la Nouvelle France et le désespoir de Champlain.
Nous avons vu que les membres de la compagnie de Montmorency qui ne s'étaient amalgamés que par intérêt, devinrent bientôt désunis par la défiance réciproque, Nous avons vu, en outre, qu’en arrivant à Paris, en 1624, Champlain avait constaté que les marchands faisaient mauvais ménage, se chicanaient à tout propos et luttaient devant les tribunaux, et que le duc de Montmorency lui-même, ennuyé, tracassé, s'était débarrassé de sa charge de vice-roi pour la remettre à Henri de Lévis, duc de Ventadour, son neveu, pair de France et gouverneur du Languedoc, A l'encontre des vicerois ses prédécesseurs, qui n'avaient joui de leurs privilèges qu'afin d’en tirer un profit matériel, le duc de Ventadour ne consentit pas à n'être qu'une machine entre les mains des marchands, Il avait commencé par interposer son autorité auprès des sieurs de Caën, en leur faisant défense de réciter les prières huguenotes sur les vaisseaux, A son retour du Canada, en 1625, Guillaume de Caën fut cité devant le tribunal du Conseil d'Etat pour n'avoir point mis à exécution tous les articles de son contrat, dont l’un, entre autres, comportait que le chef des escadres serait catholique. Le Conseil des ascociés lui intima l’ordre de fournir sous trois jours une caution pour le paiement de trente-six pour cent d'intérêt sur 60,000 livres de capital, Rien ne fut fait: pas de caution au temps fixé. Quant à la nomination du chef des vaisseaux, les associés s’y opposaient, Guillaume de Caën les cita devant le juge de l’amirauté dans le but de les forcer à se soumettre aux intentions du vice-roi.
Le procès continua toujours de s’envenimer, jusqu’à ce que
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le Conseil de Sa Majesté donnât gain de cause à de Caën, à condition qu’il choisit sans retard un chef catholique, et que lui-même n'irait pas au Canada. Raymond de la Ralde fut nommé chef de l'expédition de 1626. De Caën fit appareiller les vaisseaux et les chargea de vivres pour Québec. Champiain courut à Dieppe, où devait se faire le départ de la flotte. Il était accompagné de son beau-frère, Eustache Boullé, comme lieutenant au fort de Québec, et d’un nommé Destotiches, en qualité d’enseigne.
L’embarquement se fit le 15 avril. Cinq vaisseaux formaient l’escadre, C’étaient la Cutherine ou la Suinte-Catherine, de 250 tonneaux, suivant Champlain, et de 300 d’après Asseline et Guibert, commandée par le capitaine de la Ralde, auniral ; la Flèque, de 260 tonneaux, avec Emery de Caën comme vice-amiral; le troisième et le quatrième, dont on ignore les noms, jaugeaient respectivement 200 et 120 tonneaux ; enfin l’Alouette, 80 tonneaux.
L'escadre mit à la voile le 24 avril. La Catherine, qui portcit Champlain et le Père Joseph Le Caron, v’arriva à Percé que le 20 juin. La Flèque y était rendue depuis quinze jours. Les trois autres avaient aussi précédé le vaisseau amiral.
Quelques jours avant d'arriver à Tadoussac, Emery de Caën fit assembler l'équipage sur le pont, et il lui annonça que le duc de Ventadour désirait qu'on ne chantât plus de psaumes, comme on avait fait durant la traversée. Ce fut un murmure presque général, car les huguenots composaient presque les deux tiers de l'équipage. A cette vue Champlain conseilla à de Caën de permettre des réunions pour les prières seulement. “ Ainsi d’une mauvaise dette, observe Champlain, l’on en tir: ce que l’on peut.”
