CHAPITRE QUATRIÈME
Les Pères le Caron et Viel partent pour la mission huronne,en compagnie du Frère Sagard.— Genre de vie des missionnaires — Leur ascendant sur les sauvages. — Les croyances des Hurons,— Difficultés de leur conversion, — Retour du Frère Sagard à Québec.— Ses adicux au Canada.— Passe en France.— je patronage de saint Jos:ph.
Les ouvriers apostoliques ne manquaient plus autant à la vigne du Seigneur. A peine les nouveaux religieux avaient-ils eu le temps de se remettre des fatigues de leur voyage, qu'ils tinrent conseil afin de distribuer à chacun son rôle. Les Père le Caron et Viel monteraient au pays des Hurons avec le Frère Gabriel Sagard-Théodat. Aussi profitèrent-ils du départ des premières barques qui s’en allaient au cap de la Victoire pour la traite annuelle, Ils y arrivèrent le jour de la Sainte-Madeleine — le 22 juillet — vers les six ou sept heures du soir, et n’en repartirent que le 2 août, en même temps que onze Francais, domestiques et interprètes (1). Chaque missionnaire prit son canot dirigé par ciuq ou six ameurs, La navigation se fit isolément, n'ayant que de rares occasions de camper ensemble, à la tombée du jour, La première étape se fit sur les bords de la rivière des Prairies. “ Notre lit, écrit Sagard, fut la terre nue, dressé à l’enseigne
(1) Notons parmi ces onze: La Criette, serviteur de Champlain, du Vernet, Jean Manet, truchement des Nipissiriniens, Jean Richer, truchement, Grenolle et un nominé Lamontagne.
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“de la lune, avec une pierre pour mon chevet. Notre “ cabane fut faite de deux rouleaux d’écorce posés sur quatre “ petites perches piquées en terre et accommodées en pen- “ chant au-dessus de nous (!).”
Rendus chez les Nipissiriniens ou Sorciers,nos missionnaires purent se reposer deux jours durant, Ce n'était pas sans besoin, car leur épuisement était grand, La privation d’aliments sains et bien apprêtés, les marches forcées à travers les bois, pieds nus, n'étaient pas de nature à relever le physique de ces pauvres religieux qui, malgré leurs austérités disciplinaires, n'avaient jamais goûté un aussi dur pèlerinage, Chemin faisant, le Frère Sagard avait dressé des mémoires au jour le jour, Le malheur voulut qu’il perdit dans le village des Nipissiriniens ces notes qu'il dut refaire de mémoire, Ce ne fut que plus tard qu’il s’aperçut de leur disparition.
Deux jours avant d'arriver aux Hurons, les missionnaires aperçurent la mer Douce, et ils prirent terre près de la bourgade de Tequenonquiayé, que le Frère Sagard appela Saint- Gabriel, bien que les Français l’eussent antérieurement baptisée du nom de la Rochelle. ‘“ Appelée par nous la ville de “ Saint. Gabriel, pour être la première ville du pays dans “ laquelle je suis entré, elle est aussi la principale et comme “ Ja gardienne et le rempart de toutes celles de la nation des “ Ours, et où se décident ordinairement les affaires de plus “ grande importance ” (?). Il y eut un grand festin à l’occacasion de l’arrivée du Frère Sagard ; la population entière se tint sur pied. Comme il ne s'agissait pas de s'amuser, mais plutôt d’instruire ces infidèles, le zélé religieux se mit aussi-
(1) Sagard, Histoire du Canada, pp. 172, 173. (2) Zbidem, p. 200.
