CHAPITRE TROISIÈME
Etablissement des Récollets sur les bords de la rivière Saint-Charles. — Constructions qu'ils y font. — Personnel de leur monastère. — Arrivée des Pères Galleran et Piat. — La mission de Tadoussac, — Le Père Poulain chez les Nipissiriniens. — Arrivée du Père Viel et du Frère Sagard- Théodat. — Réjouissances à la Communauté.
Les Récollets avaient résidé jusqu’en 1620 dans leur pauvre logis de la basse-ville, à proximité de la chapelle et de l'uabitation de Québec. Grâce aux secours providentiels qui leur arrivèrent par l'entremise du Père Huet et de Champlain, ils purent enfin se mettre en frais de bâtir un couvent plus spacieux, plus propice aux fins qu'ils se proposaient, Mais, au lieu de rester près de la chapelle qui servait d'église paroissiale, ils crurent plus à propos d’aller s'établir sur les bords de la rivière Saint-Charles, dans un lieu très agréable, où le terrain se prêtait à la culture. Louis Hébert avait déjà défriché quelques arpents dans ces parages, et les Récollets désiraient aussi se livrer à un art qui pourrait subvenir à leurs plus pressants besoins,
Dès l'automne de 1619, des ouvriers à gages abattirent de gros arbres pour en tirer des poutres et des planches ; d’autres avaient construit un four à chaux avec la glaise, très abondante dans le voisinage. L'endroit choisi pour le couvent se trouvait à une demi-lieue de l'habitation, et l’on entretenait, à cette époque, l’idée de bâtir la ville sur les bords de la rivière Saint-Charles. Les Récollets donnaient l'exemple, Ce petit coin de terre est tout à fait joli, surtout
durant l'été, quand le Cubir-Coubat, grossi par la marée montante, prend les proportions d’une grande rivière, navigable même pour des navires d’un fort tirant d’eau. Tout le monde sait que l’hôpital-général actuel occupe le site de l’ancien couvent des Récollets.
Durant l'hiver les religieux firent transporter les matériaux, et de bonne heure, au printemps, l’on se mit à l’œuvre de construction, Aucun secours n’était refusé : les sauvages apportaient même leur contingent de travailleurs. Pont- Gravé encourageait les Français à aider les manœuvres et les macons, Le 3 juin, le Père d’Olbeau posa solennellement la première pierre du couvent sur laquelle on avait gravé les armes du roi, à côté celles du prince de Condé que l'on croyait encore être le vice-roi, mais qui, en réalité, avait cédé ses droits au duc de Montmorency, Douze ouvriers travaillèrent régulièrement ensuit: à la construction du nouveau bâtiment, Quand le Père Jamet (1) arriva de France, cette année-là avec Champlain, il mit à la besogne d’autres ouvriers qu’il avait emmenés avec lui. Tout marcha si bien, que le couvent fut parachevé et béni le 25 mai 1621. Les Pères le mirent sous la protection de Notre-Dame des Anges, et c’est alors qu’ils baptisèrent le Cabir-Coubat des sauvages du nom de Saint-Charles, C'était un hommage qu’ils voulaient rendre à leur syrdic ou protecteur, Messire Charles de Ransay des Boucs, grand-vicaire de Pontoise,
Le corps de logis üu couvent était formé de grosses pièces de bois de forte charpente, entre lesquelles les maçons avaient
(1) Le P. Jamet, depuis son passage en France, en 1616, avait gouverné trois couvents : celui de Saint-Denis, en 1617, celui de Châlons, dans la Champagne, en 1618, et celui de Sezanne, en Brie, dont il fut le premier gardien, en 1619. Le P. Jamet revint à Québec, en 1620, avec la charge de commissaire provincial, comme en 1615,
placé une muraille de pierre de huit à neuf pouces d’épaisseur, depuis les fondations jusqu’au faîte, L'édifice mesurait trente-quatre pieds sur vingt-deux. Il était à double étage ainsi divisés: dans l'étage inférieur, deux grands appartements, dont l’un servait de chapelle, et l’autre de cuisine et de logeinent pour les ouvriers, Au second, une grande chambre et trois petites réservées aux religieux, La cave n'avait été creusée que sur un espace de vingt pieds carrés sur sept de profondeur, “ Notre logis est fort commode, écrit Sagard, “ mais ressemble plutôt à une petite maison de noblesse des “ champs, que non pas à un monastère de Frères Mineurs, “ ayant été contraints de le bâtir ainsi pour nous fortifier contre les sauvages, s'ils voulaient nous en chasser, Le “ corps de logis est au milieu de la cour, comme un donjon, “ avec des courtines et des remparts, faits de pièces de bois ; “ aux quatre coins, quatre petits bastions, élevés de douze à “ quinze pieds, sur lesquels on a établi de petits jardins; puis, “la grande porte avec une tour carrée au-dessus faire de “ pierres, qui nous sert de chapelle; enfin, un beau fossé “ naturel, tout à l’entour de la maison et du jardin (1. ”
