CHAPITRE SEPTIÈME
La famille des Kirke.— La Compagnie des marchands de Londres. — Sir William Alexander,— Destruction de l'établissement de Saint-Joachim. Lettre de David Kirke à Champlain. — Réponse de Champlain.—Départ de la flotte anglaise de Tadoussac.— Famine à Québec. — Retour des
Kirke. — Ravagent les côtes de l’Acadie.— Départ de Pont-Gravé.
Si les Huguennts n'avaient pas ruiné le Canada, c’est que parmi eux il s’en trouvait à qui la France était restée chère. Les sieurs de Caën avaient eu assez de cœur et de bon sens pour ne pas travailler à distraire de leur patrie une colonie qui pouvait, avec le temps, devenir un de ses plus beaux joyaux. Mais il y avait, par contre, un groupe de sectaires, qui, abandonnant le sol de France, coururent en Angleterre, où ils pouvaient plus facilement parvenir à la fortune et aux honneurs. Dieppe fournit, à cette époque, plusieurs sujets de cette dernière catégorie ; ils passèrent au service des Anglais, bien qu’ils fussent nés en France ou qu’ils y eussent contracté d’étroites alliances. La famille des Kirke appartenait à cette classe de transfuges (1). Le père, nommé Gervais, avait épousé une Dieppoise, Elizabeth Goudon, dont il eut cinq garçons et deux filles. Les trois aînés s’appelaient respectivement David, Louis et Thomas. Ce furent ceux-là mêmes qui, en 1628, traversèrent l’océan pour venir détruire les établissements français en Acadie et au Canada. L'année précédente, sir William Alexander, Gervais Kirke et quelques capitalistes de la célèbre compagnie des marchands aventuriers de
(1) Voir Note L en appendice.
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Londres, s'étaient érigés en association dans le but de faire le commerce avec les naturels de la Nouvelle France. Le roi d'Angleterre leur avait accordé pour cette fin des lettrespatentes, en vertu desquels il leur donnait, à l’exclusion de tous autres, le pouvoir de faire le trafic, d'établir une plantation, de saisir les vaisseaux espagnols et francais qu’ils rencontreraient dans les eaux du golfe et du fieuve Saint-Laurent, et même de déloger les Français de leurs habitations, Par une curieuse coïncidence, le roi de France créait dans le même temps la compagnie des cent associés qu’il constituait reine et maîtresse du commerce dans tout le Canada, y compris l’Acadie,
Sir William Alexander équipa trois vaisseaux, dont le commandement fut confié au capitaine David Kirke et à ses deux frères Louis et Thomas, qui mirent à la voile au printemps de 1628. L'on fit escale à Terreneuve, et puis la flottille s’engageant dans le golfe, remonta le Saint-Laurent jusqu’à Tadoussac. C'était dans les premiers jours de juillet. La nouvelle en fut portée à Québec par Napagabiscou ou Trigatin. En passant par le cap Tourmente, il avait eu la sage précaution d’avertir Foucher qu’une chaloupe ennemie était en route pour venir détruire son habitation. Celui-ci dépêcha à Québec deux messagers qui apprirent à Champlain l’arrivée de la flotte anglaise. Foucher arriva sur l’entrefaite, rapportant que les Anglais avaient incendié son établissement, détruit le bétail, et emmené prisonnier avec trois de ses hommes, une femme et une petite fille. Un odieux stratagème avait été mis en œuvre par les matelots de Kirke, Quinze ou seize étaient débarqués au petit jour, pensant trouver les habitants plongés dans le sommeil. Foucher, averti par Trigatin, veillait au grain, mais il se laissa tromper par ces perfides, qui se firent passer pour des envoyés du sieur
de Roquemont, Il les laissa approcher san‘ défiance. Les matelots l’entourèrent aussitôt, lui lièrent les pieds et les mains, puis coururent le déposer au fond de leur canot, Pivert, sa femme et sa nièce et tous les autres furent empoignés à leur tour et amenés à Tadoussac. Cependant Foucher parvint à s'échapper des griffes de ses ravisseurs. Il eût pu s’épargner cette peine, car tous ses compagnons furent relàchés, et arrivèrent à Québec le 10 juillet, conduits par six Basques, lesquels remirent à Champlain de la part du général de la flotte anglaise une lettre ainsi conçue :
‘“ Messieurs, je vous advise comme j’ay obtenu mission du Roy de la Grande Bretagne, mon très honoré Seigneur et Maistre, et pour cet effet nous sommes partis, dix-huit navires, dont chacun a pris sa route selon l’ordre de Sa Majesté, pour moy je me suis déjà saisy de la maison de Miscou, et de toutes les pinaces et chaloupes de ceste coste, comme aussi de celles d’icy de Tadoussac où je suis à présent à l'ancre, vous serez aussi advertis comme entre les navires que j'ay pris il y en a un appartenant à la Nouvelle Compagnie, qui vous venoit treuver avec vivres °* rafraischissements et quelque marchandise pour la traitte, dans lequel commandoit un nommé Norot (1); le sieur de la Tour estoit aussi dedans, qui vous venoit treuver, lequel j'ay abordé de mon navire: je m’estois préparé pour vous aller treuver, mais j'ay treuvé meilleur seulement d'envoyer une patache et deux chalonpes, pour destruire et se saisir du bestial qui est au cap de Tourmente, car je sçay que quand vous serey incommodé de vivres, j'obtiendray plus facilement ce que je désire, qui est d'avoir l’habitation ; et pour empescher que nul navire ne vienne, je resous de demeurer icy, jusqu’à ce que la saison