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tôt à l'étude de la langue huronne. Voici comment il procédait : “ J’écrivais, et observant soigneusement les mots, j'en “ dressais des mémoires que j'étudiais et répétais devant mes “ sauvages, lesquels y prenaient plaisir et m'’aidaient à m'y “ perfectionner avec une assez bonne méthode, me disant sou- “ vent: Ariel pour Gabriel (qu’ils ne pouvaient prononcer à “ cause de la lettre B, qui ne se trouve point dans leur lan- “gue), prends ta plume et écris, puis ils m’expliquaient au “ mieux qu'ils pouvaient ce que je désirais savoir d’eux ” (1),
Le bon Fière visitait souvent les ménages où il était accueilli avec afabilité, ainsi que les cimetières, appelés Agosayé, se faisant estimer et respecter de tous, indistinctement, Plusieurs semaines s’écoulèrent avant qu’il recût des nouvelles de ses compagnons d’apostolat. Un jour le l'ère Viel (?), fit son entrée dans la ville de Saint-Gabriel, et tous deux se rendirent à la bourgade de Carhagouha où demeurait le Père Joseph; la distance à franchir était de cinq lieues environ. Ce dernier était absent, mais il ne tarda guère à venir, La joie fut grande au milieu de ces intrépides missionnaires, qui ne se rencontraient que par hasard, Les sauvages avaient reconnu le Père le Caron, quoiqu’ils ne l’eussent pas vu depuis sept ans. Il reprit possession de sa cabane, habitée dans l’intervalle par des Français. Elle était située à une portée de pistolet de la bourgade, au sommet d’une petite colline au pied de laquelle coulait un ruisseau, Le Père le Caron avait divisé en trois compartiments son modeste logis, qui mesurait vingt-cinq pieds sur quinze. Le premier, près de l'entrée, servait de cuisine, de dortoir et de salle de réception; le second de réfectoire ; et enfin le troisième était la chapelle, “ qui
(1) Zbid, p. 208.
(1) Le P. Nicolas Viel avait demeuré jusque là dans une autre bourgade,
à trois lieues de Saint-Gabriel ; il l'avait appelée bourgade Saint-Nicolas.
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‘“ a été la seconde qui se soit jamais bâ.ie aux Hurons et pays “ circonvoisins où la sainte Messe se disait tous les jours, au “ grand contentement et consolation de nos âmes, car aupara- “ vant nous, ni Prêtres ni Religieux n’y avaient mis le pied, “ que le seul P, Joseph le Caron, qui y dit la première messe “ vers la bourgade de Toenchain (1).
Le genre de vie des missionnaires était d’une grande frugalité, “ Nous prenions notre repas, écrit Sagard, sur une “ natte de jonc; un billot de bois nous servait de chevet “ pendant la nuit, et nos manteaux de couvertures. Nous “ n'avions point d’autres serviettes pour essuyer les mains “ que les feuilles du blé d'Inde, Nous avions bien quelques “ couteaux, mais ils ne nous étaient aucunement nécessaires , “ pendant le re :s, n'ayant pas de pain à couper. La viande, “ d'ailleurs, ‘043 était si rare, que nous avons souvent passé ‘“ des six semaines et des deux mois entiers sans en manger “un seul morceau, sinon quelque petite portion de chien, “ d'ours ou de renard, qu'on nous donnait dans les festins, A la réserve du temps de Pâques et de l’automne, que les ‘ Français nous donnaient abondamment de leur chasse, nos ‘viandes ordinaires étaient de la sagamité faite à l’eau ‘“ avec de la farine de blé d’Inde, des citrouilles et des pois, ‘“ où nous mettions, pour y donner quelque goût, de la mar- “ jolaine, du pourpier, d’une certaine espèce de baume, avec “ des petits oignons sauvages que nous trouvions dans les “ bois et dans la campagne. Notre boisson était l’eau des “ ruisseaux ; et si, dans le temps que les arbres étaient en “ sève, quelqu'un de nous se trouvait indisposé ou ressen- “ tait quelque débilité de cœur, nous faisions une fente dans “ l'écorce d’une érable, qui distillait une eau sucrée qu'on
(1) Sagard, ZZistoire du Canada, pp.?14 et 215.