Le Père Denis Jamet, dans une lettre adressée au vénérable syndic des missions du Canada, nous rapporte de nombreux détails sur ce petit monastère, Il vante la fertilité du sol environnant, et les avantages que les Récollets allaient pouvoir retirer, presque sans effort, de la culture et de l’élevage du bétail. “ Rien ne nous manque, dit-il, grâces à Dieu, “ que moyen d'entretenir pour deux ans six ou huit bons gar- “ cons pour travailler à la terre.” Les bras en effet leur faisaient plus défaut que la bonne volonté, Cependant ces bons religieux se livrèrent assidûment à la culture du sol.
(1) Sagard, Le Grand Voyage, etc., p. 56.
Louis Hébert leur avait cédé un lot de terrain qu'il avait déjà labouré, en échange d’un autre lot qu’ils avaient fait défricher à la haute-ville, Cette transaction faisait l'affaire des deux parties. Les Récollets avaient en outre obtenu la propriété de deux cents arpents, proche de leur couvent, Le roi leur avait aussi accordé d’autres concessions, à Tadoussac, aux Trois-Rivières et au pays des Hurons, confirmant par des lettres-patentes celles que la compagnie des marchands leur avait déjà données, En leur accordant ces faveurs, le roi et la compagnie entendaient activer l'éducation des enfants sauvages, et engager les parents à se livrer à l’agriculture, pour se fixer d’une manière stable dans le voisinage de Notre-Dame des Anges. Le but était sans doute excellent, mais fut-il jamais atteint ?
A l’époque où nous sommes, il y avait à Québec six Pères et deux Frères: c'étaient les Pères Jamet, d’Olbeau, Poulain, Le Caron, Huet, le Baillif, et les Frères Bonaventure et Modeste Guines. Le Père Le Baillif était un homme distingué sous tous rapports, et doué d’une très forte intelligence, Champlain en avait fait son confident et son conseiller intime, Du reste, les instructions données par le duc de Montmorency, Villemenon et Dolu, comportaient que Champlain n’entreprit rien de grave sans avoir recours à ses lumières. C’est ainsi qu’il en agit, et il n’eut pas lieu de se repentir de lavoir consulté, Ce religieux éminent ne séjourna que peu de temps en Canada; il repassa en France au commencement de l’automne de 1621,et il ne revit plus le ciel de la Nouvelle France. Son départ avait été nécessité par les chicanes entre les deux compagnies de Rouen et des de Caën, chicanes qui se faisaient jour à Québec, et dont les religieux eurent beaucoup à souffrir, Se voyant ainsi en butte à des persécutions des commis, les Récollets résolurent de porter leurs plaintes
à la cour, Ce fut le Père le Baïllif qui recut la mission d’exposer les griefs de la communauté des religieux et des habitants, Nous avons déjà mentionné le but de cette importante mission ; qu’il nous soit permis d'appuyer davantage.
Le 18 août 1621, Champlain avait réuni les Pères, les officiers de justice, cinq particuliers, son beau-frère Boullé, Guers, commissionnaire du vice-roi,enfin tout Québec, moins les commis. Ces personnages au nombre de onze, se constituèrent en assemblée générale dite des Habitants, afin de délibérer sur les moyens à prendre, tant pour conserver en son intégrité la religion catholique, apostolique et romaine daus le pays, que pour y rendre inviolable l'autorité du roi dans l’exercice de la justice et celle du vice-roi, si peu respectée jusqu'alors (1). Dans la supplique qu’ils adressèrent à Louis XIII, ils con-
-cluaient que la conservation du Canada à la France dépendait essentiellement de deux conditions: le maintien de la religion catholique, à l'exclusion de tout autre, et celui de la justice (2).