(1) Le Père Noyrot, jésuite,
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soit passée, afin que nul navire ne vienne pour vous avictuailler; c’est pourquoy voyez ce que désirez taire, si me désirez rendre l'habitation où non, car Die aydant tost ou tard il faut que je l’aye, je désirerois pour vous que ce fust plustost de courtoisie que de force, à celle fin d'éviter le sang qui pourra estre respandu des deux costez, et la rendant de courtoisie vous vous pouvez assurer de toute sorte de contentement, tant pour vos personnes que pour vos biens, lesquels sur la foy que je prétend en Paradis, je conserveray comme les miens propres, sans qu’il vous en soit diminué la moindre partie du monde, Tes Basques que je vous envoye sont des hommes des navires que j'ay pris, lesquels vous pourront dire comme les affaires de la France et de l’Angleterre vont, et mesme comme toutes les affaires se passent en France tuuchant la compagnie nouvelle de ces pays: mandez-moy ce que désirez faire, et si désirez traitter avec moy pour cet effect, lequel je vous asseure de cheoir comme moymesme avec toute sorte de contentement, et d’ortroyer toutes demandes raisonnables que desirerez, vous resoudant à me rendre l'habitation, Attendant votre response et vous resoudant ce faire ce que dessus, je demeureray, Messieurs, votre
ionné serviteur,” affectionné serviteur, Davin KERTK.
Du bord de la Vicaille (1) ce 18 juillet 1628 [vieux style] ce 8 de juillet [nouveau style].
Champlain donna lecture de cette sommation à Pont-Gravé et aux principaux de l'habitation. Après avoir tout pesé, l’on conclut que Champlain répondrait à l’amiral Kirke, en des termes dignes mais fermes, sans laisser apercevoir l’état de faiblesse où l’on se trouvait. Voici comment était conçue la réponse de Champlain :
(1) Le navire, ainsi appelé par Champlain, était l’Abigail,
“ Monsieur, nous ne doutons point des commissions qu’avez obtenues du Roy de la grande Bretagne, les grands Princes font tousjours eslection des braves et genereux courages, au nombre desquels il a esleu votre personne pour s’acquiter de la charge en laquelle il vous a commise pour executer ses commandemens, nous faisant cette faveur que nous les particulariser, entre autre celle de la prise de Norot et du sieur de la Tour qui apportoit nos commoditez, la vérité que plus il y a de vivres en une place de guerre, mieux elle se maintient contre les orages du temps, mais aussi ne laisse de se maintenir avec la médiocrité quand l’ordre y est maintenu. C’est pourquoy ayant encore des grains, bleds d'Inde, pois, febvres, sans ce que le pays fournist, dont les soldats de ce lieu se passent aussi bien que s’ils avoient les meilleures farines du monde, et scachant très bien que rendre un fort et habitation en l’estat que nous sommes maintenant, nous ne serions pas dignes de paroistre hommes devant nostre Roy, que nous ne fussions reprehensibles, et meriter un chastiment rigoureux devant Dieu et es hommes, la mort combattant nous sera honorable, c’est pourquoy que je scay que vous estimerez plus notre courage en attendant de pied ferme vostre personne avec vos forces, que si laschement nous abandonnions une chose qui nous est si chere, sans premier voir l'essay de vos canons, approches, retranchement et batterie, contre une place que je m’assure que la voyant et recognoissant vous ne la jugerez de si facile accès comme l’on vous auroit peu donner à entendre, ny des personnes lasches de courage à la maintenir, qui ont esprouvé en plusieurs lieux les hazards de la fortune, que si elle vous est favorable vous aurez plus de sujet en nous vainquant, de nous departir les offres de vostre courtoisie, que si nous vous rendions possesseurs d’une chose qui nous est si recommandée par toute
sorte de devoir que l’on sçauroit s’imaginer, Pour ce qui est de l’execution du cap de Tourmente, bruslement du bestail, c’est une petite chaumière, avec quatre à cinq personnes qui estoient pour la garde d’iceluy, qui ont esté pris sans verd par le moyen des sauvages, ce sont bestes mortes, qui ne diminuent en rien de ce qui est de nostre vie, que si vous fussiez venu un jour plus tard il n’y avoit rien à faire pour vous, que nous attendons d’heure à autre pour vous recevoir, et empescher si nous pouvons les pretentions qu’avez eu sur ces lieux, hors desquels, je demeureray, Monsieur, votre
affectionné xerviteur, CHAMPLAIN, A Monsieur le General Quer, À
des vaisseaux Anglois,
Ce noble langage en imposa tellement à l'amiral anglais, qu’il crut devoir abandonner son intention d’assiéger Québec, comme il lui eût été si facile de faire. Les munitions même s’y faisaient rare — environ cinquante livres de poudre — et les vivres peu abondants. Chaque homme devait se contenter de sept onces de pois par jour.
