‹ Samuel Champlain [microforme]Chapitre 28 sur 117 · PACE · texte numérisé non relu

PACE

Sagard rapporte un fait qui servit grandement à faire respecter les ouvriers apostoliques, Il avait plu sans relâche depuis plusieurs semaines. La récolte du blé et du maïs était sérieusement menacée de destruction, A »rès avoir épuisé toutes les magies de leurs sorciers, les Huronstinrent conseil, Une barrique vide fut apportée dans la cabane des délibérations, et là, chacun reçut l’ordre d’y apporter autant d’écuellées de blé qu’il avait de champs ensemencés. Tous se rendirent à cette invitation, et puis un Français du nom de Grenolle courut chercher le Frère Sagard, Le capitaine lui adressa la parole en ces termes: “ Mon neveu, nous t’avons envoyé quérir pour t’'in- ‘“ former que si les pluies ne cessent pas bientôt, nos blés vont pourrir, et nous mourrons tous de faim ; mais, comme vous êtes gens d’un esprit supérieur, nous avons recours à vous, dans l'espérance que vous obtiendrez de votre Père qui est au ciel, de l’assistance dans notre malheur, Vous “ nous avez toujours dit qu’il était bon, qu’il avait tout pou- “ voir au ciel et sur la terre, prie-le donc, avec tes autres con- “ frères, de faire cesser la pluie. Nous ne serons pas ingrats; “ voilà déjà un tonneau de blé que nous voulons t’offrir, en “ attendant mieux.”

Le conseil fini, le Frère Sagard raconta aux autres missionnaires la scène à laquelle il venait d'assister, et se mettant en prières, ils récitèrent les litanies des saints en faisant une procession autour de leur cabane. Le ciel se laissa toucher par la foi suppliante de ces âmes d'élite, et la pluie cessa presque aussitôt pour faire place au soleil et à une sécheresse qui dura trois semaines entières. Cette transition subite émerveilla les sauvages, qui l’attribuèrent à l’intercession des religieux. Pour leur en exprimer leur reconnaissance, ils condescendirent à leur donner le nom de Pères, nom réservé aux vieillards, à l'exclusion des étrangers, D’autres les appe-

laient Arondiouané, c’est-à-dire prophète ou homme qui prédit l'avenir et peut changer la température,

Les missionnaires firent peu de baptêmes durant l'hiver de 1623-24, et de conversions encore moins, Ils durent se contenter de jeter dans les âmes de ces pauvres infidèles les premières semences de la foi. Quant à vouloir les amener au catholicisme du premier coup, c’eût été peine perdue, car on peut difficilement concevoir la faiblesse de résolution chez eux, L'influence du milieu était tout, Tel sauvage qui était un modèle sous les yeux des Pères, devenait un monstre au milieu des siens. Les exemples de ce genre sont nombreux, Le Père le Caron adressait à ses supérieurs des réflexions fort justes sur les croyances des sauvages du Canada et sur l’espoir que l’on pouvait entretenir de leur conversion.

“ On fait peu de conversions, écrivait-il, parmi nos sau- “ vages, le temps et la grâce ne sont pas encore arrivés, On “ les policera par les lois et les manières de vivre à la fran- “ caise, avant de les rendre capables d'entendre raison sur des “ mystères si élevés... Car tout ce qui regarde la vie humaine “et civile sont des mystères pour nos barbares dans l’état “ présent, et il faudra plus de dépenses et de travaux pour “ les rendre hommes, qu'il n’en a fallu pour faire chrétiens ‘“ des peuples entiers.

“ Ces peuples ne manquent pas de bon sens, en ce qui “ regarde l'intérêt public et particulier de la nation...et néan- ‘“ moins ils n’ont rien que d’extravagant ct de ridicule, quand “ il s’agit ou de dogmes de religion, ou de règle de mœurs, “ de lois et de maximes... Chez les huit ou dix nations dans “ le bas du fleuve, l’on entrevoit à travers leur aveuglement “ quelques sentiments confus de divinité. Les uns reconnais- “ sent le soleil, d’autres un génie qui domine en l’air; quel-

‘“ ques-uns regardent le ciel comme une divinité, d’autres un “ manitou bon et mauvais. Les nations du haut du fleuve “ paraissent avoir un esprit universel qui domine partout ; ‘ils s’imaginent qu’il y a un esprit dans chaque chose, même ‘“ dans celles qui sont inanimées, et ils s'adressent quelquefois “à lui pour le conjurer.. Les songes leur tiennent lieu de “ prophétie, d'inspiration, de lois, de commandements ct de ‘règle, dans leurs entreprises de guerre, de paix, de traite, “de pêche, de chasse; c'est même une espèce d’oracle.… ‘ Cette idée leur imprime une espèce de nécessité, croyant “ que c’est un esprit universel qui les commande,

“ Fil y a quelque saut difficile à passer, quelque péril à “ éviter, ils jetteront dans l'endroit même une robe de castors, “du petun.….. pour se concilier la bienveillance de lesprit “qui y préside,

