CHAPITRE CINQUIÈME
Récollets et Jésuites. — Coloni ation peu appréciable, — Causes d'insuccès.— Lutte entre huguenots et catholiques.—Querelles religieuses en France. —Richelieu tente de les supprimer.—1I fonde la Compagnie de la Nouvelle France.— Lettres d'établissement. — Obligations de la Compagnie.— Nes privilèges. — Ses plans de colonisation. — Administration de la Compagnie. —Kes directeurs. — Les Cent-Associés.
Il y avait déjà près de vingt ans que la Nouvelle France subissait le joug des compagnies, sans avoir pu acquérir une existence régulière et assurée. Tout y était encore à créer: Québec n'avait pas même l'apparence d’un bourg. C’est à peine si, en 1627, on pouvait y compter six résidences privévs, Les marchands s'étaient contentés de prendre soin de leur magasin et de l'habitation, Les Récollets et les Jésuites vivaient ensemble au monastère de Saint-Charles, Ces derniers achevaient de rendre habitable leur couvent de la rivière Lairet, Les deux communautés donnaient à la chapelle de Québec touts l'attention possible, ne lembellissant que peu à peu, vu la modicité de leurs ressources. Les Récollets voyaient diminuer leurs rangs, et ce symptôme précurseur de leur départ se conçoit d'autant mieux qu'ils étaient livrés à euxmêmes, vivant au jour le jour, comme les sauvages, Déjà ils avaient dit adieu aux missions huronnes, pour se consacrer aux Montagnais de Tadoussac et des environs de Québec, Ce n'était plus l’œuvre rêvée par les Pères d’Olbeau et le Caron. Celui-ci toutefois était resté ferme au poste, combattent sans
trève ni merci, et se dépensant avec un zèle digne des apôtres de la primitive Eglise, Ajoutons encore à sa louange que de tous les Récollets qui habitèrent le couvent de Saint- Charles, il fut le seul à qui la Providence permit de voir ouvrir et fermer ses portes. Son rôle dans les affaires spirituelles et temporelles de la colonie ne se réduisit pas à demeurer simple spectateur des événements, Nous l'avons vu à l’œuvre partout où il y avait quelque bien à opérer : chez les Hurons, aux Montagnais et à Québec. Il rendit de nombreux services à Champlain, et toujours il fut l'âme de son couvent.
Les Jésuites ne faisaient alors que d'arriver dans la Nouvelle France; mais se répandant partout, malgré leur petit nombre, ils avaient, deux ans après leur premier séjour, donné des preuves d’un dévouement sans bornes à l’œuvre des missions sauvages, Nous avons été témoins des efforts inouïs du Père Noyrot, efforts qui n’aboutirent qu'au désastre. Les Jésuites pouvaient, eux aussi, se plaindre d’être délaissés par ceux-là même qui les avaient invités à s’unir aux Récollets dans un commun apostolat, L’incurie de la compagnie de Montmorency, son abus de pouvoir, son infidélité à tenir ses promesses, constituaient les principales causes du découragement qui se faisait sentir chez les principaux soutiens de la colonie, Avoir à lutter contre la famine, c'était déjà une épreuve terrible au sein de l’adversité, mais il y avait un autre genre de combat beaucoup plus rude et plus pénible pour des missionnaires catholiques, c'était contre ce calvinisme persécuteur et fanatique, dont le drapeau flottait au mât des navires français. Par quelle aberration d’esprit les Français pouvaient-ils consentir à laisser implanter sur le sol de la Nouvelle France une secte anti-française ? Queile espèce de colonisation attendre de gens remuants, âpres à la
curée, peu scrupuleux sur les questions de morale, comme l'ont toujours été les sectaires aux différentes époques de l'histoire du monde? N'’avait-on pas au sein même de la France des exemples assez frappants de ce que les rivalités relivieuses engendraient de dissensions, sinon de guerres civiles, épuisantes pour le pays et nuisibles à la paix du royaume ? Le principe de tolérance est plus facile à évoquer qu'à mettre en pratique, Sur ce point délicat, qui a vu faiblir de belles intelligences, nous n’hésitons pas à nous déclarer franchement en faveur de la tolérance envers les individus, quelles que soient leurs croyances. Personne ne sera capable de prouver que Champlain, les missionnaires et les autres hahitants de Québec à cette époque, étaient gens de difficile composition, peu charitables à l'égard des marins d’une religion différente de la leur. Au contraire, le fondateur de Québec, habitué depuis longtemps à vivre à côté des huguenots, les traita toujours avec ménagement, Les missionnaires n’ont jamais eu pour tactique de maltraiter nos frères séparés: ce serait un moyen de les éloigner de la vérité, au lieu de les en rapprocher, Les huguenots, de leur côté, se montraient intolérants, refusaient aux catholiques les faveurs que ceux-ci leur accordaient, Ils voulaient dominer partout, et favorisaient l’exelusion des catholiques des charges les plus humbles comme les plus élevées. Pour avoir la paix, il eût fallu que les catholiques eussent enduré toutes leurs persécutions, leurs tyrannies, saus ouvrir la bouche pour se plaindre,