Le Père le Baïillif accepta la belle et importante mission qui lui était confiée par le vœu unanime des habitants. Rendu en France, il déposa au pied du trône la requête des Habitants, ainsi qu’un cahier volumineux énumérant leurs plaintes (3). Les Récollets avaient aussi chargé leur confrère
de demander au roi la fondation, pour l’espace de six ans,
d’un petit séminaire où cinquante enfants sauvages seraient élevés et entretenus dans le catholicisme; de l’aide pour
(1) Le Clercq, Premier Etablissement de lu Foi, 1, 181. (2) Voir Pièce 7, en appendice.
(3) Voir Pièce 8.— Le cahier contenant ces articles était scellé du sceau du couvent de Notre-Dame des Anges, qui portait saint Louis, roi de France, et saint François sur champ parsemé de fleurs de lis, avec ces mots : Sigillum Reverendi Patris commissarii fratrum minorum Recollectorum C'anadensium.
acheter des livres, des ornements, des meubles et des vivres, pour le même espace de temps ; et enfin douze hommes pour labourer la terre et prendre soin du bétail, Le roi était alors occupé à faire la guerre aux Huguenots révoltés, et il ne parut tenir aucun compte des représentations du Père délégué, bien qu’il lui promît ‘“ non seulement d’y faire droit, “ mais encore de lui accorder personnellement sa faveur et “ sa protection royale.” Cependant Champlain obtint quelques secours, Ce fut tout le résultat d’une démarche dont on espérait tant de bien.
Les Récollets durent se résigner à subir leur sort et à gémir dans le silence du cloître sur l’insouciance des grands pour le développement de la foi chrétienne. Retirés chez eux, dans leur solitude, ils auraient cent fois préféré se livrer à des travaux apostoliques plus en rapport avec leur état, En venant au Canada, ils croyaient que leur temps serait entièrement consacré aux sauvages, afin de les ramener duns la bonne voie. Sans chercher le martyre, ils ne l’auraient pas refusé, car ces moines n’ont rien qui les attache à la terre, tandis que tout les attire vers le Bien suprême pour le service duquel ils sacrifient fortune, famille, patrie, Au milieu des chagrins et des déceptions, il leur survenait parfois quelques moments de bonheur. L'année 1622 leur réservait une surprise, qui dut fort les réjouir. Deux religieux qui n'avaient pas encore touché le sol du Canada, venaient grossir le personnel de la maison. Le Père Guillaume Galleran avait été envoyé de France en qualité de visiteur et de supérieur, ‘“ Le Père Guillaume “ qui s’est rendu recommandable non seulement par sa capa- “ cité, mais encore par un don singulier d’oraison et de con- “ templation, dont Dieu l'avait avantagé, s'était offert, les “ années précédentes, avec beaucoup d’empressement, pour “ aller annoncer l'Evangile à ces barbares, et y satisfaire s’il
“ se pouvait l’ardeur violente qu’il avait pour le martyre... “ la Province choisit ce bon Religieux, comme un sujet plein “ de grâce, de lumière et d’onction, pour avancer le sémi- “ naire et jeter les fondements de ce premier noviciat, si “ bien qu'avec son institution de supérieur, on y ajouta “encore un pouvoir particulier de recevoir à notre saint “ Habit, non seulement les Francais qui se présenteraient “ venant du siècle, mais encore les sauvages de notre Sémi- “ naire, si dans la suite du temps on pouvait les rendre assez “ bons chrétiens pour espérer même de les avancer jusqu'à “ la perfection évangélique (1).”