L'amiral Kirke ignorait cette pénurie, et voilà pourquoi interprétant au pied de la lettre la réponse de Champlain, il résolut de s’en retourner en Europe. Avant que de partir, il détruisit toutes les barques françaises en rade de Tadoussac, à l'exception de la plus grosse qu’il joignit à sa flotte, laquelle s'était déjà doublée depuis le pillage de l'habitation de Miscou et des autres ports de mer fréquentés par les navires français. Kirke était donc un pirate, et il devait bientôt en donner une nouvelle preuve en se ruant sur la flotte de Roquemont. Mais retournons à Québec où les esprits étaient partagés dans des sentiments de crainte et d’espérance,
La nouvelle du départ de la flotte anglaise mit quelques
jours à parvenir aux oreilles de Champlain, On avait résolu d'attendre l’ennemi et de se défendre, nonobstant la faiblesse des moyens, Chacun se mit à l’œuvre pour la construction de retranchements autour de l'habitation, et d’une barricade sur le chemin qui conduisait au fort, Champlain assigna à chacun son poste en cas d'attaque, Enfin l’on se défendrait du mieux que l’on pourrait,
Quelques jours plus tard l’on apprit la déroute de Roquemont et la prise de ses vaisseaux par l'amiral Kirke, Celuici se trouvait amplement dédommagé de n'avoir pas assiégé Québec, et il avait maintenant la partie belle ; car les Français ne pouvaient compter sur de nouveaux secours avant l’année suivante, La famine frappait déjà aux portes de l’habitation, et tout le monde souffrait. Ceux qui auraient pu vivre du fruit de leurs travaux agricoles, comme Couillard, se virent obligés de tendre la main aux agents de traite, qui avaient tout fait pour les empêcher de cultiver la terre. Les Récollets ne voulurent rien accepter de la ration de pois que Champlain faisait distribuer à tout le monde indistinctement, c'est-à-dire à quatre-vingts bouches, Au couvent de Saint- Charles l’on nourrit huit personnes pendant l'hiver avec un peu de blé-d’'Inde et des légumes provenant du jardin des religieux, Champlain réussit à fabriquer une machine pour moudre les pois, dont on confectionnait une bouillie assez nourrissante, La pêche des anguilles réussit assez bien cet automne-là, et les sauvages en trafiquèrent à raison de dix pour une peau de castor, Durant l'hiver les sauvages emportèrent au fort quelques élans, mais en si petite quantité que l’on ne put compter beaucoup sur des secours de ce côtélà. Quelques Français, qui essayèreut de chasser, ou ne réussirent pas ou vécurent du produit de leur prises, sans se préoccuper des souffrances des autres,
Vivant ainsi dans les plus pénibles perplexités, Champlain comprit que s'il n’était pas secouru au printemps, il vaudrait mieux pour lui et ses gens accepter une capitulation honorable, et envoyer à Gaspé ou à Miscou tous les Français désireux de se rapatrier, On pourrait les transporter tous, en deux voyages de barques. L'’embarras était de se procurer une barque assez résistable pour entreprendre sans danger, une course aussi prolongée, L’unique qu’il y eût à Québec, n'était plus bonne qu’à brûler, Cependant on essaierait de la radouber et si on y réussissait, le premier départ aurait lieu le 10 juillet. Dans le cas où ce moyen suprême échouerait, Champlain en vint à s’imaginer qu'il serait peut-être à propos, plutôt que de se laisser mourir de faim, de porter la guerre chez les Iroquois, de s'emparer d’un de leurs villages et d'y séjourner tant que ia France ne viendrait pas à son aide, C’eût été, dans ce cas, une lutte désespérée pour la mort ou pour la vie.