Les Français s'étaient vus chasser de l’Acadie à la suite de divisions entre eux ; ils devaient, pour les mêmes raisons, perdre le Canada, Champlain avait compris que son œuvre roulerait dans l’abîme, s’il n’obtenait des règlements spéciaux pour régulariser le commerce des pelleteries. Qu’entendait-il
par là? La liberté du commerce, ou une protection qui fût de nature à donner au trafic un nouvel essor, sans préjudice aux intérêts des capitalistes ? Les sieurs de Monts et de Caën étaient calvinistes, mais ils étaient quelque peu retenus dans leur ferveur de sectaires par des chartes qu’ils ne pouvaient enfreindre sans s’exposer à des mesures répressives, Champlain les surveillait attentivement, et dans ces derniers temps, le duc de Ventadour leur fit la vie dure, Mais les Rochelais étaient plus redoutables que les de Caën, parce qu'ils ruinaient le commerce et poussaient les sauvages à la révolte et au crime (1). Voilà pourquoi Champlain voulait établir un foit à Tadoussac, et une croisière dans les eaux du Saint-Laurent,
La Rochelle avait été le centre le plus actif de l'agitation des huguenots, En 1627, la révolte contre l’autorité royale avait repris vigueur, et elle était d'autant plus redoutable, que l'Angleterre et la Hollande l’appuyaient de toutes leurs forces armées, Visant à l'indépendance démocratique, le due de Rohan aurait voulu ériger un Etat libre et délivré de tout lien, pour son propre bénéfice, comme le prince d'Orange avait fait dans les Pays-Bas, Le cardinal de Richelieu se mit en frais de réprimer la rébellion avant qu’elle eût atteint des proportions trop vastes, car le moment eût été mal choisi de permettre l’intrusion du calvinisme dans la Nouvelle France, quand il travaillait à lui donner le coup de mort dans la France même, Ce fut donc un acte de sagesse et de justice à l'égard de la colonie canadienne que la suppression de fa compagnie de Montmorency, pour la remplacer par une nou-
(1) ‘“ Ces méchants larrons qui vont en ce pays subornent les sauvages et leur tiennent des discours de notre Religion, très pernicieux et méchants, pour nous rendre d'autant plus odieux en leur endroit." —Chambplain, Voyages.
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velle association mieux équilibrée sous le rapport religieux et même financier, Dès l’année 1626 l’on avait commencé à dresser quelques articles en faveur de l'établissement d’une compagnie de Cent-Associés, pour le commerce de mer et de terre au l’onent, au Levant, avec un fonds de seize cent mille livres. Le siège de la compagnie était dans le Morbihan, en Bretagne (1). Cette société ne reçut pas d'existence légale. Cependant elle servit d'acheminement à la grande Compagnie qui, pendant trente-six ans, tint entre ses mains les destinées du Canada (?).
Le cardinal de Richelieu, étant donc grand maître et surintendant général de la navigation et du commerce de France, se mit en frais de rassembler les débris de la compagnie du Mortihan (#). Le duc de Ventadour se démit, moyennant remboursement, de sa charge de vice-roi, et le cardinal, ayant ainsi le champ libre, réunit dans son hôtel, à Paris, plusieurs personnes riches et zélées, dont le nom seul devait être une garantie de succès pour la colonisation du Canada et son établissement religieux. Parmi ces principaux auxiliaires sur lesquels il pouvait compter, notons Claude de Roquemont,
(1) Articles de Morbihan, en 1626.—Bergeron, Traité des Naviyations, ete., p. 136. Ses principaux fondateurs étaient des négociants ct des hommes de la tinance : Brué, Duval, Le Maréchal et Montmort.
(2) Richelieu semble s'inspirer dans la création de la Compagnie du Morbihan d'un projet proposé en 1621 par François du Noyer de Saint- Martin, qui avait essayé de fonder une compagnie de navigation et de commerce sans monopole. Il avait été autorisé à publier son plan et à faire appel aux particuliers, aux villes et aux communautés, L'appel ne fut pas entendu.—(FoRBONNaAIS, Recherches sur les finances, 1, p. 170.)