Le Père Galleran avait pour compagnon le Père Irénée Piat, qui désirait depuis longtemps travailler au salut des sauvages. C'était un religieux d’un grand zèle et d’une vertu solide (2). Avec l’arrivée de ces deux Récollets coïncide l’ouverture du premier noviciat. La première vocation rut celle de Pierre Langoissieux, natif de Rouen. Il y avait trois ans que ce bon sujet donnait des leçons de catéchisme aux sauvages des Trois-Rivières. Ce temps d'épreuves passé au service de la religion suffit pour faire reconnaître en ce jeune Français une disposition plus qu'ordinaire pour la vie parfaite, Il entra au noviciat au mois de septembre 1622, et reçut le nom de Charles en l’honneur du syndic des Récollets. La cérémonie se fit en présence de Champlain, de sa femme, des Français et d’un grand nombre de sauvages, Quelques-uns des habitants éprouvèrent une impression tellement vive de cette fête monastique, qu’ils sollicitèrent comme une
(1) Le Clercq, Æt. de la foi, I, p. 203 et 204 passim.
(2) ‘ Le Père Piat vivait encore il n’y a que quinze ans, et est mort en ‘Province chargé d'années et de mérite en odeur de sainteté.’ Le Père Le Clercq écrivait ces lignes (1,203) en 1691. Le Père Piat vivait encore en 1676.
faveur spéciale de vouer leurs enfants à saint François, Les religieux consentirent à seconder leur piété en donnant le petit habit de l'Ordre à trois d’entre eux, Quelques sauvages demandèrent le même privilège pour leur progéniture, mais il leur fut irrévocablement refusé,
L'automne allait s'ouvrir, et les Récollets ne pouvaient rester oisifs dans leur couvent, sans enfreindre le but de leur mission, surtout après les nouveaux secours qui leur arrivaient,. 11 fut décidé que le Père Piat irait évangéliser les Montagnais
ô de Tadoussac, pendant que le Père Huet se rendrait aux Trois-Rivières. De son côté, le Père Poulain partirait pour les missions de l’ouest ; il devait s’avancer jusque chez les Nipissiriniens
La mission de Tadoussac n'avait pas pris jusque-là un essor bien considérable, Nons avons mentionné en premier lieu le passage du Père d’Olbeau qu’un violent mal d’'yeux avait rappelé à Québec en toute hâte. Le Père Le Caron y avait séjourné ensuite, mais à de rares intervalles. Ce bon Père soupirait toujours de retourner au milieu des Hurons. La bourgade de Carhagouha était toujours présente à son esprit; il ne pouvait oublier les jours de bonheur qu’il avait passés au sein de cette tribu docile à la voix du missionnaire, Un an encore devait s’écouler avant qu’il pût voir se réaliser ses espérances.
Le Père Piat partit le 13 décembre pour aller hiverner avec les Montagnais. Apprendre leur langue et les instruire des mystères de la religion, tels étaient les principaux mobiles de cette entreprise ardue, Malheureusement il ne fit qu’un court séjour à Tadoussac, Le sauvage qui l’accompagnait étant tombé malade, le pilotois ou sorcier assura que ce mal avait été causé par un sauvage d’une nation éloignée, et qu'il fallait à tout prix l'envoyer tuer par un des frères dr moribond.
Le Père Piat eut beau vouloir empêcher qu’on ne suivit ce conseil aussi ridicule que barbare, il n’y put réussir, Le découragement s’empara de lui, et, quelques jours plus tard, il était de retour à Québec. Le Père le Caron s'offrit pour le remplacer, et il courut passer le reste de l’hiver à Tadoussac (1),
Le Frère Sagard rapporte un épisode très émouvant de la vie du Père Piat, pendant son premier hiver à Québec, Les sauvages avaient été très heureux dans leurs chasses ; ils avaient tué plusieurs élans. Cette nouvelle, qui était toujours bien aceueillie à l'habitation, où l’on souffrait souvent du manque de viandes fraîches, fut apportée aux Pères par l’un des chasseurs. Les sauvages leur donnèrent un élan, mais à condition qu'ils iraient le chercher, Or, comme la distance était assez grande — dix à douze lieues — le Père Piat résolut d'entreprendre cette longue course avec le Frère Charles, quelques Français et un sauvage qui devait les guider, Les bois étant remplis de neige, il fallut chausser la raquette, et s'habiller chaudement, à cause du froid, Après bien des fatigues, l’on parvint à l'endroit recherché. Le sauvage avait rapporté la vérité, L'élan fut lié par quartiers que chacun devait traîner derrière soi au moyen de cordes, Pendant que l’on s’en revenait péniblement à Québec, une tempête de vent accompagnée de pluie fondit sur nos voyageurs, et les forca à se creuser un trou dans la neige pour y passer la nuit, Triste nuit! sans sommeil, au milieu des plus vives appréhensions, ne sachant comment ils traverseraient la rivière Montmorency qui se gonflait sous leurs yeux, et menacait de se débarrasser des glaces qui l’emprisonnaient, Au petit jour, ils se remirent en route, ne rencontrant pas d’au-
(1) Le P. Le Caron partit le jour même qu’arrivait le P. Piat, c'est-à-dire le 17 janvier 1623. — Champlain, 1632, 2€ partie, p. 57.