“Ils croient communément une espèce de création du ‘“ monde, disant que le ciel, la terre et les hommes ont été “ faits par une femme, qui gouverne le monde avec son fils ; “que ce fils est le principe de toutes les choses bonnes, et que “ cette femme est le principe de tout le mal; qu’elle est tom- “ bée du ciel, et qu’elle fut reçue sur le dos d’une tortue, “ qui la sauva du naufrage,

“Ils font profession de croire l’immortalité de l’Ââme et “une vie future, où on trouve même une chasse et une “ pêche abondante, du blé d'Inde et du petun..…. Ils tiennent “ que l'âme n’abandonne pas le corps aussitôt après la mort; “c'est pourquoi on enterre avec le corps, arc, flèche, blé “ d'Inde, viande et sagamité, pour la nourrir en attendant... “ Ils estiment que les hommes, après la mort, chassent les “mes des castors, élans, renards, outardes, loups-marins, et “ que l’âme des raquettes leur sert à se tirer des neiges... Ils “s’imaginent que les âmes se promènent invisiblement dans

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“les villages durant :n temps, et qu’elles participent à leurs “ festins et régals, dont ils laissent toujours leur portion.

“ Ces pauvres aveugles professent de même une infinité “ d’autres superstitions.… Ils ont une manie de ne pas pro- “ faner certains os d’élans, de castors et d’autres bêtes, ni de “ les faire manger à leurs chiens: mais on les conserve pré- “ cieusement ou bien on les jette dans le fleuve. Ils pré- “ tendent que les âmes de ces animaux viennent voir de “ quelle manière on traite leur corps, et en vont donner “avis aux bites vivantes et à celles qui sont mortes, de sorte qu’elles ne voudront plus se laisser prendre, ni dans “ ce monde-ci ni dans l’autre.

“ Parmi une infinité de superstitions, on ne voit rien à “quoi ils s’attachent par principes de religion; ce n’est “ qu’une fantaisie toute pure. Si on les presse sur nos mys- “ tères, ils écoutent cela avec autant d’indifférence que s’ils “ vous racontaient leurs chimères.. J’en vois plusieurs qui “ semblent se rendre à cette vérité, qu’il y a un principe qui “a tout fait; mais cela ne fait qu'effleurer léur esprit, qui “ retombe au même moment dans l’assoupissement et dans “ sa première insensibilité,

“ De là vient que communément ils ne se soucient pas “ d’être instruits.. On leur apprend leurs prières, et ils les “ récitent comme des chansons, sars aucun d'-*ernement de “ foi. Je ne sais si leurs ancêtres ont connu ,uelque divi- “ nité; mais il est vrai que leur langue, assez naturelle pour “ toute autre chose, est tellement stérile en ce point, qu’on “ n’y trouve point de termes pour exprimer la divinité, ni “ ni aucun de nos mystères, pas même les plus communs,

“ Un des plus grands obstacles à leur cunversion, c’est que “la plupart ont plusieurs femmes, et en changent quand il

= pas

leur plaît, ne comprenant pas qu’on puisse s’assujettir à l'indissolubilité du mariage,

“ Un autre empêchement est l'opinion qu’on ne doit contredire personne et qu’il faut laisser chacun dans sa pensée, Ils croiront tout ce que vous voudrez, où du moins ils ne vous contrediront pas, et ils vous laissent aussi croire tout ce que voulez. C’est une indifférence profonde, surtout en matière de religion, dont ils ne se mettent pas en peine.

“ Ils laissent chacun dans sa croyance; ils aiment même ce qu’il y a d'extérieur dans nos cérémonies ; et cette barbarie ne fait la guerre que pour les intérêts de la nation. Ils ne tuent les gens que pour des querelles particulières, ou par ivrognerie, ou par brutalité, par vengeance, pour un songe... Et ils sont incapables de le faire en haïne de la foi, “ Tout est brutal dans leurs inclinations ; ils sont naturellement gourmands... L'opposition est grande au christianisme du côté de la vengeance, quoiqu’ils aient beaucoup de douceur à l'égard de leur nation; mais ils sont cruels et vindicatifs au delà de l'imagination envers leurs ennemis ; ils sont naturellement inconstants, moqueurs, médisants, impudiques; enfin, parmi une infinité de vices où ils sont absorbés, on ne remarque aucun principe de religion, ni de vertu morale ou païenne.…..

“Il faudrait pour les convertir, les familiariser parmi nous …. IL faudra donc les fixer et les porter à défricher et à cultiver les terres, à travailler de différents métiers, comme les Francais ; après cela, peu à peu, on les civilisera entre eux et Avec nous...

“ Nous avons attiré ici quelques Iroquois, J’estime, quoiqu'on dise de Ja cruauté et de la fierté de cette nation, qu'ils ont plus d'esprit, de raisonnement, de politique que les

‘autres, et sont par conséquent plus capables de concevoir “ nos vérités.”