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“ amassait avec un plat d’écorce, et qu’on buvait comme un “ remède souverain, quoiqu’a la vérité les effets n’en fussent “ pas bien considérables (1).”
Le vin étant venu à leur manquer, les missionnaires firent une ample provision de raisins sauvages, dont ils exprimèrent le jus qu’ils employaient pour dire la messe et même pour la table, Les Hurons ignoraient le parti que l’on peut tirer de ce petit fruit acide et peu agréable au goût; avant d’avoir connu les Européens, ils n’avaient jamais fait usage de boissons fermentées. Le tabac ou petun était le seul luxe qu’on ait pu retracer dans leurs habitudes. Aussi en faisaient-ils usage dans les grandes circonstances, et la suprême courtoisie, à leur idée, était d'offrir un calumet bien bourré de petun et préalablement allumé, Le Frère Sagard dit qu'il refusa toujours d’aspirer les bouffées âcres des pétunoires, Les Français ne connaissaient encore le tabac que par le témoignage des autres, mais ils finirent par y prendre goût avec la même passion que les sauvages.
Les rapports entre les Hurons de Carhagouha et les Récollets furent très amicaux, Dans une seule circonstance, un sauvage, qui était allé les visiter dans leur cabane, se voyant bousculer par un Francais, se fâcha et leva son bâton sur la tête du Père le Caron, intervenu pour défendre son compatriote, Ce fut un grand scandale parmi les tribus. Les chefs convoquèrent une assemblée générale, d’où furent exclus le Père le Caron, le sauvage qui l’avait menacé, et tous les autres âgés de moins de trente ans. Le conseil réuni, le grand capitaine imposa silence, et demanda aux missionnaires d’exposer leurs griefs, Le Frère Sagard fit un disccurs au nom de ses confrères, demandant justice pour eux. Le capitaine
(1) Sagard, Le Grand Voyage au Pays des Hurons, p. 69, 70.
prit de nouveau la parole, et après avoir vertement blâmé le coupable, il ajouta : “ Que voulez-vous que les Robes Grises “ fassent davantage pour vous? ils vous instruisent, ils “ enseignent vos enfants, ils parlent à Dieu pour nous, et “ nous traitent comme leurs parents, et pour récompense “ nous leur causerions du chagrin ? Est-ce raisonnable ? non, ‘il v’en sera pas ainsi (1) Puis le capitaine offrit ses excuses aux religieux au nom de ses compatriotes, il les pria d'oublier le passé, et les invita à assister à tous leurs festins. Ce chef, aussi généreux que sage, s'appelait Auoindaon, et les autres capitaines étaient Onorotandi, Yocoisse, Ongyata et Onnenianetani. Auoindaon estimait tellement les Pères, qu’il leur servait comme de syndic ou protecteur dans son pays. Aussi ses visites, quoique fréquentes, n'étaient jamais importunes, Arrivait-il lorsque les missionnaires récitaient leurs prières en commun, il s'agenouillait à côté d’eux, les singeant en tout, remuant les lèvres, et élevant les yeux et les mains vers le ciel, C’est ainsi que, pendant des heures entières, ce vieillard de soixante-quinze ans voulait prouver sor attachement aux Robes Grises,.
Les Récollets prirent un ascendant extraordinaire sur ces grands enfants de la nature, Les cérémonies du culte catholique, telles que la célébration du saint sacrifice de la messe, l'administration des sacrements, étaient loin de les laisser indifférents, Ils auraient bien désiré la chasuble des Pères pour s’eu fabriquer un drapeau (?), afin, disaient-ils, de mettre leurs ennemis en fuite, Ces ennemis étaient les Iroquois dont ils redoutaient toujours les attaques.
(1) Zbidem, p. 898.
(2) Sagard rapporte qu’une femme huronne vola l’étole du Père le Caron, et la tint cachée au fond d’un tonneau. Elle la rendit plns tard, en disant qu’elle l'avait enlevée à un voleur de la nation du Petun, Les Hurons étaient essentiellement voleurs,