tres embarras sérieux qu'un vent violent qui leur soufflait la neige dans la figure, C'était trop pour les forces de gens peu endurcis au froid et à la marche. Le Frère Charles tomba le premier, exténué de fatigue. Un Francais, n’en pouvant plus, s'étendit sur la neige, comme pour se laisser mourir. La situation devenait alarmante, d'autant plus que la poudrerie leur faisait perdre le chemin, Mais la providence vint à leur secours dans la personne du Père Huet, qui, après avoir chanté les vêpres à la chapelle de Québec, eut la bonne inspiration de courir à la rencontre de ses confrères. Sagard dit qu’il “ monta sur la montagne prochaine ” pour voir s’il les découvrirait, En effet il les aperçut et s’empressa de les rejoindre, A l'exemple du bon Samaritain, il leur administra un cordial dont l'effet réconfortant fut merveilleux, Le Père Piat et ses compagnons arrivèrent au couvent vers le soir, sans autre accident, mais peu disposés à reprendre le chemin de la forêt.
En avril le Père Piat se mit de nouveau en frais d’entreprendre une mission dans le bas du fleuve, Champlain lui fit accepier une ample provision de biscuits, et le mit sous la protection d’un sauvage de confiance. Deux chaloupes devaient les conduire avec un parti de Montagnais jusqu’à Tadoussac. Naturellement les sauvages lui volèrent ses provisions en descendant le fleuve, et rendu à Tadoussac, le pauvre missionnaire reçut son congé de ces barbares. Qui dit sauvage, dit voleur, Si les religieux ignoraient cela, ils durent l'apprendre plus tard, à leurs dépens. Le Père Piat s’en revint à Québec, avant d'avoir pu accomplir le but de sa mission.
Le Père Poulain était déja rendu chez les Nipissiriniens depuis le commencement de l'hiver, En gagnant leur pays, il eut le malheur de tomber entre les mains des Iroquois, Ces
NOTRE-DAME DES ANGES 155 barbares avaient attaqué les Français dans le voisinage du saut Saint-Louis. Ceux-ci s'étaient bravement défendus ; ils avaient même obtenu le succès de la journée, La prise du Père Poulain avait gâté leur triomphe. Les Iroquois, suivant leur coutume, se mirent en devoir de torturer leur prisonnier. Le Père était attaché au poteau fatal, et le feu commençait déjà à lui faire subir ses premières atteintes, quand un Iroquois, prisonnier de sauvages amis des Français, arriva sur l’entrefaite, avec la mission de traiter la délivrance du missionnaire, moyennant rançon, Dégagé de ses liens, le Père Poulain put poursuivre sa course jusque chez les Nipissiriniens, Il ne fit pas un long séjour au milieu de cette peuplade qu'il avait trouvée docile et traitable.
L'année 1623 peut donc compter parmi les plus fécondes pour l’œuvre des missions franciscaines dans la Nouvelle France. Ju:que-là les Récollets, quoique anxieux de faire le bien au milieu des infidèles, n'avaient obtenu que de faibles résultats. Ils avaient administré le baptême à quelques enfants et à des adultes en danger de mort. Auraient-ils pu faire davantage, avec une connaissance très imparfaite des idiomes indiens, n’ayant pas toujours à leur côté ou à leur entière disposition le Français qui eût pu leur servir de truchement. Brûlé et Marsolet passaient ordinairement l’hiver chez les sauvages, mais leurs efforts se limitaient plutôt à les engager à faire la traite. Ces interprètes, en outre, fuyaient les missionnaires dont ils avaient lieu de craindre les remontrances. Comme beaucoup d’autres employés des compagnies, ils menaient une vie peu édifiante, stérilisant par leurs mauvais exemples, l'œuvre des hommes de Dieu. “ Nous aurions ‘vu un grand amendement de la part des filles sauvages, “ dit Sagard, si la plupart des Français ne leur eussent dit le “ contraire de ce que nous leur enseignions, pour vivre, par
156 NOTRE-DAME DES ANGES “ce moyen, au gré de leurs passions brutales, Quelques “ bons Français nuus édifiaient beaucoup par leur conduite “ sage et honnête; mais les autres, vivant comme des bêtes “ brutes et des athées, empêchaient la conversion de ce pau- “ vre peuple, et ainsi ceux qui auraient dû nous seconder “ dans son instruction et sa sanctification, étaient ceux-là “ mêmes qui empêchaient et détruisaient le bien que nous “ nous efforcions d'établir (1).”