Cet exposé des croyances des sauvages en général et des Hurons en particulier, est asse : conforme aux écrits du temps. Qui pourrait, en ayant pris connaissance, accuser les missionnaires de n'avoir pas réussi du premier coup à christianiser ces infidèles, imprégnés de toutes les corruptions jusque dans les moelles, et livrés sans combat aux démons impurs, colères ? A l’arrivée des Français en ce pays. Satan en était le roi, et, pour l'en chasser, il fallut lutter fort et longtemps. Plusieurs missionnaires durent verser leur sang pour la rédemption d’un grand nombre, Mais, hélas ! que d’âmes perdues parmi ces milliers, qui n'avaient aue l'instinct de la loi naturelle pour se guider, Civiliser les sauvages pour les christianiser ensuite, tel était le vœu des 1 ‘ssionnaires, L'expérience a prouvé depuis, que les enfants des bois ont conservé plus soigneusement les in:&zuctions des Pères, quand ils ne venaient pas en contact avec les blancs, et, comme dit Ferland, “la vie “ sauvage par elle-même n’a jamais été un obstacle à la fidé- “ lité des vrais catholiques, soit chez les Hurons, soit chez “ les Algonquins (1).”

L'hiver était terminé, Le Père Le Caron et le Frère Sagard profitèrent du départ des Hurons pour descendre à la rencontre des Français, à la traite du printemps. La séparation ne laissa pas que d’être touchante, “ Gabriel, lui disaicnt les ‘sauvages, scrons-nous encore en vie, nous et nos petits “enfants, quand tu reviendras, Tu sais comme nous t’avons “ toujours aimé, Ne nous abandonne donc point; viens nous “ instrui: > et nous enseigner le chemin du Ciel,” D’autres g'écriaient : ‘“ Gabriel, si tu reviens au milieu de nous,

(1) Ferland, Cours d'IListoire du Canada, T, 211,

“ apporte des rassades, des prunes, des alènes, tout ce que tu “ voudras, car nous sommes pauvres.” Le Frère Sagard leur promit de revenir, Telle était son intention bien arrêtée, mais la Providence décida autrement,

Le retour au saut Saint-Louis se fit par le chemin ordinaire, chaque canot allant à sa guise, séparé des autres, de sorte que le Père Le Caron retourna à Québec, huit jours avant le Frère Sagard, Quelque temps après arrivèrent de France des lettres du Provincial enjoignant au Frère de s’en revenir à son couvent de Paris (1. Cet intrépide religieux se disposait à partir pour un voyage de deux à trois cents lieues au delà du pays des Hurons en tirant vers le sud-ouest, Ce projet avait été élaboré de concert avec le Père Viel, qui devait aller à la découverte vers les régions du nord. Ce dernier était même resté au pays des Hurons, en attendant le retour du Frère Sagard,

Avant son départ pour la France, le Frère adresse ses adieux au Canada en des termes qui méritent d’être rapportés: “C’est à présent, dit-il, c’est à cette heure qu’il faut “que je te quitte, Ô pauvre Canada, Ô ma chère province “des Hurons, celle que j'avais choisie pour finir ma vie en “travaillant à ta conversion ! Penses-tu que ce ne soit sans “un regret et une extrême douleur, puisque je te vois encore “ gisante dans l’épaisse ténèbre de l’infidélité, si peu illumi- “ née du ciel, si peu éclairée de la raison, et si abrutie dans l'habitude des mauvaises coutumes? Tu as mal ménagé “les grâces que le ciel t’a offertes, tu veux être chrétienne, “tu me l'as dit, Mais, hélas! la croyance ne suffit pas, il “ faut le baptême: mais si tu ne quittes tout ce qui est de “ vicieux en toi, de quoi te serviront la croyance et le bap-

(1j Voir Pièce 9, en appendice.

‘“ tême, sinon d’une plus grande condamnation ? J'espère en “ mon Dieu toutefois que tu feras mieux, et que tu seras “ celle qui , “era et condamnera un jour devant le grand “ Dieu vivant beaucoup de chrétiens plus mal vivants ct “ mieux instruits que toi, qui n’as encore vu de religieux “que de pauvres Récollets du Séraphique saint François, “qui ont offert à Dieu et leur vie et leur sang jour ton “ salut,”

En même temps que Sagard repassa en France le Père Irénée Piat, député par le chapitre des Récollets de Notre- Dame des Anges pour obtenir le secours d’autres religieux qui fussent en état de faire quelques dépenses en faveur des missions du Canada. Ils avaient même résolu de s'adresser aux Jésuites, avec qui ils avaient toujours travaillé dans une entente parfaite, Champlain, consulté là-dessus, ne voulut rien laisser connaître de sa pensée, et les Récollets résolurent de tenir leur détermination dans le secret, afin d'arriver plus sûrement à leur but,

Les Récollets de Notre-Dame des Anges continuèrent à desservir les Français de Québec, Le dimanche, l'office se célébrait dans la petite chapelle de la basse-ville, qui servait d'église paroissiale. Ce fut en l’année 1624 que la colonie fut placée sous le patronage de saint Joseph, Une grande solennité religieuse marqua l’origine de cette institution, et depuis lors, saint Joseph a toujours été considéré comme le premier patron du Canada,

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