(3) L'on pourrait ajouter encore les débris de la Compagnie de la Vacelle de Saint-Pierre fleurdelysée, dont le projet de statuts, eXaminé ct modifié par Mathieu Molé, fut signé au Château de Limours en 1627. Cette compaguie, aux vastes ambitions, n'eut jamais G'autre existence que sur le papier, — (H, PIGEONNEAU, ZListoire du commerce de la France sous Richelieu, IE, pp. 428 et 431.)
sieur de Brison, Louis Houel, sieur du Petit-Pré, contrôleur général des salines de Brouage, Gabriel de Lattaignant, bourgeois et ancien maire de Calais, Simon Dablon, syndic de Dieppe, David Duchesne, conseiller et échevin de la ville du Havre-de-Grâce, et Jacques Castillon, bourgeois de Paris. Le 29 avril 1627 ces personnages, ainsi que le cardiual de Richelieu, signèrent l’acte d'établissement de la compaguie de la Nouvelle France (1).
Dans le préambule des lettres d'établissement il est dit : “ Le roi Louis XIII, pressé du même désir qu'avait eu le roi Henri le Grand, son père, de glorieuse mémoire, d'établir dans les terres de la Nouvelle France, dites Canada, quelque colonie, afin d'essayer, avec l'assistance divine, d'amener les peuples qui les habitent à la connaissance de Dieu et de les faire instruire dans la religion catholique, apostolique et romaine: nous, qui sommes obligé par le devoir de notre charge de faire réussir les intentions de ces rois très chrétiens, avons considéré que le seul moyen d'amener ces nations à la connaissance du vrai Dieu, était de peupler ie pays de la Nouvelle France de naturels Français catholiques, qui, par exemple, les disposassent à embrasser le christianisme.
“ Ceux aussi qui avaient jusqu’à présent obtenu pour eux seuls tout le commerce ès dits pays, ont eu si peu de pouvoir ou de volonté de le peupler et cultiver que, jusqu’à présent qu'il y à sept ans que les articles en furent dressés, ils ne se sont mis‘en aucun devoir, ni commencé de satisfaire à ce dont ils s'étaient obligés. Car, bien qu’ils soient tenus de passer pour trente-six livres chacun de ceux qui voudraient aller au dit pays de la Nouvelle France, ils se sont rendus si difficiles et ont tellement effarouché les Francais qui y voudraient aller y habiter, que, bien que l’on permette pour leur
(1) Voir NoteJ en appendice,
usage le commerce avec les sauvages, néanmoins c’est une telle restriction que s'ils ont un boisseau de blé par leur travail, plus qu'il ne leur faut pour vivre, il leur est défendu d'en secourir les Francais et autres qui en pourraient avoir besoin, et sont contraints de l’abandonner à ceux qui ont la traite ; leur étant de plus la liberté ôtée de le donner à qui leur pourrait apporter de France les commodités nécessaires pour la vie.”
Comme on le voit par cette citation extraite du préambule, la colonisation de la Nouvelle France ne se fera désormais qu'avec des éléments catholiques, C’est le moyen allégué pour opérer la conversion des sauvages, C’est aussi le meilleur, au témoignage de Lescarbot, qui avait été à même de juger jusqu’à quel point la tolérance religieuse avait porté préjudice à l'établissement du nom francais en Acadie, “ Comme la religion est le plus solide fondement d’un Etat, contenant en soi la justice, et conséquemment toutes les autres vertus, ainsi faut-il bien prendre garde, dit-il, qu’elle soit uniforme, s’il est possible, et qu’il n’y ait point de variété en ce que chacun doit croire, soit de Dieu, soit de ce qu’il a ordonné, Plusieurs, au moyen de la religion, vraie ou fausse, ont dompté des peuples farouches et les ont maintenus dans la concorde ; et là où la religion a été débattue, les esprits altérés ont fait des bandes à part, et causé la ruine et la désolation des royaumes et des républiques. Car il n’y a rien qui touche les hommes de si près que ce qui regarde l’âme et le salut; et si les grandes sociétés fondées de longue main, sont bien souvent ruinées par cette division, que pourra faire une petite poignée de gens faibles, impuissants, qui peuvent se soutenir à peine (!).”
(1) Lescarbot, IT, ch. IX, p. 195.
5, CA RC .
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