Les missionnaires avaient donc à lutter, non seulement contre la superstition des sauvages et leur insouciance quant aux affaires spirituelles, mais il leur fallait encore détruire les mauvaises impressions que laissaient parmi eux ces Français aux mœurs dissolues. C'était surtout chez les Hurons que nos Français, au début de la colonie, portèrent leurs pas. Ainsi durant l’hiver de 1615-1616, dix-neuf vécurent là-bas, lorsque Champlain et le Père le Caron y séjournèrent, Du Vernet y était présent, durant l'hiver de 1622-1623, avec quinze hommes, quand il n’y avait pas plus de cinquante âmes à Québec.
Deux nouveaux religieux arrivèrent dans le pays en 1628 : c’étaient le Père Nicolas Viel (2), et le Frère Gabriel Sagard- Théodat, l’historien de la mission huronne. Tous deux étaient partis de Paris, le 18 mars, à pied et sans argent, voyageant à l’apostolique, pour se rendre à Dieppe, lieu de l’embarquement. Le vaisseau les conduisit d’abord à Brouage, où il devait s'approvisionner de sel. Après une traversée pleine d’incidents et même d'accidents, les deux religieux apercçurent, le 28 juin, le promontoire de Québec. Voici comment Sagard
(1) Sagard, ZZistoire du C'anada, pp. 177, 178, 181 et 182. (2) ‘‘ Le P. N. Viel, qui faisait de grandes instances depuis trois ans pour ‘ venir en Canada, en reçut à Montargis la permission.” — Le Clercq, Æt. de la foi, I, 246.
raconte son arrivée : “ Pendant que j'admirais le saut de “ Montmorency, un doux zéphyr enflant favorablement nos “ voiles, nous portait à Kébec, où nous atrivâmes la veille “ de S. Pierre et S. Paul, sur les cinq heures du soir en très “ bonne santé, et assez bien mouillés d’une pluie qui nous “tombait du Ciel, de quoi nous louâmes Dieu et primes “ port au lieu accoutumé. Ayant posé l’ancre, et mis ordre “ à ce qui nous concernait, nous descendîmes à terre, saluûmes “ les chefs de l'habitation, qui nous étaient venus recevuir “au port, et nous entrâmes dans la chapelle, où nous ren- “ dîmes actions de grâces à notre Seigneur de sa divine assis- “ tance, et ensuite poussés d’un désir extrême de voir nos “ Frères dans leur petit couvent, nous pensâmes pren- “ dre congé du sieur de Champlain pour nous y rendre au “ plus tôt, mais sa charité, outre les pluies continuelles et “ l'obscurité du temps nous en empêchèrent, et nous retint “ à coucher jusques au lendemain matin, que nous y fûmes “ conduits par un des matelots de l'habitation (1).”
Ce fut un jour de grande réjouissance au couvent de Notre- Dame des Anges. Les Pères se réunirent dans leur chapelle, et y chantèrent un Te Deum d'actions de grâces pour remercier Dieu de sa protection accordée aux voyageurs. Le personnel était au grand complet, et le plus considérable qui se fût vu depuis l’ouverture de la mission de la Nouvelle France. Ce sont toutes des figures connues: les Pères d’Olbeau, le Caron, Poulain, Huet, Piat, Galleran, Viel, les Frères Bonaventure, Charles, Guines et Sagard,
(1) Sagard, ZZistoire du Canada, pp. 159 et 160.
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