Sur l’entrefaite arriva de Tadoussac le célèbre La Forière, qui assura à Champlain que s’il consentait à contracter alliance avec les Abénaquis, ceux-ci viendraient à son secours, soit en lui fournissant du blé, soit en donnant l'hospitalité dans leur pays à un certain nombre de Français. Champlain crut que le salut pouvait venir de ce côté, et il dépêcha un messager chez ces peuples, qui vivaient à huit journées de marche, afin de négocier cette ailiance,
Ces divers plans auraient pu réussir, mais comme ils pouvaient aussi avorter, Champlain s’en tint pour le moment à utiliser les moyens à sa portée. Il fit ensemencer tout le terrain cultivable, et obtint des Récollets la promesse de distribuer ce qui leur resterait de récolte, après s'être approvisionnés eux-mêmes.
Vers la mi-mai (1629) les vivres menaçant de manquer,
Champlain résolut d'envoyer Desdames à Gaspé avec la moitié des hivernants, pour trouver quelque part le long de la côte un vaisseau français qui pût luur avancer des provisions, S'ils ne rencontraient pas de navire, ils iraient trouver un chef sauvage de Gaspé, grand ami de Champlain, pour le prier de recevoir au milieu des siens autant de Français qu'il en pourrait garder, en considération d’une barrique de biscuits et de deux robes de castor par tête.
Desdames partit le 17 mai avec Hubou, Desportes et Pivert, Il était muni d’une lettre à l’adresse du premier capitaine de navire qui s’offrirait à lui, Dans cette lettre Champlain suppliait qu’on vint à son secours ou qu’on l’envoyât quérir avec tout son monde,
Un mois plus tard Desdames revint porteur de la nouvelle que des vaisseaux anglais ravageaient les côtes de l’Acadie, brûlant tout sur leur passage. Il n'avait pas rencontré de navire français, mais Juan Chou, le chef sauvage de Gaspé, consentait à recevoir vingt Francais pour tout un hiver, aux conditions offertes par Champlain. Il invitait tout spécialement Pont-Gravé à aller se fixer dans son pays.
Comme il n’y avait pas une minute à perdre, vu l’état précaire où se trouvait la colonie à Québec, Champlain engagea Pont-Gravé à profiter de cette invitation, qui sauvait la vie à un bon quart des habitants. Le vieux marin souffrait de la goutte, et il lui en coûtait d'entreprendre tous les risques d’un voyage en chaloupe jusqu’à Gaspé, sans compter qu’il s'exposait à être pris par les Anglais. Champlain dut insister fortement pour le décider, Enfin il se rendit aux sollicitations et préposa le jeune des Marets, son petit-fils, à la surveillance des pelleteries en entrepôt, propriété de Guillaume de Caën, dont il était le fondé de pouvoir, Mais avant que de dire adieu à Québec, Pont-Gravé exigea de Champlain ou’il
fit donner publiquement lecture de la commission dont de Caën l'avait pourvu, Le 17 juin, à l'issue de la grand’messe, Champlain réunit tout le peuple, et il donna communication de la dite commission ainsi que de la sienne propre, puis il ajouta :
‘“ Je vous fais commandement de par le roi, et Monseigneur le vice-roi, que vous ayez à faire tout ce que vous commanc.era le dit du Pont, pour ce qui touche le trafic et commerce des marchandises, suivant les articles de Sa Majesté que je vous ai fait lire, et du reste de m'’obéir en tout et partout en ce que je commanderai, et où il y aura de l'intérêt du roi et de mon dit Seigneur, en me réservant dix hommes gagés dudit de Caën, suivant les articles résolus de toute la société, dout le dit de Caën avait été porteur, et en vertus desquels il devait me donner dix hommes pour travailler au fort, au besoin, J’ai cru que le dit sieur de Caën ne s’en souvenait plus, car il n’est pas probable qu’il eût voulu se chicaner pour une affaire qu’il avait signée, ainsi que Dolu et les associés, La chose la plus importante était de fortifier le pays, afin de le conserver, sinon on le laissait en proie à l’ennemi qui peut facilement reconnaître notre faiblesse. Si quelqu’un essaie d'intervenir à l'encontre de l'autorité dont je suis revêtu, il me désobéit, et il devient passible de châtiment corporel.”
Là-dessus Pont-Gravé prit la parole : “ Je vois bien, dit-il, que vous croyez que ma commission est nulle.”
“ Oui, répliqua Champlain, là où elle vient en conflit avec l'autorité du roi et du vice-roi.”
Ce conflit d'autorité n’eut pas de suite, car il était évident que Pont-Gravé, n'étant que le premier commis de Guillaume de Caën, ne pouvait jouir d'aucun autre privilège que de prendre soin des pelleteries et marchandises de son maître,