Le 25 juin, les vaisseaux jetèrent l'ancre en face du Bic,
Une chaloupe fut dépêchée à Québec pour avertir Pont-Gravé de l’arrivée de la flotte, Durant la première nuit une brume épaisse faillit les jeter sur une île près des Escoumins, Deux jours plus tard, l’on vint mouiller au Moulin-Baude, petite anse très propre à servir de refuge, Champlain apprit d’un Francais récemment parti de Québec que Pont-Gravé avait Cté très malade, qu’il avait même failli mourir de la goutte, et que la disette était si grande à l'habitation, qu’on avait résolu de renvoyer tous les hivernants en France. Ce qui fait dire à Champlain avec beaucoup de justesse :
“ Voilà les risques et fortunes que l’on court la plupart du temps, d'abandonner une habitation et la rendre en telle nécessité qu’ils mourraient de faim, si les vaisseaux venaient à se perdre, et si l’on ne munît la dite habitation de vivres pour deux ans, avec des farines, huiles et du vinaigre, et cette avance ne se fait que pour une année, attendant que la terre soit cultivée à quantité pour nourrir tous ceux qui seraient au pays, qui ferait la chose à quoi l’on devrait le pl: travailler après être fortifié et à couvert de l’injure du temps, Ce n’est pas que souvent je n’en donnasse des avis, et représentai les inconvénients qui en pouvaient arriver: mais comme cela ne touche qu’à ceux qui demeurent au pays, l’on ne s’en soucie, et le trop grand ménage empêche un si bon œuvre, et pour ainsi le Roi est très mal servi, et le sera toujours si l’on n’y apporte un bon règlement, et être certain qu’il s’exécutera.”
Champlsin revit Québec le cinquième jour de juillet. Tout le monde se portait 5ien, mais les travaux du fort et de l’habitation n’avaient pas marché au gré de ses désirs. Il mit ses ouvriers à l'œuvre; ils étaient vingt,
Les équipages, restés à Tadoussac, se souciant peu d’obéir aux désirs du vice-roi, avaient continué à chanter leurs psaumes de Marot, au grand scandale des sauvages, qui étaient
au courant des dissensions entre catholiques et protestants, L'œuvre des missionnaires en souffrait, car ces pauvres âmes aient entraînées par une proclivité naturelle du côté de la secte,
Pont-Gravé repassa en France cette année-là, laissant la charge du magasin à Corneille de Vendremur et à Olivier le Tardif, Le premier était natif d'Anvers, et le second d'Honfleur. Gravé reviut le printemps suivant, accompagné de l’un de ses petits-fils, François des Marets, enfant de sa fille Jeanne. Il était âgé de onze ans (1).
Emery de Caën se hâta de faire la traite pour aller ensuite pêcher la baleine, laissant l'habitation de Québec assez mal pourvue de provisions. Il n’y restait que 55 personnes, tant hommes que femmes et enfants, sans comprendre toutefois dans ce contingent les habitants, qu’il ne faut pas confondre - avec les hivernants. Sur ces 55 personnes, il y avait 18 ouvriers, dont la moitié eût été nécessaire à l’habitation du Cap Tourmente. Les travaux du fort de Québec exigeaient au moins dix hommes. Les sieurs de Caën les avaient promis, Sa Majesté et le vice-roi les désiraient, et cependant ils n’arrivaient pas. Les marchands les obligeaient à travailler à l'habitation et au magasin, constructions indispensables aux exigences de la traite: “ C’est en ceci, dit Champlain, où j'avais beaucoup de peine à faire goûter les raisons pourquoi le fort nous était nécessaire, tant pour la conservation de leur bien, que celle des habitants du pays ; c’est ce qui donnait lu mécontentement à toutes les sociétés. Néanmoins considérant l'importance et la nécessité d’avoir un lieu de conserve, je ne laissais de faire ce qu’il m'était possible de temps à autre.”
1) Voir Champlain, 1er volume, note 6.
C’est alors qu’en désespoir de cause, Champlain tourna de nouveau ses regards vers celui dont il relevait, pour le supplier de mettre fin à un état de choses aussi ruineux. Les associés de la Compagnie ne remplissaient pas leurs engagements, et lorsqu'ils tentaient quelque effort pour secourir Québec, pour une raison ou pour une autre, les secours ne parvenaient pas à destination, On eût dit qu’une véritable fata.lité pesait sur l’œuvre de Champlain, afin de la rendre irréalisable. Les prodiges de valeur opérés par les Jésuites pour procurer du pain aux colons, finissaient par causer un désappointement général. Comme nous le verrons dans un chapitre consacré entièrement aux travaux de ces bons Pères, leurs efforts furent inutiles à la suite de malheurs imprévus, C’est ainsi, qu'en 1627, le Père Noyrot vit échouer ses plans de colonisation, qui eussent à coup sûr donné à Québec un nouvel essor. De même, en 1629, un naufrage engonffrera dans la mer les espérances de leur mission. La Providence permettait sans doute ces épreuves terribles afin de ménager à l'Eglise du Canada des jours heureux et prospères dans la suite des temps. Lans l'intervalle, les missionnaires durent souffrir la faim et les persécutions, moyen pénible mais certain d'enlever les ronces et les épines qui bordent la voie douloureuse de l’apostolat catholique.